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Hors des sentiers battus
Le dialogue/la parole comme exclusion de la violence
  "En vérité, le problème qui se pose à celui qui cherche la nature du dialogue n'est nul autre que celui de la violence et de la négation de celle-ci. Car que faut-il pour qu'il puisse y avoir dialogue ? La logique ne permet qu'une chose, à savoir que le dialogue, une fois engagé, aboutisse, que l'on puisse dire lequel des interlocuteurs a raison, plus exactement, lequel des deux a tort : car s'il est certain que celui qui se contredit a tort, il n'est nullement prouvé que celui qui l'a convaincu de ce seul crime contre la loi du discours ne soit pas également fautif, avec ce seul avantage, tout temporaire, qu'il n'en a pas encore été convaincu. La logique, dans le dialogue, émonde [1] le discours. Mais pourquoi l'homme accepte-t-il une situation dans laquelle il peut être confondu [2] ?
  Il l'accepte, parce que la seule autre issue est la violence, si l'on exclut, comme nous l'avons fait, le silence et l'abstention de toute communication avec les autres hommes : quand on n'est pas du même avis, il faut se mettre d'accord ou se battre jusqu'à ce que l'une des deux thèses disparaisse avec celui qui l'a défendue. Si l'on ne veut pas de cette seconde solution, il faut choisir la première, chaque fois que le dialogue porte sur des problèmes sérieux et qui ont de l'importance, ceux qui doivent mener à une modification de la vie ou en confirmer la forme traditionnelle contre les attaques des novateurs. Concrètement parlant, quand il n'est pas un jeu (qui ne se comprend que comme image du sérieux), le dialogue porte, en dernier ressort, toujours sur la façon selon laquelle on doit vivre.
  On ? C'est-à-dire, les hommes qui vivent déjà en communauté, qui possèdent déjà ces données qui sont nécessaires pour qu'il puisse y avoir dialogue – les hommes qui sont déjà d'accord sur l'essentiel et auxquels il suffit d'élaborer en commun les conséquences des thèses qu'ils ont déjà acceptées, tous ensemble. Ils sont en désaccord sur la façon de vivre, parce qu'ils sont en accord sur cette même façon : il ne s'agit que de compléter et de préciser. Ils acceptent le dialogue, parce qu'ils ont déjà exclu la violence."
 
Éric Weil, Logique de la philosophie, 1950, Vrin, 1985, p. 24.

[1] Ici, supprime les contradictions dans un discours.
[2] Pris en défaut.


  "Le fait banal de la conversation quitte, par un côté, l'ordre de la violence. Ce fait banal est la merveille des merveilles.
  Parler, c'est en même temps que connaître autrui se faire connaître à lui. Autrui n'est pas seulement connu, il est salué. Il n'est pas seulement nommé mais aussi invoqué. Pour le dire en termes de grammaire, autrui n'apparaît pas au nominatif mais au vocatif. Je ne pense pas seulement à ce qu'il est pour mois mais aussi et à la fois, je suis pour lui. En lui appliquant un concept, en l'appelant ceci ou cela, j'en appelle à lui. Je ne connais pas seulement mais je suis en société. Ce commerce que la parole implique est précisément l'action sans violence : l'agent, au moment même de son action, a renoncé à toute domination, à toute souveraineté, s'expose déjà à l'action d'autrui dans l'attente d'une réponse. Parler et écouter ne font qu'un, ils ne se succèdent pas. Parler institue ainsi le rapport moral d'égalité et par conséquent reconnaît la justice. Même quand on parle à un esclave, on parle à un égal. Ce que l'on dit, le contenu communiqué n'est possible que grâce à ce rapport de face à face où autrui compte comme interlocuteur avant même d'être connu. On regarde un regard. Regarder un regard, c'est regarder ce qui ne s'abandonne pas, ne se livre pas mais qui vous vise : c'est regarder le visage."

 
Emmanuel Lévinas, "Éthique et esprit", Difficile liberté, 1952, Éd. Albin Michel, 1976, p. 21.

 

  "La prise de parole peut constituer dans [le cas de la violence physique exercée comme modalité de l'action] un moyen pratique pour s'opposer à cette violence, en l'utilisant comme un espace de transposi­tion. La guerre peut alors déboucher sur un cessez-le-feu, puis être l'objet de négociations. L'agression physique peut s'arrêter pour laisser place à un dialogue et à une argumenta­tion. Une personne violente peut accepter le processus qui consiste à contrôler ses pulsions en mettant la violence en parole afin d'en diminuer la portée. On peut soi-même s'engager dans un processus visant à mettre en parole ce qui autrement risquerait d'être violent.
  La négociation, le dialogue, la thérapie par la parole consti­tuent des cas de figures typiques où la parole se substitue à la violence et devient l'espace qui en permet une transposition pacifique. On remarquera que, dans de tels contextes, la parole violente est un substitut tout à fait acceptable, provisoirement en tout cas, à la violence physique, à condition bien sûr que ses effets ne soient pas plus dévastateurs encore. L'insulte proférée est un relatif progrès par rapport à l'agression physique qu'elle remplace (mais la discussion sur la nature d'un différend est bien sûr préférable à l'insulte).

  De très nombreuses modalités d'intervention sociale ont été codifiées et institutionnalisées pour permettre une telle trans­position, comme le statut des « ambassades » pendant les conflits, ou les nombreux genres de psychothérapies proposées aux personnes ayant des comportements violents, ou encore les « méthodes pour établir une communication non violente »."

 

Philippe Breton, Éloge de la parole, 2003, La Découverte / Poche, 2007, 85-86.


 
  "Toute organisation sociale, qu'elle soit animale ou humaine, nécessite le strict respect par les membres du groupe d'un certain nombre de règles comportementales qui peuvent être contraires à leur intérêt individuel à court terme, mais qui sont vitales pour la viabilité du groupe. Dans le monde animal, comme l'avait déjà si bien montré le fondateur de l'éthologie animale, Konrad Lorenz, ces comportements dangereux pour la survie de l'espèce sont inhibés par des mécanismes dits « instinctifs ». En particulier, chez les mammifères sociaux, ce sont ces mécanismes, profondément ancrés dans les couches les plus primitives du cerveau, qui régulent les comportements agressifs : les combats au sein du groupe, pourtant fréquents, ne se soldent jamais, ou très exceptionnellement, par la mise à mort du vaincu. Qu'on nous entende bien : il s'agit ici d'observations qui concernent uniquement les comportements « meurtriers » au sein d'un même groupe, qui menacent directement l'organisation sociale du groupe. En revanche, dans les conflits intergroupes, ces inhibitions ne sont plus de mise : c'est ainsi que la primatologue Jane Goodall a pu observer, sur le terrain, de véritables « guerres » entre groupes de chimpanzés, avec des tueries systématiques.
  Il est intéressant d'observer que les interdits humains recouvrent assez précisément ces inhibitions instinctives : ainsi, dans routes les cultures, les interdits concernent les meurtres entre individus d'une même tribu et, avant tout, dans le cercle familial. Les agressions à l'extérieur de la tribu, elles, n'ont pas du tout le même statut et peuvent même être explicitement encouragées et codifiées...
 La grande différence entre l'homme et les autres mammifères sociaux c'est que, chez l'homme, la régulation sociale ne s'effectue pas au niveau biologique, mais au niveau socioculturel. C'est par la parole et la pression du groupe social que s'imposent les interdits et non pas parce qu'ils seraient biologiquement bloqués, au contraire: c'est bien parce que nous sommes capables de commettre de tels actes (les exemples ne manquent malheureusement pas) qu'ils sont culturellement prohibés et punis."
 
Bernard Victorri, "À la recherche de la langue originelle", in Les origines du langage, Le Pommier, 2010, p. 110-112.
 
 

Date de création : 25/09/2012 @ 17:07
Dernière modification : 16/02/2017 @ 10:31
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