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Texte à méditer :  Avant notre venue, rien de manquait au monde ; après notre départ, rien ne lui manquera.   Omar Khayyâm
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Hors des sentiers battus
La notion de mouvement
"SALVIATI : ...le mouvement est mouvement et agit [littéralement : opère] comme mouvement, en tant qu'il est en relation avec des choses qui en sont privées ; mais, pour ce qui concerne les choses qui y participent toutes également, il n'agit nullement et il est comme s'il n'était pas. Ainsi, les marchandises dont un navire est chargé se meuvent en tant que, quittant Venise, elles passent par Corfou, par la Crète, par Chypre et vont à Alep ; lesquels Venise, Corfou, Crète, etc., demeurent et ne se meuvent pas avec le navire ; mais pour ce qui concerne les balles, caisses et autres colis dont le navire est rempli et chargé, et respectivement au navire lui-même, le mouvement de Venise en Syrie est comme nul et ne modifie en rien la relation qui existe entre eux ; cela, parce qu'il est commun à eux tous et que tous y participent. Et si, parmi les marchandises qui se trouvent dans le navire, une des balles s'écartait d'une caisse – ne serait-ce que d'un seul pouce – cela constituerait pour elle un mouvement plus grand, relativement à la caisse, que le voyage de deux milles miles fait par elles ensemble.
SIMPLICIO : Cette doctrine est bonne, solide et conforme à l'école des péripatéticiens.
SALVIATI : Je la tiens pour plus ancienne ; je ne doute pas qu'Aristote qui l'a apprise à bonne école, ne l'ait entièrement comprise ; mais je me demande si en la retranscrivant sous forme altérée, il n'est pas à l'origine d'une confusion transmise par ceux qui veulent soutenir chacun de ses propos. Quand il écrit que tout ce qui se meut se meut sur quelque chose d'immobile, je me demande s'il n'a pas voulu dire que ce qui se meut se meut respectivement à quelque chose d'immobile, cette dernière proposition ne soulevant aucune difficulté, alors que la première en soulève beaucoup... Il est donc manifeste que le mouvement qui se trouve commun à plusieurs mobiles est oiseux et comme nul s'agissant des relations entre ces mobiles, parce que rien ne change entre eux ; il n'agit [littéralement : n'opère] que sur la relation que ces mobiles entretiennent avec d'autres qui sont privés de mouvement, leurs positions au sein de ces derniers se trouvant changées…"
 
Galilée, Dialogue concernant les deux plus grands systèmes du monde, 1632.

 
 "SALVIATI : — Mon intention, je le répète, est de montrer que les variations de vitesse qu'on observe entre mobiles de poids spécifiques différents n'ont pas pour cause ces poids spécifiques, mais dépendent de facteurs extérieurs, et notamment de la résistance du milieu, en sorte que celle-ci supprimée tous tomberaient avec les mêmes degrés de vitesse ; et je le déduis avant tout de ce fait que vous-même acceptez, et qui est tout à fait vrai, que les vitesses de mobiles très différents par le poids diffèrent elles-mêmes d'autant plus que les espaces traversés par ces mobiles sont de plus en plus grands, ce qu'on ne saurait mettre au compte des différences de gravité. Car celles-ci demeurant constamment identiques, la proportion entre les espaces traversés devrait être toujours la même, alors que nous la voyons croître sans cesse avec la continuation du mouvement ; pour une chute d'une coudée, en effet, un mobile très lourd ne précédera pas un mobile très léger de la dixième partie de cette distance, mais sur douze coudées il le précédera du tiers, et sur cent coudées des 90/100, etc.
 SIMPLICIO : — Fort bien ; mais d'après le même raisonnement, si la différence de poids pour des mobiles de poids spécifiques variables, ne peut provoquer de changement dans le rapport des vitesses, puisque ces poids restent les mêmes, le milieu, qui de son côté est supposé demeurer constant, ne pourra pas davantage altérer la proportion des vitesses.
 SALVIATI : — Votre objection est pénétrante, et je dois la résoudre. Je dis donc qu'un corps pesant possède par nature un principe intrinsèque pour se mouvoir vers le centre commun des graves c'est-à-dire de notre globe terrestre, d'un mouvement continuellement et toujours également accéléré, c'est-à-dire qu'en des temps égaux viennent s'ajouter des moments et degrés égaux de vitesse (momenti e gradi di velocitê).
 Du moins doit-on comprendre qu'il en va ainsi chaque fois qu'auront été écartés tous les obstacles accidentels et extérieurs ; or il en est un que nous ne pouvons supprimer, savoir le milieu plein que le mobile, en tombant, doit pénétrer et rejeter de côté : si fluide, si ténu et si tranquille que soit le milieu, il s'oppose en effet au mouvement qui le traverse avec une résistance dont la grandeur dépend directement de la rapidité avec laquelle il doit s'ouvrir pour céder le passage au mobile ; et comme celui-ci par nature va en accélérant continuellement, ainsi que je l'ai dit, il rencontre de la part du milieu une résistance sans cesse croissante, d'où résulte un ralentissement et une diminution dans l'acquisition de nouveaux degrés de vitesse, si bien qu'en fin de compte la vitesse d'une part, la résistance du milieu de l'autre, atteignent à une grandeur où, s'équilibrant l'une l'autre, toute accélération est empêchée et le mobile réduit à un mouvement régulier et uniforme, qu'il conserve constamment par la suite.
Il y a donc accroissement dans la résistance du milieu, non parce que son essence changerait, mais parce qu'il y a variation dans la vitesse avec laquelle il doit s'ouvrir et s'écarter pour laisser le passage à un mobile dont le mouvement est continuellement accéléré."
 
Galilée, Discours concernant deux sciences nouvelles, 1633.

 

  "Le concept galiléen du mouvement (de même que celui de l'espace) nous paraît tellement naturel que nous croyons même que la loi d'inertie dérive de l'expérience et de l'observa­tion, bien que, de toute évidence, personne n'a jamais pu observer un mouvement d'iner­tie, pour cette simple raison qu'un tel mouvement est entièrement et absolument impossible.
  Nous sommes également tellement habitués à l'utilisation des mathématiques pour l'étude de la nature que nous ne nous rendons plus compte de l'audace de l'assertion de Galilée que « le livre de la nature est écrit en caractères géométriques » pas plus que nous ne sommes conscients du caractère paradoxal de sa décision de traiter la mécanique comme une branche des mathématiques c'est‑à‑dire de substituer au monde réel de l'expérience quotidienne un monde géométrique hypostasié et d'expliquer le réel par l'impossible.

  Dans la science moderne, comme nous le savons bien, l'espace réel est identifié à celui de la géométrie, et le mouvement est considéré comme une translation purement géomé­trique d'un point à un autre. C'est pourquoi le mouvement n'affecte d'aucune façon le corps qui en est doué. […]
  Un corps est en mouvement seulement par rapport à un autre corps que nous supposons être en repos. C'est pourquoi nous pouvons l'attribuer à l'un ou à l'autre des deux corps, ad libitum. Tout mouvement est relatif.
[…]
  Or, ceci étant admis, le mouvement est néanmoins considéré comme un état et le repos comme un autre état, complètement et absolument opposé au premier; de ce fait même, nous devons appliquer une force pour changer l'état de mouvement d'un corps donné en celui de repos et vice versa.
  Il en résulte qu'un corps en état de mouvement persistera éternellement dans ce mouve­ment, comme un corps en repos persiste dans son repos; et qu'il n'y aura plus besoin d'une force ou d'une cause pour le maintenir dans son mouvement uniforme et rectiligne qu'il n'en aura besoin pour le maintenir, immobile, en repos.
  En d'autres termes, le principe d'inertie présuppose : a) la possibilité d'isoler un corps donné de tout son entourage physique..., b) la conception de l'espace qui l'identifie avec l'espace homogène infini de la géométrie euclidienne et c) une conception du mouvement et du repos qui les considère comme des états et les place sur le même niveau ontologique de l'être. C'est à partir de ces prémisses seules qu'il apparaît évident ou même admissible. Aussi n'est‑il pas étonnant que ces conceptions parurent difficiles à admettre, et même à comprendre aux prédécesseurs et contemporains de Galilée; rien d'étonnant à ce que pour ses adversaires aristotéliciens la notion de mouvement compris comme un état relatif, persistant et substantiel parut aussi abstruse et contradictoire […] Le sens commun est – et a toujours été – médiéval et aristotélicien."

 

Alexandre Koyré, "Galilée et la révolution scientifique du XVIIe siècle", 1955, in Études d'histoire de la pensée scientifique, Gallimard, tel, 1985, p. 199-201.


 

 "La physique aristotélicienne établit une différence de nature intrinsèque entre repos et mouvement liée à l’existence d’un ordre cosmique en vertu duquel chaque objet possède dans l’Univers une place, un « lieu » qui lui est propre – car il est conforme à sa nature – , vers lequel il tend à revenir s’il en est écarté, et où il reste immobile si rien ne vient l’en déloger. La tendance au repos est en quelque sorte constitutive de la matière. Le mouvement, par contre, est conçu soit comme un retour à l’ordre (c’est ce qu’Aristote appelle mouvement naturel, car le corps y réalise sa tendance naturelle au repos en son lieu naturel), soit comme une rupture contre-nature de cet ordre qui ne peut être provoquée que de façon violente (et que pour cette raison Aristote appelle mouvement violent). Repos et mouvement sont donc conçus comme des notions contraires, s’excluant l’une l’autre : un même corps est soit au repos, soit en mouvement ; mais s’il est au repos, il l’est absolument.
     S’il en est ainsi c’est qu’il existe un lien direct entre le mouvement d’un corps et sa constitution interne. Le mouvement est une transformation qui affecte la nature intime du corps ; il n’est donc pas équivalent, pour un même corps, d’être au repos ou d’être en mouvement. De ce point de vue, le mouvement aristotélicien se compare tout à fait à ce que la physique moderne nomme un changement d’état et dont l’évaporation, passage, pour un même corps, de l’état liquide à l’état vapeur, constitue le prototype. Dans les deux cas, il y a passage d’un état physique à un autre : passage de l’état liquide à l’état gazeux dans le cas de la vaporisation ; passage de l’état de repos en un certain lieu à un état de repos dans un autre lieu, dans le cas du mouvement selon Aristote. Dans les deux cas, ce passage est corrélatif d’une modification de la structure interne du corps, modification qui doit être provoquée par un agent extérieur."
 
Françoise Balibar, Galilée, Newton lus par Einstein, PUF, Philosophies, 2002, p.13-14.

Date de création : 07/12/2012 @ 10:16
Dernière modification : 15/12/2013 @ 16:03
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