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La détermination sociale du discours / de la parole
  "Les études linguistiques montrent que le niveau de compétence linguistique est, peut-être, indépendant du quotient intellectuel potentiel, qu'il est certainement indé­pendant du quotient intellectuel tel que le mesurent les tests de performance, et que le milieu influence cer­tains aspects du vocabulaire et de la structure du langage; il est clair également que les performances linguistiques sont essentielles à la réussite scolaire.
  Mon hypothèse est que les différences linguistiques entre les couches inférieures de la classe ouvrière et les classes supérieures, que ces études mesurent, ne sont pas le reflet direct de différences d'aptitudes, mais qu'elles résultent de la différence des types de discours dominants caracté­ristiques de chacune de ces catégories. Deux formes dif­férentes d'utilisation du langage se constituent parce que l'organisation sociale de ces deux catégories conduit à conférer une importance différente aux différentes poten­tialités du langage. Cette insistance ou cette accentuation conduit à des formes de discours différentes qui, à leur tour, orientent progressivement le locuteur vers des types différents de relations avec les choses et avec les personnes. Bien que certaines limitations physiologiques ou psycho­logiques puissent, dans des cas particuliers, faire exception à ce déterminisme linguistique, le rôle de l'intelligence consiste seulement à permettre au locuteur d'exploiter au mieux les possibilités symbolisées par la forme du langage, socialement déterminée, qui lui est offerte. Le type de discours dominant et caractéristique dans les classes supé­rieures a pour particularité de faire du discours l'objet d'une attention spéciale et de développer une attitude réflexive à l'égard des possibilités structurales d'organisa­tion de la phrase. Dans ce type de discours, il est relati­vement difficile de prévoir la structure syntaxique que choisira le locuteur, qui utilise les possibilités formelles d'organisation de la phrase pour clarifier et expliciter les significations. On appellera ce type de discours langage formel. Inversement, le type de discours en usage dans les strates les plus basses de la classe ouvrière se distingue par la rigidité de la syntaxe et par l'utilisation restreinte des possibilités structurales d'organisation de la phrase, de sorte qu'on peut aisément prévoir les éléments du dis­cours de tout locuteur. Cette forme de discours, relative­ment condensé, restreint l'expression de certaines signifi­cations dont les possibilités d'élaboration se trouvent réduites. On peut prévoir facilement, sinon la totalité des contenus véhiculés par le discours, du moins la classe à laquelle ils appartiennent, leur organisation structurale et la syntaxe utilisée. On appellera langage commun ce genre d'utilisation du discours. Pour qui parle le langage commun, les choix et les arrangements personnels sont très restreints, alors que celui qui parle le langage formel peut faire des choix et des arrangements tout à fait ori­ginaux (ce qui ne signifie pas qu'il use toujours de cette liberté).

  Soit quelques caractéristiques du langage formel :
  1) Précision de l'organisation grammaticale et de la syn­taxe ;
  2) Nuances logiques et insistance véhiculées par une cons­truction de la phrase grammaticalement complexe, et spécialement par l'utilisation d'une série de conjonc­tions et de propositions subordonnées ;
  3) Usage fréquent de prépositions qui indiquent des rela­tions logiques, comme de prépositions indiquant la proximité spatiale et temporelle ;

  4) Usage fréquent des pronoms impersonnels, « il », « on » ;
  5) Choix rigoureux des adjectifs et des adverbes ;

  6) Impressions individuelles verbalisées par l'intermé­diaire de la structure des relations entre les phrases et à l'intérieur de la phrase, c'est-à-dire d'une manière explicite ;
  7) Symbolisme expressif différenciant dans le détail les significations au niveau des phrases, au lieu de ren­forcer les mots dominants ou d'accompagner les énoncés d'une manière indifférenciée ;
  8) Usage du langage qui rend attentif aux possibilités attachées à un système complexe de concepts hiérar­chisés pour l'organisation de l'expérience.
  Ces caractéristiques, qui sont définies par référence à celles du langage commun, n'ont pas pour effet de créer, par elles-mêmes, des modes de relations complexes, mais seulement d'infléchir l'organisation de la pensée et des sentiments. Le langage formel facilite l'élaboration verbale des intentions subjectives, accroît la sensibilité aux dis­tinctions et aux différences, et à leurs conséquences, et rend attentif aux possibilités offertes par un système complexe de concepts hiérarchisés pour l'organisation de l'expérience. Il n'en va pas ainsi, semble-t-il, pour les membres des couches inférieures de la classe ouvrière ; même si le langage commun, qu'ils pratiquent à l'exclu­sion de tout autre, offre une série importante de possibi­lités, il produit une forme de discours qui décourage l'éla­boration verbale des intentions subjectives, qui oriente progressivement le locuteur vers des concepts descriptifs plutôt qu'analytiques, et qui limite, du même coup, les genres de stimuli auxquels celui-ci apprend à répondre. L'essentiel de notre argument tient dans la proposition suivante : un enfant des classes supérieures apprend les deux types de langage et use de l'un et de l'autre en fonc­tion du contexte social dans lequel il se trouve, tandis qu'un enfant des couches inférieures de la classe ouvrière se trouve réduit au langage commun. On trouve ce dernier dans toute organisation sociale qui maximise l'assimilation de chaque individu aux autres au détriment de l'expres­sion de différences individuelles. Les manières de parler en usage dans les groupes d'enfants ou d'adolescents (indé­pendamment de leur classe sociale), dans les unités combat­tantes de l'armée, dans les sous-cultures de délinquants et dans les communautés rurales sont autant de variant s approchées du langage commun."

 

Basil Bernstein, "Développement linguistique et classe sociale : une théorie sociologique de l'apprentissage", 1960, tr. fr. Ch. Et C. Grignon, in Langage et classes sociales, Éditions de Minuit, 1975, p. 29-32



  "J'ai essayé, dans mes articles, d'analyser certaines rela­tions entre la structure sociale, l'usage du langage et le comportement qui en découle. La forme des relations sociales détermine les choix faits par le locuteur parmi les possibilités linguistiques; ceux-ci à leur tour déterminent le comportement. Luria (1959, 1961) a étudié de manière à la fois théorique et expérimentale la fonction régulatrice du langage. Il affirme – ce point me paraît central dans son analyse – que, lorsque l'enfant parle, il modifie volontairement le champ des stimuli qui l'entourent et que ces modifications se répercutent sur son comporte­ment. J'émets ici l'hypothèse que, dans le processus d'ap­prentissage du langage, les formes du langage parlé géné­ralisent et renforcent des types particuliers de relations 1 avec l'environnement et créent ainsi, au niveau individuel, des structures de significations particulières. L'une des tâches du sociologue pourrait être de rechercher les condi­tions sociales qui suscitent ces différentes formes linguis­tiques et d'examiner la fonction régulatrice de ces formes. On pourrait ainsi tenter d'intégrer les relations entre la structure sociale, l'usage du langage et le comportement individuel dans une théorie de l'apprentissage social. Cette théorie énoncerait ce qui, dans l'environnement, s'offre à l'apprentissage, les conditions de l'apprentissage et les contraintes qui en découlent pour les apprentissages ulté­rieurs. Selon cette perspective, la structure sociale transforme les possibilités linguistiques en code spécifique. Celui-ci suscite, généralise et renforce les relations néces­saires à sa perpétuation.
  De manière générale, on peut distinguer deux types de codes : le code élaboré et le code restreint. On peut les définir, au niveau linguistique, par le degré de probabilité avec lequel on peut prévoir les éléments syntaxiques qui serviront à organiser le discours signifiant. Dans le cas du code élaboré, le locuteur dispose d'un choix syntaxique vaste et le mode d'organisation des éléments ne peut être prévu avec un degré de probabilité élevé. Dans le code restreint, le nombre de choix est souvent très limité et on peut les prévoir avec des risques d'erreur beaucoup plus faibles. À un niveau psychologique, ces codes se différen­cient par le degré auquel ils facilitent (code élaboré) ou inhibent (code restreint) l'expression symbolique des intentions sous une forme verbale. Pour le comportement, il en découlera des modes d'autorégulation différents et donc des dispositions différentes. Les codes sont, en eux-­mêmes, fonction d'une forme particulière de relations sociales ou, plus généralement, sont des qualités de la struc­ture sociale."

 

Basil Bernstein, "Codes linguistiques, phénomènes d'hésitation et intelligence", 1961, tr. fr. J.-C. Combessie, in Langage et classes sociales, Éditions de Minuit, 1975, p. 69-70.



  "Il convient d'abord de faire une distinction entre langue et parole. D. Hymes écrit (1961) :« En général, on se réfère, à l'acte ou au processus de parole, mais à la structure, au modèle ou au système de la langue. La parole est un message, la langue est un code. Les linguistes se sont préoccupés de dégager les constantes du code de la langue. » Le code que construit le linguiste pour expliquer les énoncés est susceptible d'engendrer un nombre n de codes de la parole et il n'y a pas de raison de croire qu'un langage ou code donné, qu'il s'agisse de l'anglais ou du hopi, soit de ce point de vue supérieur à un autre. La langue est donc une série de règles auxquelles tous les codes de la parole doivent se plier, mais c'est le système des rapports sociaux qui détermine l'apparition de tel code de la parole, de préférence à tel autre. La forme particulière que prend un rapport social conditionne le choix de ce qui est dit, du moment où c'est dit, et de la manière dont c'est dit. Elle règle les options que prennent les locuteurs aussi bien au niveau syntaxique que lexical. Par exemple, si un adulte parle à un enfant, il utilisera une forme de langage simple dans sa syntaxe, aussi bien que dans son vocabu­laire. En d'autres termes, la forme du rapport social se traduit souvent par certaines sélections syntaxiques et lexicales. Ainsi le rapport social peut établir pour les locuteurs des principes de choix, amenant à préférer cer­taine syntaxe et certain registre lexical à d'autres. Les principes de choix spécifiques qui règlent ces sélections imposent au locuteur et à l'auditeur des procédés de cons­truction verbale spécifiques : ceux-ci guident le locuteur dans la préparation de son discours et guident aussi l'au­diteur dans sa réception du discours. Des changements dans la forme de certains rapports sociaux agissent, pen­sons-nous, sur les principes qui contrôlent la sélection des options syntaxiques et lexicales. Ces changements affectent à la fois les procédés de construction verbale utilisés pour la préparation du discours et l'orientation de l'auditeur. Le langage d'une unité de combat en manœuvre sera différent de celui qu'elle tient au cours d'une soirée donnée par l'aumônier. Les formes différentes de rapports sociaux peuvent engendrer, par l'intermédiaire des procédés de construction verbale, des systèmes de discours ou des codes linguistiques tout à fait différents. Ces systèmes de discours ou codes différents créent pour les locuteurs des domaines de pertinence et des ordres de relations différents. L'expérience des locuteurs à son tour peut être transformée par ce que les différents systèmes de parole constituent comme signifiant ou pertinent. Cette analyse est sociologique en ce qu'elle considère le système de parole comme une conséquence de la forme du rapport social ou, pour parler en termes plus généraux, comme une qualité de la structure sociale. Quand l'enfant apprend à parler, c'est-à-dire, dans notre vocabulaire, apprend les codes spécifiques qui règlent ses actes verbaux, il apprend les exigences de sa structure sociale. Son expérience est transformée par l'apprentissage même que suscitent ses propres paroles, apparemment spontanées. C'est essentiel­lement par l'effet du processus linguistique que la struc­ture sociale devient le substrat de son expérience. De ce point de vue, chaque occasion où l'enfant parle ou écoute contribue à lui faire intérioriser la structure sociale et à lui imposer son identité sociale. À mesure qu'il grandit, la structure sociale devient sa réalité psychologique en mode­lant les actes de son discours. Sous-jacents au modèle géné­ral de son discours, il y a, soutenons-nous, des ensembles de choix discriminants, des préférences et des exclusives qui se développent et se stabilisent avec le temps, et qui peuvent arriver à jouer un rôle important dans la régula­tion des dispositions intellectuelles, sociales et affectives.
  On peut décrire ce processus de façon un peu plus formelle. Les individus apprennent leurs rôles à travers les processus de communication. Un rôle de ce point de vue est une constellation de significations apprises et par­tagées, grâce auxquelles l'individu est capable d'entrer en interaction avec autrui de façon persistante, cohérente, et socialement admise. Ainsi, un rôle est une activité de codage complexe contrôlant la création et l'organisation de signi­fications spécifiques ainsi que les conditions de leur trans­mission et de leur réception. Si maintenant on admet que le système de communication qui définit le rôle en termes de comportement est essentiellement celui de la parole, il devrait être possible de distinguer les rôles primordiaux d'après les formes de parole qu'ils commandent. Les conséquences des formes spécifiques de parole ou codes transformeront l'environnement en une matrice de signi­fications particulières qui, à travers les actes de parole, devient partie intégrante de la réalité psychique du sujet. À mesure qu'une personne apprend à subordonner son comportement à un code linguistique, qui est l'expression du rôle, différents ordres de relations lui deviennent acces­sibles. Le complexe de significations transmis par un sys­tème de rôles, pénétrant progressivement l'individu au cours du développement, informe l'ensemble de son com­portement. Dans cette logique, on voit que la transformation linguistique qu'implique le rôle est le principal moyen de transmission symbolique : ce sont les codes linguistiques spécifiques qui créent la pertinence, donnent sa forme particulière à l'expérience et façonnent l'identité sociale. Selon les systèmes de parole auxquels ils ont accès (c'est-à-dire selon les rôles qu'ils apprennent du fait du statut qu'ils occupent dans une structure sociale donnée), les enfants peuvent adopter dans leur conduite sociale comme dans leur vie intellectuelle des façons de faire tout à fait différentes quand bien même ils auraient des apti­tudes originelles communes."

 

Basil Bernstein, "Une approche sociolinguistique de l'apprentissage social", 1965, tr. fr. J.-C. Combessie, in Langage et classes sociales, Éditions de Minuit, 1975, p. 126-129.


 

  "La forme particulière d'une relation sociale influence le choix de ce qui est dit, du moment où c'est dit et de la manière dont c'est dit, et détermine les choix des locuteurs, tant au niveau de la syntaxe qu'à celui du vocabulaire. Pour prendre des exemples, un adulte qui parle à un enfant use d'un type de discours dont la syntaxe et le vocabulaire sont relativement simples ; le langage des membres d'une unité de combat en manœuvres est très différent de celui dont useront les mêmes individus lors d'une soirée organisée par l'aumônier. En d'autres termes, les modalités que revêt la forme de la relation sociale se traduisent par des choix syntaxiques et lexicaux donnés ; ainsi, des formes différentes de relations sociales peuvent engendrer des systèmes de discours ou codes linguistiques très différents. Des systèmes de discours ou codes différents déterminent des ordres de pertinence et des catégories de relations différentes ; l'expérience des locuteurs est transformée par ce que les différents systèmes de discours désignent comme significatif ou pertinent. Quand un enfant apprend sa langue, ou, dans les termes dont on usera ici, quand il apprend les codes spécifiques qui déterminent ses actes verbaux, il apprend en même temps les exigences de la structure sociale dans laquelle il est inséré ; son expérience se transforme par les apprentissages que l'exercice même de son discours, en apparence spontané, lui fait réaliser. Ainsi, par l'intermédiaire essentiellement du processus linguistique et de ses multiples conséquences, la structure sociale devient le substrat de l'expérience de l'enfant : chaque fois qu'il parle ou qu'il écoute, il l'intériorise de plus en plus profondément, ce qui façonne son identité sociale. La structure sociale est intériorisée par l'enfant par l'intermédiaire de la structuration de son discours. D'une manière plus formelle, on pourrait dire que les individus apprennent leurs rôles sociaux par l'intermédiaire du processus de communication. De ce point de vue, le rôle social, constellation de significations culturelles partagées qui permettent aux individus de nouer des formes d'interaction stables, cohérentes et publiquement reconnues, peut être considéré comme une activité complexe de codage qui commande tant la création et l'organisation de significations spécifiques que les conditions dans lesquelles ces significations sont transmises et reçues. Dans la mesure où le système de communication qui définit un rôle est essentiellement celui du langage, on doit pouvoir différencier les rôles sociaux essentiels, c'est-à-dire ceux par l'intermédiaire desquels se transmet la culture. Les quatre ensembles principaux de rôles sont ceux qui sont appris dans la famille, dans le groupe d'âge ou groupe des pairs, à l'école ou au travail. Apprendre à subordonner son comportement au code linguistique selon lequel un rôle est mis en œuvre, c'est accéder à certains ordres de signification, de relation et de pertinence. Ainsi, par exemple, le complexe de significations produit à l'intérieur du système des rôles familiaux se répercute et se développe dans la personne de l'enfant, et, par là, façonne l'ensemble de son comportement. Parce qu'ils apprennent des rôles différents par suite de la position de classe de leur famille, des enfants qui ont accès à des systèmes de discours ou codes différents peuvent adopter des dispositions sociales et intellectuelles très différentes, même s'ils ont des aptitudes identiques."

 

Basil Bernstein, "Approche sociolinguistique de la socialisation et essai d'application au problème des aptitudes scolaires", 1969, tr. fr. Ch. Et C. Grignon, in Langage et classes sociales, Éditions de Minuit, 1975, p. 192-194.


 

  "Les discours sont toujours pour une part des euphémismes inspirés par le souci de « bien dire », de « parler comme il faut », de produire des produits conformes aux exigences d'un certain marché, des formations de compromis, résultant d'une transaction entre l'intérêt expressif (ce qui est à dire) et la censure inhérente à des rapports de production linguistique particuliers – qu'il s'agisse de la structure de l'interaction linguistique ou de la structure d'un champ spécialisé – qui s'impose à un locuteur doté d'une certaine compétence sociale, c'est-à-dire d'un pouvoir symbolique plus ou moins important sur ces rapports de force symboliques.
  Les variations de la forme du discours, et plus précisément le degré auquel elle est contrôlée, surveillée, châtiée, en forme (formal), dépendent ainsi d'une part de la tension objective du marché, c'est-à-dire du degré d'officialité de la situation et, dans le cas d'une interaction, de l'ampleur de la distance sociale (dans la structure de la distribution du capital linguistique et des autres espèces de capital) entre l'émetteur et le récepteur, ou leurs groupes d'appartenance, et d'autre part de la « sensibilité » du locuteur à cette tension, et à la censure qu'elle implique, ainsi que de l'aptitude, qui lui est étroitement liée, à répondre à un haut degré de tension par une expression hautement contrôlée, donc fortement euphémisée. Autrement dit, la forme et le contenu du dit discours dépendent de la relation entre un habitus (qui est lui-même le produit des sanctions d'un marché d'un niveau de tension déterminé) et un marché défini par un niveau de tension plus ou moins élevé, donc par le degré de rigueur des sanctions qu'il inflige à ceux qui manquent à la « correction » et à la « mise en forme » que suppose l'usage officiel (formal). Ainsi, par exemple, on ne voit pas comment on pourrait comprendre autrement qu'en les rapportant à des variations de la tension du marché les variations stylistiques dont Bally offre un bon exemple, avec cette série d'expressions en apparence substituables, puisque orientées vers le même résultat pratique : « Venez ! », « Voulez-vous venir ! », « Ne voulez-vous pas venir ? », « Vous viendrez, n'est-ce pas ? », « Dites-moi que vous viendrez ! », « Si vous veniez ? », « Vous devriez venir ! », « Venez ici ! », « Ici » et auxquelles on peut ajouter « Viendrez-vous ? », « Vous viendrez... », « Faites-moi le plaisir de venir... », « Faites-moi l'honneur de venir... », « Soyez gentil, venez... », « Je vous prie de venir ! », « Venez, je vous en prie », « J'espère que vous viendrez... », « Je compte sur vous... », et ainsi de suite à l'infini. Théoriquement équivalentes, ces expressions ne le sont pas pratiquement : chacune d'elles, lorsqu'elle est employée à propos, réalise la forme optimale du compromis entre l'intention expressive - ici l'insistance, menacée d'apparaître comme une intrusion abusive ou comme une pression inadmissible – et la censure inhérente à une relation sociale plus ou moins dissymétrique, en tirant le parti maximum des ressources disponibles, qu'elles soient déjà objectivées et codifiées, comme les formules de politesse, ou encore à l'état virtuel. C'est toute l'insistance que l' « on peut se permettre » à condition d'y « mettre les formes ». Là où « Faites-moi l'honneur de venir » convient, « Vous devriez venir » serait déplacé, par excès de désinvolture, et « Voulez-vous venir ? » proprement « grossier ». Dans le formalisme social, comme dans le formalisme magique, il n'y a qu'une formule, en chaque cas, qui « agit ». Et tout le travail de la politesse vise à s'approcher le plus possible de la formule parfaite qui s'imposerait immédiatement si l'on avait une maîtrise parfaite de la situation de marché."
 
Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire, Éd. Fayard, 1982, p. 78-80.


 "Une des lois de la socio-linguistique est que le langage employé dans une situation particulière dépend non seulement, comme le croit la linguistique interne, de la compétence du locuteur au sens chomskyen du terme, mais aussi de ce que j'appelle le marché linguistique. Le discours que nous produisons, selon le modèle que je propose, est une « résultante » de la compétence du locuteur et du marché sur lequel passe son discours ; le discours dépend (pour une part qu'il faudrait apprécier plus rigoureusement) des conditions de réception.
  Toute situation linguistique fonctionne donc comme un marché sur lequel le locuteur place ses produits et le produit qu'il produit pour ce marché dépend de l'anticipation qu'il a des prix que vont recevoir ses produits. Sur le marché scolaire, que nous le voulions ou non, nous arrivons avec une anticipation des profits et des sanctions que nous recevrons. Un des grands mystères que la socio-linguistique doit résoudre, c'est cette espèce de sens de l'acceptabilité. Nous n'apprenons jamais le langage sans apprendre, en même temps, les conditions d'acceptabilité de ce langage. C'est-à-dire qu'apprendre un langage, c'est apprendre en même temps que ce langage sera payant dans telle ou telle situation.
   Nous apprenons inséparablement à parler et à évaluer par anticipation le prix que recevra notre langage ; sur le marché scolaire – et en cela le marché scolaire offre une situation idéale à l'analyse – ce prix c'est la note, la note qui implique très souvent un prix matériel (si vous n'avez pas une bonne note à votre résumé de concours de Polytechnique, vous serez administrateur à I'INSEE et vous gagnerez trois fois moins...). Donc, toute situation linguistique fonctionne comme un marché dans lequel quelque chose s'échange. Ces choses sont bien sûr des mots, mais ces mots ne sont pas seulement faits pour être compris ; le rapport de communication n'est pas un simple rapport de communication, c'est aussi un rapport économique où se joue la valeur de celui qui parle : a-t-il bien ou mal parlé ? Est-il brillant ou non ? Peut-on l'épouser ou non ?...
   Les élèves qui arrivent sur le marché scolaire ont une anticipation des chances de récompense ou des sanctions promises à tel ou tel type de langage. Autrement dit, la situation scolaire en tant que situation linguistique d'un type particulier exerce une formidable censure sur tous ceux qui anticipent en connaissance de cause les chances de profit et de perte qu'ils ont, étant donné la compétence linguistique dont ils disposent. Et le silence de certains n'est que de l'intérêt bien compris."
 
 
Pierre Bourdieu, "Ce que parler veut dire", 1977, in Questions de sociologie, Éditions de Minuit, 2002, p. 98-99.
 
 

Date de création : 02/10/2012 @ 17:43
Dernière modification : 24/01/2017 @ 18:35
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