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Hors des sentiers battus
L'universalité des règles morales
  "En morale, les règles éternelles d'action ont la même vérité immuable et universelle que les propositions en géométrie. Ni les unes ni les autres ne dépendent des circonstances, ni des accidents, car elles sont vraies en tout temps et en tout lieu, sans limitation ni exception. « Tu ne dois pas résister au pouvoir civil suprême » est une règle qui n'est pas moins constante ni invariable pour tracer la conduite d'un sujet à l'égard du gouvernement, que « multiplie la hauteur par la moitié de la base » pour mesurer la surface d'un triangle. Et de même qu'on ne jugerait pas que cette règle mathématique perd de son universalité, parce qu'elle ne permet pas la mesure exacte d'un champ qui n'est pas exactement un triangle, de même on ne doit pas juger comme un argument contraire à l'universalité de la règle qui prescrit l'obéissance passive, le fait qu'elle ne touche pas la conduite d'un homme toutes les fois qu'un gouvernement est renversé ou que le pouvoir suprême est disputé.
  Il doit y avoir un triangle et vous devez vous servir de vos sens pour le connaître, avant qu'il y ait lieu d'appliquer votre règle mathématique. Et il doit y avoir un gouvernement civil, et vous devez savoir entre quelles mains il se trouve, avant qu'intervienne le précepte moral. Mais, quand nous savons où est certainement le pouvoir suprême, nous ne devons pas plus douter que nous devons nous y soumettre, que nous ne douterions du procédé pour mesurer une figure que nous savons être un triangle."
 
Berkeley, De l'obéissance passive, 1712, tr. fr. D. Deleule, Vrin, 1987, p. 114.


  "Quoique ce qu'on appelle vertu dans un climat soit précisément ce qu'on appelle vice dans un autre, et que la plupart des règles du bien et du mal diffèrent comme les langages et les habillements, cependant il me paraît certain qu'il y a des lois naturelles dont les hommes sont obligés de convenir par tout l'univers, malgré qu'ils en aient. Dieu n'a pas dit à la vérité aux hommes : Voici des lois que je vous donne de ma bouche, par lesquelles je veux que vous vous gouverniez ; mais il a fait dans l'homme ce qu'il a fait dans beaucoup d'autres animaux : il a donné aux abeilles un instinct puissant par lequel elles travaillent et se nourrissent ensemble, et il a donné à l'homme certains sentiments dont il ne peut jamais se défaire, et qui sont les liens éternels et les premières lois de la société dans laquelle il a prévu que les hommes vivraient."

 

Voltaire, Traité de Métaphysique, 1734, chapitre IX.



  "En mettant en évidence la part de l'inné dan le comportement humain, la recherche comparative menée dans [le domaine de l'éthologie humaine] a ébranlé les positions extrêmes de certains théoriciens du milieu qui pensaient que l'homme n'était qu'un produit de son milieu environnant. Un tel résultat de la recherche me paraît significatif à plusieurs points de vue. Prenons par exemple, la question des normes éthiques. Si les théoriciens du milieu avaient raison, il faudrait penser que les normes éthiques sont relatives aux diverses civilisations, qu'elles ne possèdent donc aucune valeur universelle. Il importerait simplement de reconnaître quelle est la norme érigée par telle civilisation, même s'il s'agit de la tyrannie. L'éthologie peut cependant montrer qu'il existe des inhibitions innées à l'imp­ulsion de tuer, de voler ou à d'autres tendances de ce type. En d'autres termes, nous pouvons affirmer que toute une série de normes éthique se fondent sur des adaptations qui relèvent de l'histoire de l'espèce et qu'elles sont, par consé­quent, universelles. Comme je l'ai montré dans mon livre Guerre et paix considérées du point de vue de la recherche sur le comportement (Munich, 1975), cette observation vaut aussi pour d'autres formes de réaction et pour d'autres processus le comportement. Je trouve que de telles constatations sont rassurantes, car l'existence de cet héritage commun reliant tous les hommes nous donne une base qui rend possible l'instauration d'une compréhension réciproque, au-delà des limi­tes séparant les civilisations.
  C'est ce que je n'ai cessé de vivre d'une manière surpre­nante lors de mes voyages chez les populations primitives. Il est certain que notre liberté limite cette réaction déclenchée par des normes innées, mais celles-ci nous donnent cependant une certaine sécurité. La réaction en fonction de modèles innés ne devient problématique qu'au moment où elle reste inconsciente, car nous réagissons alors aveuglément, au sens strict du terme. L'éducation nous permet cependant de don­ner à un comportement inné une superstructure de civilisa­tion et de pouvoir ainsi le guider, le maîtriser. Tout ce qui fait partie de l'héritage ancestral (l'adaptation relevant de l'histoire de l'espèce) ne peut pas être considéré comme possédant une valeur efficace pour le présent. La remarque vaut, par exemple, pour notre tendance congénitale à écarter les étrangers. Dans ce cas, l'éducation, en faisant ressortir les liens qui unissent les hommes entre eux, nous protégera des conséquences de l'héritage pulsionnel. Nous avons toujours, nous autres éthologues, insisté fortement sur la capacité qu'a l'homme d'être éduqué. Le reproche n'est pas justifié, selon lequel, en mettant l'accent sur l'inné, sur l'héritage, nous défendrions une position conservatrice, une sorte de « fatalisme biologique ». Lorenz, par exemple, dans son livre passionnément discuté sur l'agression, a mis en évidence le fait que la pulsion destructrice de l'homme représente, dans la situation actuelle, le plus grand danger.

  Lorenz écrit ceci : « Nous avons de bonnes raisons, penser que l'agressivité constitue le plus grave danger dans la situation qui est actuellement celle de l'humanité du point de vue de la civilisation et du développement technologique Nos possibilités de faire face à cette agressivité ne s'améliorent certes pas si nous la considérons comme une entité métaphysique, comme quelque chose d'immuable; nous serons par contre mieux armés si nous essayons de repérer l'enchaînement de sa causalité naturelle. Chaque fois que l'homme eu le pouvoir d'orienter à sa guise un phénomène naturel dans une certaine direction, il le devait à sa compréhension de l'enchaînement causal qui provoquait ce phénomène. La physiologie, qui étudie les processus vitaux normaux, accomplissant adéquatement leur fonction, constitue le fondement indispensable à l'étude des perturbations, de la pathologie. »
  On peut dire, par contre, qu'une théorie du milieu qui ne tient pas compte, dans ses programmes d'éducation, de présence possible de tendances innées chez les hommes, court le risque d'imposer au sujet qu'elle veut éduquer des exigences démesurées et de devenir, par là même, inhumaine."

 

Irenäus Eilb-Eibesfeldt, in Henri Tissot (dir.), Le Comportement animal, Bibliothèque Laffont des Grands Thèmes, 1975, p. 85-87.


Date de création : 13/07/2012 @ 11:52
Dernière modification : 16/10/2020 @ 08:06
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