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Texte à méditer :  Avant notre venue, rien de manquait au monde ; après notre départ, rien ne lui manquera.   Omar Khayyâm
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Hors des sentiers battus
L'adaptation biologique
  "L'adaptation est ainsi basée sur un simple réflexe, ayant pour point de départ une excitation extérieure connue, agissant sélectivement sur la terminaison de certains nerfs centripètes qui, par une voie nerveuse déterminée, conduisent l'excitation au centre et, de là, à la glande, provoquant son activité.
  Autrement dit, et d'une façon générale, il s'agit d'un agent extérieur particulier déterminant une réaction particulière de la substance vivante. Mais en même temps, nous avons ici, dans sa forme typique, ce que l'on a appelé une adaptation. Arrêtons-nous un peu sur ces faits et sur ce terme, car ils jouent, évidemment, un rôle important dans la physiologie actuelle. Qu'est-ce, en réalité, que l'adaptation ? Rien d'autre, comme nous venons de le voir, qu'une liaison précise des éléments d'un système complexe entre eux et, de tout leur ensemble, avec le monde extérieur.
  Mais c'est, en somme, exactement la même chose que ce que l'on peut voir dans n'importe quel corps inanimé. Prenons un corps à formule chimique compliquée : ce corps ne peut rester sous cette forme que grâce à l'équilibre de ses atomes et de leurs groupements entre eux, et celui de l'ensemble de ces groupements avec le milieu ambiant.
[…]
  C'est l'analyse même de l'équilibre de ces systèmes qui constitue le problème principal et le but des recherches physiologiques par la méthode objective pure. Ce point prête difficilement à discussion. Malheureusement, il n'existe pas, jusqu'à présent, de terme scientifique pour désigner ce principe fondamental de l'équilibre intérieur et extérieur de l'organisme. Le terme d'adaptation, employé à cet effet, malgré le sens scientifique que Darwin lui a donné, continue trop souvent à porter le sceau du subjectivisme, ce qui entraîne des malentendus de part et d'autre. Les partisans de la théorie physico-mécanique de la vie voient, dans ce terme, une tendance antiscientifique, le passage de l'objectivisme pur à la spéculation et à la téléologie[1]. D'autre part, les biologistes à tendance philosophique interprètent tous les faits concernant l'adaptation comme la preuve de l'existence d'une force vitale ou, comme on dit aujourd'hui, spirituelle (le vitalisme se transforme en animisme), force ayant un but, choisissant ses moyens, s'adaptant, etc."
 
 
Ivan Pavlov, Le Réflexe conditionné, 1912, trad. N. et G. Gricouroff, Masson et Cie, "Les classiques de la médecine", Genève, 1962, p. 41-43.

[1] Téléologie : théorie (finaliste) selon laquelle la fin peut agir comme une cause sur le vivant.


  "Entre les causes de tout devenir des êtres, c'est la sélection qui joue le rôle le plus important à côté de la mutation et de nouvelles combinaisons de gènes. La sélection naturelle engendre l'adapta­tion, qui est un vrai processus cognitif par lequel l'organisme incorpore des informations existant dans le milieu ambiant, fort importantes pour sa survie. Il s'agit, en somme, du processus par lequel l'organisme reçoit son savoir du milieu environ­nant.
  L'existence de structures et de fonctions créées par l'adaptation, est caractéristique des êtres vi­vants. On ne trouve rien de tel dans le monde inorganique. De ce fait, le scientifique se voit obligé de poser une question ignorée par le phy­sicien et le chimiste : « Dans quel but ? »

  Quand le biologiste pose cette question, il ne procède pas à l'étude des finalités, il recherche plus modestement la fonction nécessaire à la sur­vie d'une espèce. Si nous nous demandons pour­quoi le chat a des griffes recourbées et que nous répondons : « Pour attraper des souris », nous n'envisageons qu'un aspect sommaire de la ques­tion. Il s'agit de savoir quelle fonction, destinée à maintenir l'espèce, a développé cette forme de griffe chez le chat.
  Lorsqu'on a passé une bonne partie de sa vie de chercheur à poser et reposer cette question, devant les formes les plus étonnantes de struc­tures et de comportements, et qu'on a toujours reçu une réponse convaincante, on est tenté de croire que des formes complexes et invraisem­blables de la morphologie et du comportement ne peuvent provenir que de la sélection et de l'adaptation."

 

Konrad Lorenz, Les Huit péchés de notre civilisation, 1973, I, tr. fr. Elizabeth de Miribel, Flammarion, p. 14-15.



  "L'argumentation selon laquelle la supériorité adaptative est à la base de la survie risque de relever du raisonnement circulaire, une erreur classique. La survie est le phénomène qu'il s'agit d'expliquer, et non la preuve, ipso facto, que ceux qui ont survécu étaient mieux « adaptés » que ceux qui ont péri. Cette critique a sans cesse été renouvelée à l'encontre de la théorie darwinienne depuis plus d'un siècle. On l'a même désignée comme « l'argument de la tautologie ». Selon elle, l'expression « la survie des plus aptes » est une tautologie vide de sens, dès lors que l'on identifie les plus aptes comme ceux qui survivent, car la sélection se ramène alors à la formule creuse : « la survie de ceux qui survivent ».
  On sait que les créationnistes ont récemment brandi cet argument, prétendant ainsi réfuter la notion même d'évolution – comme si l'on pouvait passer l'éponge sur plus d'un siècle de recherches pour une simple faute de logique digne d'un écolier. En fait, le prétendu problème possède une solution aisée, que Darwin avait lui-même reconnue et expliquée. L'aptitude – dans ce contexte, l'adaptation supérieure – ne doit pas être définie après coup par la survie, mais doit être prédite avant la mise à l'épreuve, grâce à une analyse de la forme, de la physiologie ou du comportement. Comme le soutint Darwin, le cerf qui pouvait courir plus vite et plus longtemps (ce dont on pouvait juger par l'analyse des os, des articulations et des muscles) devait survivre mieux dans un monde peuplé de dangereux prédateurs. Mais un taux plus élevé de survie est une prédiction qu'il s'agit de tester, et non une définition de l'adaptation."

 

Stephen Jay Gould, La vie est belle, 1989, tr. fr. Marcel Blanc, Points Science, 1998, p. 305.



  "Depuis Darwin, les théoriciens sérieux de l'évolution maintiennent que les traits avantageux ne sont pas tous des adaptations s'expliquant nécessairement par la sélection naturelle. Lorsqu'un poisson volant quitte l'eau, il est extrêmement adapté qu'il retourne dans l'eau. Or nous n'avons pas besoin de la sélection naturelle pour expliquer cet heureux événement, la pesanteur suffit bien. D'autres traits nécessitent également une explication autre que la sélection. Il arrive qu'un caractère soit non pas une adaptation en soi, mais la conséquence de quelque chose d'autre qui est une adaptation. Il n'y a aucun avantage à ce que nos os soient blancs, et non vers, mais il y a en a un à ce qu'ils soient rigides ; s'ils sont en calcium, cela leur permet d'être rigides, et il se trouve que le calcium est blanc. Il arrive qu'un caractère soit imposé par son historique, comme la courbure en S de notre colonne vertébrale, dont nous avons hérité quand il est devenu encombrant d'avoir quatre pattes et utile d'avoir deux jambes. Il se peut qu'il soit tout simplement impossible à de nombreux traits de se développer dans le cadre des contraintes imposées par le plan du corps et de la manière dont les gènes construisent ce corps. Le biologiste J. B. S. Haldane disait qu'il y avait deux raisons pour lesquelles les êtres humains ne deviennent pas des anges : l'imperfection morale, et un plan du corps qui ne peut recevoir à la fois des bras et des ailes. Enfin, il arrive parfois qu'un trait apparaisse tout à fait par hasard. S'il se passe un temps suffisamment long dans une petite population d'organismes, toutes sortes de coïncidences seront préservées dans cette population ; ce processus s'appelle « la dérive génétique ». Par exemple, dans une génération particulière, tous les organismes sans rayures peuvent être frappés par la foudre ou mourir sans descendance ; le trait sans rayures règnera ensuite, quels que soient les avantages ou les désavantages qu'il présente.
 Stephen Jay Gould et Richard Lewontin ont accusé (à tort, selon la plupart des gens) les biologistes d'ignorer ces forces alternatives et d'imputer trop de phénomènes à la sélection naturelle. Ils taxent ces explications d' « histoires comme ça », allusion aux histoires fantaisistes de Kipling qui expliquent comment différents animaux ont reçu certaines parties de leur corps. Les textes de Gould et Lewontin ont exercé une certaine influence dans les sciences cognitives, et si Chomsky doute que la sélection naturelle puisse expliquer le langage humain, ce doute s'inscrit dans la ligne de leur critique.
  Cependant, ces tirs à l'aveuglette de Gould et Lewontin ne fournissent pas un modèle utile pour raisonner sur l'évolution d'un trait complexe. Un de leurs objectifs était de saper des théories du comportement humain dans lesquelles ils entrevoyaient des implications politiques conservatrices. Ces critiques reflètent aussi leurs préoccupations professionnelles au jour le jour. Gould est paléontologue, et les paléontologues étudient les organismes après qu'ils se sont transformés en fossiles. Ils étudient plus les grands schémas de l'histoire de la vie que les mécanismes des organes d'un individu éteint depuis longtemps. Lorsqu'ils découvrent, par exemple, que les dinosaures ont disparu parce qu'un astéroïde est entré en collision avec la Terre et a obscurci le Soleil, on peut comprendre que de légères différences dans les avantages pour la reproduction leur paraissent accessoires. Lewontin est généticien, et les généticiens ont tendance à regarder le code brut des gènes et leur variation statistique dans une population, plutôt que les organes complexes qu'ils construisent. L'adaptation peut leur paraître une force mineure; c'est exactement comme si quelqu'un, examinant les 1 et les 0 d'un programme d'ordinateur dans un langage informatique sans savoir ce que fait ce programme, concluait que ces signes n'ont pas de plan d'ensemble. Le courant principal de la biologie de l'évolution moderne est mieux représenté par des biologistes comme George Williams, John Maynard Smith et Ernst Mayr qui s'intéressent au plan d'ensemble d'organismes vivants entiers. Ils sont unanimes pour dire que la sélection naturelle occupe une place très spéciale dans l'évolution, et que l'existence d'alternatives ne signifie pas qu'un trait biologique puisse être expliqué par le premier venu, uniquement comme il lui plaît."
 
Steven Pinker, L'instinct du langage, 1994, tr. fr. Marie-France Desjeux, Odile Jacob, 1999, p. 356-357.
 
  "Thoughtful evolutionary theorists since Darwin have been adamant that not every beneficial trait is an adaptation to be explained by natural selection. When a flying fish leaves the water, it is extremely adaptive for it to reenter the water. But we do not need natural selection to explain this happy event; gravity will do just fine. Other traits, too, need an explanation different from selection. Sometimes a trait is not an adaptation in itself but a consequence of something else that is an adaptation. There is no advantage to our bones being white instead of green, but there is an advantage to our bones being rigid; building them out of calcium is one way to make them rigid, and calcium happens to be white. Sometimes a trait is constrained by its history, like the S-bend in our spine that we inherited when four legs became bad and two legs good. Many traits may just be impossible to grow within the constraints of a body plan and the way the genes build the body. The biologist J.B.S. Haldane once said that there are two reasons why humans do not turn into angels: moral imperfection and a body plan that cannot accommodate both arms and wings. And sometimes a trait comes about by dumb luck. If enough time passes in a small population of organisms, all kinds of coincidences will be preserved in it, a process The Big Bang 359 called genetic drift. For example, in a particular generation all the stripeless organisms might be hit by lightning or die without issue; stripedness will reign thereafter, whatever its advantages or disadvantages. Stephen Jay Gould and Richard Lewontin have accused biologists (unfairly, most believe) of ignoring these alternative forces and putting too much stock in natural selection. They ridicule such explanations as "just-so stories," an allusion to Kipling's whimsical tales of how various animals got their body parts. Gould and Lewontin's essays have been influential in the cognitive sciences, and Chomsky's skepticism that natural selection can explain human language is in the spirit of their critique. But Gould and Lewontin's potshots do not provide a useful model of how to reason about the evolution of a complex trait. One of their goals was to undermine theories of human behavior that they envisioned as having right-wing political implications. The critiques also reflect their day-to-day professional concerns. Gould is a paleontologist, and paleontologists study organisms after they have turned into rocks. They look more at grand patterns in the history of life than at the workings of an individual's long-defunct organs. When they discover, for example, that the dinosaurs were extinguished by an asteroid slamming into the earth and blacking out the sun, small differences in reproductive advantages understandably seem beside the point. Lewontin is a geneticist, and geneticists tend to look at the raw code of the genes and their statistical variation in a population, rather than the complex organs they build. Adaptation can seem like a minor force to them, just as someone examining the 1's and 0's of a computer program in machine language without knowing what the program does might conclude that the patterns are without design. The mainstream in modern evolutionary biology is better represented by biologists like George Williams, John Maynard Smith, and Ernst Mayr, who are concerned with the design of whole living organisms. Their consensus is that natural selection has a very special place in evolution, and that the existence of alternatives does not mean that the explanation of a biological trait is up for grabs, depending only on the taste of the explainer."
 
Steven Pinker, The language instinct, 1994, William Morrow and Company, Inc., New York, p. 358-359.

Date de création : 03/05/2013 @ 11:30
Dernière modification : 26/03/2018 @ 16:25
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