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Texte à méditer :  La solution du problème de la vie, c'est une manière de vivre qui fasse disparaître le problème.  Wittgenstein
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Foi et raison

  "Dieu mit Abraham à l'épreuve, et lui dit : « Abraham ! » Et il répondit : « Me voici ! » Dieu dit : « Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac ; va-t'en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste sur l'une des montagnes que je te dirai. »

  Abraham se leva de bon matin, sella son âne, et prit avec lui deux serviteurs et son fils Isaac. Il fendit du bois pour l'holocauste, et partit pour aller au lieu que Dieu lui avait dit. Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit le lieu de loin. Et Abraham dit à ses serviteurs : « Restez ici avec l'âne ; moi et le jeune homme, nous irons jusque-là pour adorer Dieu, et nous reviendrons auprès de vous. »

  Abraham prit le bois pour l'holocauste, le chargea sur son fils Isaac, et porta dans sa main le feu et le couteau. Et ils marchèrent tous deux ensemble. Alors Isaac, parlant à Abraham, son père, dit : « Mon père ! » Et il répondit : « Me voici, mon fils ! » Isaac reprit : « Voici le feu et le bois; mais où est l'agneau pour l'holocauste? » Abraham répondit : « Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l'agneau pour l'holocauste. » Et ils marchèrent tous deux ensemble.

  Lorsqu'ils furent arrivés au lieu que Dieu lui avait dit, Abraham y éleva un autel, et rangea le bois. Il lia son fils Isaac, et le mit sur l'autel, par-dessus le bois. Puis Abraham étendit la main, et prit le couteau, pour égorger son fils. Alors l'ange de l'Éternel l'appela des cieux, et dit : « Abraham ! Abraham ! » Et il répondit : « Me voici ! » L'ange dit : « N'avance pas ta main sur l'enfant, et ne lui fais rien ; car je sais maintenant que tu crains Dieu, et que tu ne m'as pas refusé ton fils, ton unique. »

  Abraham leva les yeux, et vit derrière lui un bélier retenu dans un buisson par les cornes ; et Abraham alla prendre le bélier, et l'offrit en holocauste à la place de son fils. Abraham donna à ce lieu le nom de Jehova Jiré. C'est pourquoi l'on dit aujourd'hui : « À la montagne de l'Éternel il sera pourvu ».

  L'ange de l'Éternel appela une seconde fois Abraham des cieux, et dit : « Je le jure par moi-même, parole de l'Éternel ! parce que tu as fais cela, et que tu n'as pas refusé ton fils, ton unique, je te bénirai et je multiplierai ta postérité, comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est sur le bord de la mer ; et ta postérité possédera la porte de ses ennemis. Toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix. »

 

La Bible, Ancien Testament, Genèse, chap. 22, traduction Louis Segond (1910).


 

  "Tu m'écris qu'il faut saisir la Vérité par la foi plutôt que par la raison. D'après ce que tu dis, tu devrais préférer, et surtout à propos de la Trinité, question de foi par excellence, te contenter de suivre, l'autorité des saints au lieu de m'en demander, à moi de t'en donner, à force de raisons, l'intelligence. Quand je m'efforcerai de t'introduire dans l'intelligence de ce grand mystère - ce que je ne pourrai réussir qu'avec l'aide de Dieu -, que ferai-je sinon t'en rendre raison, dans la mesure du possible ? Si donc tu te crois bien fondé de recourir à moi, ou à tout autre maître, pour comprendre ce que tu crois, corrige ta formule : il ne s'agit pas de rejeter la foi, mais de chercher à saisir par la lumière de la raison ce que tu possèdes déjà fermement par la foi.
  Que Dieu nous garde de penser qu'il haïsse en nous ce en quoi il nous a créés supérieurs aux autres animaux ! À Dieu ne plaise que la foi nous empêche de recevoir ou de demander la raison de ce que nous croyons ! Nous ne pourrions pas même croire si nous n'avions pas des âmes raisonnables. Dans les choses qui appartiennent à la doctrine du salut et que nous ne pouvons pas comprendre encore, mais que nous comprendrons un jour, il faut que la foi précède la raison : elle purifie ainsi le cœur et le rend capable de recevoir et de supporter la lumière de la grande raison. Aussi est-ce la raison même qui parle par la bouche du Prophète quand il dit : « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas » (Isaïe VII. 9) ! Par où il distingue les deux choses, nous conseillant de commencer par croire, afin de pouvoir comprendre ce que nous croirons. Ainsi c'est la raison qui veut que la foi précède (si ce que dit le Prophète n'était pas selon la raison, il serait contre, ce que Dieu nous garde de penser !) Si donc il est raisonnable que la foi précède la raison pour accéder à certaines grandes vérités, il n'est pas douteux que la raison même qui nous le persuade précède elle-même la foi : ainsi il y a toujours quelque raison qui marche devant."

 

Saint Augustin, "Lettre 120",  in Henri-Irénée Marrou, Saint Augustin et l'augustinisme, Paris 1955, Editions du Seuil.


 

"Abraham dit alors : « Je m'en vais vers mon Seigneur, Il me guidera dans Sa Voie.
« Seigneur », supplia-t-il, « veuille m'accorder une vertueuse postérité ! » Nous lui annonçâmes alors que son foyer serait égayé par la naissance d'un garçon plein de sagesse. Et lorsque l'enfant fut en âge d'accompagner son père, celui-ci lui dit : « Mon cher fils ! J'ai vu en songe que je t'immolais. Vois ce qu'il y a lieu de faire ! » – « Père, dit l'enfant, fais ce qui t'est ordonné. Tu verras, s'il plaît à Dieu, que je suis de ceux qui savent s'armer de patience dans l'épreuve. » Tous les deux s'étaient résignés à la Volonté divine. Et déjà le père avait couché le front de son fils contre terre, lorsque Nous l'appelâmes : « Ô Abraham ! Tu as ajouté foi à ta vision ! C'est ainsi que Nous récompensons ceux qui font le bien. » En vérité, ce fut là une bien rude épreuve. Nous rachetâmes l'enfant par une offrande de grande valeur. Et Nous perpétuâmes son renom dans les générations ultérieures. Paix sur Abraham ! C'est ainsi que Nous récompensons les gens de bien, Abraham était un de Nos fidèles serviteurs."
 
Coran, Sourate 37, 99-111.


  "Les hommes se répartissent [... ] du point de vue de la Loi révélée en trois classes :
  Ceux qui ne sont absolument pas hommes à connaître l'interprétation, et qui sont les hommes assentant [1] par rhétorique ; c'est la grande masse des humains, car il n'est pas d'homme sain d'esprit dépourvu de la faculté d'assentir [au moins] de cette façon.
  Ceux qui sont hommes à connaître l'interprétation dialecticienne [2], et qui sont les hommes assentant par dialectique, que ce soit par nature uniquement ou par nature et par habitude.
  Ceux qui sont hommes à connaître l'interprétation certaine, et qui sont les hommes assentant par démonstration, du fait de leur nature et de la science qu'ils exercent, à savoir la science de philosophie. Cette dernière interprétation, il ne faut pas l'exposer aux hommes assentant par dialectique, et moins encore à la foule.
  Exposer quelqu'une de ces interprétations à quelqu'un qui n'est pas homme à les appréhender - en particulier les interprétations démonstratives, en raison de la distance qui sépare celles-ci des connaissances communes – conduit tant celui à qui elle est exposée que celui qui lest expose à l'infidélité [3]. La raison en est que l'interprétation suppose deux choses : l'invalidation du sens obvie [4] et l'avènement du sens dégagé par l'interprétation. Si le sens obvie est invalidé aux yeux de qui est homme à assentir l'obvie sans que ne s'avère pour autant, pour lui, le sens dégagé par l'interprétation, cela le conduira à l'infidélité s'il agit d'un des principes fondamentaux de la Loi révélée."

Ibn Rushd, dit Averroès, Discours décisif, 1179, trad. A. de Libera, Flammarion, coll. GF, 1996, p. 151 et 157.

[1] Donnant leur assentiment, leur approbation.
[2] Fondée sur une argumentation.
[3] La trahison de la foi.
[4] Évident, à une première lecture.


  "Le but de ce traité n'est point de faire comprendre tous ces noms au commun des hommes ou à ceux qui commencent à étudier, ni d'instruire celui qui n'a étudié que la science de la Loi, je veux dire son interprétation traditionnelle ; car le but de ce traité tout entier et de tout ce qui est de la même espèce est la science de la Loi dans sa réalité, ou plutôt il a pour but de donner l'éveil à l'homme religieux chez lequel la vérité de notre Loi est établie dans l'âme et devenue un objet de croyance, qui est parfait dans sa religion et dans ses mœurs, qui a étudié les sciences des philosophes et en connaît les divers sujets, et que la raison humaine a attiré et guidé pour le faire entrer dans son domaine, mais qui est embarrassé par le sens extérieur (littéral) de la Loi et par ce qu'il a toujours compris ou qu'on lui a fait comprendre du sens de ces noms homonymes, ou métaphoriques, ou amphibologiques, de sorte qu'il reste dans l'agitation et dans le trouble. Se laissera-t-il guider par sa raison et rejettera-t-il ce qu'il a appris en fait de ces noms ? Il croira alors avoir rejeté les fondements de la Loi. Ou bien s'en tiendra-t-il à ce qu'il en a compris sans se laisser entraîner par sa raison ? Il aura donc tourné le dos à la raison et il s'en sera éloigné, croyant néanmoins avoir subi un dommage et une perte dans sa religion, et persistant dans ces opinions imaginaires par lesquelles il se sentira inquiété et oppressé, de sorte qu'il ne cessera d'éprouver des souffrances dans le cœur et un trouble violent."

 

Maïmonide, Guide des perplexes [égarés], vers 1190, introduction, tr. fr. S. Munk, A. Franck, 1856, p. 7.


 

  "Quand les raisons pour lesquelles nous donnons notre consentement à quelque proposition, ne sont pas tirées d'elle-même, mais de la personne qui l'a mise en avant, comme si nous estimions qu'elle est si bien avisée qu'elle ne peut se méprendre, et si nous ne voyons point de sujet qu'elle voulût nous tromper, alors notre consentement se nomme foi, à cause qu'il ne naît pas de notre science particulière, mais de la confiance que nous avons en celle d'autrui ; et il est dit que nous croyons à ceux auxquels nous nous en rapportons. De tout ce discours on voit la différence qu'il y a, premièrement, entre la foi et la profession extérieure : car celle-là est toujours accompagnée d'une approbation intérieure ; et celle-ci en est quelquefois séparée ; celle-là est une intérieure persuasion de l'âme ; mais celle-ci n'est qu'une obéissance extérieure. Puis, entre la foi et l'opinion : car celle-ci est appuyée sur notre raisonnement, et l'autre sur l'estime que nous faisons d'autrui. Enfin entre la foi et la science : car en celle-ci, une proposition qu'on examine est dissoute et mâchée longtemps avant qu'on la reçoive ; mais en l'autre, on l'avale tout d'un coup et toute entière. L'explication des noms, sous lesquels ce qu'on recherche est proposé, sert à acquérir la science, voire même il n'y a que la seule voie des définitions par laquelle on puisse savoir quelque chose : mais en la foi, cette pratique est nuisible. Car les choses qui nous sont proposées à croire étant au-dessus de notre esprit, l'exposition ne les rendra jamais plus évidentes, et, au contraire, plus on tâche de les éclaircir, plus obscures et incroyables elles deviennent. Et il en prend à un homme qui tâche de démontrer les mystères de la foi par raisons naturelles, de même qu'à un malade qui veut mâcher des pilules, bonnes à la santé, mais amères, avant de les faire descendre dans son estomac ; car l'amertume les lui fera tout incontinent rejeter, et elles n'opéreront point, là où, s'il les eût promptement avalées, il n'en eût pas senti le mauvais goût et il en eût recouvré sa guérison."

 

Hobbes, Le Citoyen, 1642, ch. XVIII, 4, tr. fr. Samuel Sorbière, GF, 1982, p. 343-344.
 


    "Nous connaissons la vérité, non seulement par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous connaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens [1], qui n'ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne rêvons point ; quelque impuissance où nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l'incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le prétendent. Car la connaissance des premiers principes, comme qu'il y a espace, temps, mouvements, nombres, est aussi ferme qu'aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie, et qu'elle y fonde tout son discours. Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace et que les nombres sont infinis ; et la raison démontre ensuite qu'il n'y a point deux nombres carrés dont l'un soit le double de l'autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par différentes voies – et il est aussi inutile et ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre, pour vouloir les recevoir.

Cette impuissance ne doit donc servir qu'à humilier la raison – qui voudrait juger de tout – mais non pas à combattre notre certitude. Comme s'il n'y avait que la raison capable de nous instruire, plût à Dieu que nous n'en eussions au contraire jamais besoin et que nous connussions toutes choses par instinct et par sentiment, mais la nature nous a refusé ce bien ; elle ne nous a au contraire donné que très peu de connaissances de cette sorte ; toutes les autres ne peuvent être acquises que par raisonnement.

    Et c'est pourquoi ceux à qui Dieu a donné la religion par sentiment de cœur sont bienheureux et bien légitimement persuadés, mais ceux qui ne l'ont pas nous ne pouvons la donner que par raisonnement, en attendant que Dieu la leur donne par sentiment de cœur, sans quoi la foi n'est qu'humaine et inutile pour le salut."

Pascal, Pensées, 1670, pensée n° 282, texte de l'édition Brunschvicg, Garnier, 1964, pp. 147-148, Lafuma 110.


[1] Pyrrhoniens : désigne les philosophes sceptiques qui affirment qu'on ne peut parvenir à aucune connaissance véritable et qu'on doit, en conséquence, ne rien affirmer ni nier.


 

    "Il reste à montrer enfin qu'entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie, il n'y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l'ignorer qui connaît le but et le fondement de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents. Le but de la Philosophie est uniquement la vérité ; celui de la Foi, comme nous l'avons abondamment montré uniquement l'obéissance et la piété. En second lieu, les fondements de la Philosophie sont les notions communes [1] et doivent être tirés de la Nature seule ; ceux de la Foi sont l'histoire et la philologie et doivent être tirés de l'Écriture seule et de la révélation [...]. La Foi reconnaît donc à chacun une souveraine liberté de philosopher ; de telle sorte qu'il peut sans crime penser ce qu'il veut de toutes choses ; elle condamne seulement comme hérétiques et schismatiques ceux qui enseignent des opinions propres à répandre parmi les hommes l'insoumission, la haine, l'esprit combatif et la colère ; elle tient pour fidèles, au contraire, ceux-là seulement qui, dans la mesure où leur Raison et leurs facultés le leur permettent, répandent la Justice et la Charité".

 

Spinoza, Traité théologico-politique, 1670, trad. Ch. Appuhn, Éd. Flammarion, coll. GF, 1965, p. 246.

[1] Même sens que chez Descartes = axiomes. Notions évidentes par elles-mêmes.



  "La raison est corrompue : elle est sujette à l'erreur. Il faut qu'elle soit soumise à la foi. La philosophie n'est que la servante. Il faut se défier de ses lumières. Perpétuelles équivoques. L'homme n'est point à lui-même sa raison et sa lumière. La religion, c'est la vraie philosophie. Ce n'est pas, je l'avoue, la philosophie des païens, ni celle des discoureurs, qui disent ce qu'ils ne conçoivent pas ; qui parlent aux autres avant que la vérité leur ait parlé à eux-mêmes. La raison dont je parle est infaillible, immuable, incorruptible. Elle doit toujours être la maîtresse : Dieu même la suit. En un mot, il ne faut jamais fermer les yeux à la lumière : mais il faut s'accoutumer à la discerner des ténèbres, ou des fausses lueurs, des sentiments confus, des idées sensibles, qui paraissent lumières vives et éclatantes à ceux qui ne sont pas accoutumés à discerner le vrai du vraisemblable, l'évidence de l'instinct, la raison de l'imagination, son ennemie. L'évidence, l'intelligence est préférable à la foi. Car la foi passera, mais l'intelligence subsistera éternellement. La foi est véritablement un grand bien, mais c'est qu'elle conduit à l'intelligence de certaines vérités nécessaires, essentielles, sans lesquelles on ne peut acquérir ni la solide vertu, ni la félicité éternelle. Néanmoins la foi sans intelligence, je ne parle pas ici des mystères, dont on ne peut avoir d'idée claire ; la foi, dis-je, sans aucune lumière, si cela est possible, ne peut rendre solidement vertueux."

 

Malebranche, Traité de morale, 1683, 1ère partie, chap. 2, 11.



  "Ainsi tous les théologiens, de quelque parti qu'ils soient, après avoir relevé tant qu'il leur a plu la révélation, le mérite de la foi, et la profondeur des mystères ; viennent faire hommage de tout cela aux pieds du trône de la raison, et ils reconnaissent, quoiqu'ils ne le disent pas en autant de mots (mais leur conduite est un langage assez expressif et éloquent) que le tribunal suprême et qui juge en dernier ressort et sans appel de tout ce qui nous est proposé, est la raison parlant par les axiomes de la lumière naturelle, ou de la métaphysique. [Que les théologiens rendent hommage à la philosophie] Qu'on ne dise donc plus que la théologie est une reine dont la philosophie n'est que la servante ; car le théologiens eux-mêmes témoignent par leur conduite, qu'ils regardent la philosophie comme la reine et la théologie comme la servante ; et de là viennent les efforts et les contorsions qu'ils livrent à leur esprit, pour éviter qu'on ne les accuse d'être contraires à la bonne philosophie. Plutôt que d'exposer à cela ils changent les principes de la philosophie, dégradent celle-ci ou celle-là, selon qu'ils y trouvent leur compte ; mais par toutes ces démarches ils reconnaissent clairement la supériorité de la philosophie, et le besoin essentiel qu'ils ont de lui faire leur cour. Ils ne feraient pas tant d'efforts pour se la rendre favorable et pour être d'accord avec ses lois, s'ils ne reconnaissaient que tout dogme qui n'est point homologué, pour ainsi dire, vérifié et enregistré au parlement suprême de la raison et de la Lumière naturelle, ne peut qu'être d'une autorité chancelante et fragile comme le verre.
  Si l'on cherche la véritable raison de cela, on ne manque point de la trouver ; c'est qu'y ayant une lumière vive et distincte qui éclaire tous les hommes, dès aussitôt qu'ils ouvrent les yeux de leur attention, et qui les convainc invinciblement de sa vérité, il en faut conclure que c'est Dieu lui-même, la Vérité essentielle et substantielle, qui nous éclaire alors très immédiatement, et qui nous fait contempler dans son essence les idées des vérités éternelles, contenues dans les principes, ou dans les notions communes de métaphysique. [Les vérités particulières doivent être examinées par la droite raison] Or pourquoi ferait-il cela à l'égard de ces vérités particulières, pourquoi les révélerait-il ainsi dans tous les temps, dans tous les siècles, à tous les peuples de la terre moyennant un peu d'attention, et sans leur laisser la liberté de suspendre leur jugement ? Pourquoi, dis-je, se gouverne­rait-il ainsi avec l'homme, si ce n'est pour lui donner une règle et un critère des autres objets qui s'offrent continuellement à nous, en partie faux, en partie vrais, tantôt très confus et très obscurs, tantôt un peu plus développés ? Dieu qui a prévu que les lois de l'union de l'âme et du corps ne permettraient pas que l'union particulière de l'âme avec l'essence divine (union qui paraît réelle aux esprits attentifs et méditatifs, quoiqu'on ne la conçoive pas bien distinctement) lui manifestât clairement toute sorte de vérités, et la garantît de l'erreur, a voulu néanmoins présenter à l'âme une ressource qui ne Lui manquât jamais pour discerner le vrai du faux ; et cette ressource c'est la lumière naturelle, ce sont les principes métaphysiques, auxquels si on compare les doctrines particulières qu'on rencontre dans les livres, ou qu'on apprend de ses précepteurs, on peut trouver comme par une mesure et une règle originale, si elles sont légitimes ou falsifiées. Il s'ensuit donc que nous ne pouvons être assurés qu'une chose est véritable, qu'en tant qu'elle se trouve d'accord avec cette lumière primitive et universelle que Dieu répand dans l'âme de tous les hommes, et qui entraîne infailliblement et invinciblement leur persuasion, dès qu'ils y sont bien attentifs. C'est par cette lumière primitive et métaphysique qu'on a pénétré le véritable sens d'une infinité de passages de l'Écriture, qui étant pris selon le sens littéral et populaire des paroles, nous auraient jeté dans les plus basses idées de la Divinité qui se puissent concevoir."

 

Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer», 1686, I, 1, Champion Classiques, 2014, p. 87-89.



  "Il faut venir maintenant à la grande question […] savoir si une vérité de foi, pourra être sujette à des objections insolubles. […]
  Pour moi, j'avoue que je ne saurais être du sentiment de ceux qui soutiennent qu'une vérité peut souffrir des objections invincibles ; car une objection est-elle autre chose qu'un argument dont la conclusion contredit à notre thèse ? et un argument invincible n'est-il pas une démonstration ? Et comment peut-on connaître la certitude des démonstrations, qu'en examinant l'argument en détail, la forme et la matière, afin de voir si la forme est bonne, et puis si chaque prémisse est ou reconnue, ou prouvée par un autre argument de pareille force jusqu'à ce qu'on n'ait besoin que de prémisses reconnues ? Or, s'il y a une telle objection contre notre thèse, il faut dire que la fausseté de cette thèse est démontrée, et qu'il est impossible que nous puissions avoir des raisons suffisantes pour la prouver ; autrement deux contradictoires seraient véritables tout à la fois. Il faut toujours céder aux démonstrations, soit qu'elles soient proposées pour affirmer, soit qu'on les avance en forme d'objections. […]

  […] au fond, une vérité ne saurait contredire à l'autre ; et la lumière de la raison n'est pas moins un don de Dieu, que celle de la révélation. [Et] comme la raison est un don de Dieu aussi bien que la foi, leur combat ferait combattre Dieu contre Dieu ; et si les objections de la raison contre quelque article de foi sont insolubles, il faudra dire que ce prétendu article sera faux et non révélé : ce sera une chimère de l'esprit humain, et le triomphe de cette foi pourra être comparé aux feux de joie que l'on fait après avoir été battu."

 

Leibniz, Discours de la conformité de la foi avec la raison, § 24, 25, 29 et 39, in Essais de théodicée, 1710,  GF, 1969, p. 66-68 et 74.


 

  "La raison première [du déclin de la religion] en est dans ceci. Comme nous l'avons vu, une foule de choses qui, avec un degré de culture moins avancée, éveillaient en l'homme des sentiments religieux, sont reconnues aujourd'hui comme conformes à l'ensemble des lois de la nature, et par conséquent n'excitent plus qu'indirectement et faiblement la piété. L'autre raison, la principale, du déclin de la religion à notre époque […] est due à  cette circonstance que nous ne pouvons plus nous représenter aussi vivement que nos ancêtres l'Être absolu comme personnel. Tel est le cours des choses : jusqu'à  un certain point la religion et la culture de l'esprit se développent de concert, mais aussi longtemps seulement que la civilisation des peuples se tient dans le domaine de l'imagination. Aussitôt que la raison domine, aussitôt surtout qu'elle demande des forces à  l'observation de la nature et de ses lois, un contraste commencera naître, qui, grandissant sans cesse, restreint de plus en plus le cercle de la religion. Le domaine religieux dans l'âme humaine a quelque chose d'analogue au domaine des Peaux-Rouges en Amérique, lequel, qu'on s'en plaigne ou le regrette autant qu'on voudra, se resserre d'année en année sous l'action de leurs voisins les Peaux-Blanches.
 
Mais limitation ou même transformation ne veut pas dire anéantissement. La religion n'est plus en nous ce qu'elle était en nos pères, mais il ne s'ensuit nullement qu'elle soit disparue.
 
En tout cas l'élément fondamental de toute religion nous est resté, le sentiment d'une complète dépendance. Que nous disions Dieu ou l'Univers, nous nous sentons absolument dépendants de l'un comme de l'autre. En face du dernier nous nous reconnaissons comme « partie d'une partie », nous apprécions notre force comme un néant en proportion de la toute-puissance de la nature, notre pensée, comme en état seulement d'embrasser lentement et péniblement la plus infime portion de ce que le monde nous offre pour objet de notre savoir."
 
David Friedrich Strauss, L'ancienne et la nouvelle foi : confession, 1872, tr. fr. Louis Narval, C. Reinwald et Cie, 1876, p. 124-125.


  "La foi est précédée d'un mouvement de l'infini ; c'est alors qu'elle paraît, nec inopiniate, en vertu de l'absurde. Je peux le comprendre sans pour cela prétendre que j'ai la foi. Si elle n'est pas autre chose que ce que la philosophie la dit être, déjà Socrate est allé plus loin, beaucoup plus loin, alors qu'au contraire il n'y est pas parvenu. Il a fait le mouvement de l'infini au point de vue intellectuel. Son ignorance n'est autre chose que la résignation infinie. Cette tâche est déjà suffisante pour les forces humaines, bien qu'on la dédaigne aujourd'hui ; mais il faut d'abord l'avoir accomplie, il faut d'abord que l'Individu se soit épuisé dans l'infini, pour qu'il en soit au point où la foi peut surgir.
    Le paradoxe de la foi consiste donc en ceci que l'Individu est supérieur au général, de sorte que, pour rappeler une distinction dogmatique aujourd'hui rarement usitée, l'Individu détermine son rapport au général par son rapport à l'absolu, et non son rapport à l'absolu par son rapport au général. On peut encore formuler le paradoxe en disant qu'il y a un devoir absolu envers Dieu ; car, dans ce devoir, l'Individu se rapporte comme tel absolument à l'absolu. Dans ces conditions, quand on dit que c'est un devoir d'aimer Dieu, on exprime par là autre chose que précédemment ; car si ce devoir est absolu, le moral se trouve rabaissé au relatif. Toutefois, il ne suit pas de là que le moral doive être aboli, mais il reçoit une tout autre expression, celle du paradoxe, de sorte que, par exemple, l'amour envers Dieu peut amener le chevalier de la foi à donner à son amour envers le prochain l'expression contraire de ce qui, du point de vue moral, est le devoir."

 

Kierkegaard, Crainte et tremblement, trad. de P-H. Tisseau, Paris, Éd. Aubier-Montaigne, 1984, p. 110-111.


    "Subjectivement le fait d'être un chrétien se détermine de la façon suivante : la décision réside dans le sujet, l'appropriation est l'intériorité paradoxale qui est spécifiquement différente de toute autre intériorité. Etre chrétien n'est pas déterminé par le quoi du christianisme mais par le comment du chrétien. Ce commet ne peut s'adapter qu'à une chose, au paradoxe absolu. Il n'y a donc là aucun discours indéterminé, d'après quoi être chrétien signifierait accepter ceci et accepter cela et accepter de telle et telle façon, s'approprier, croire , s'approprier dans la foi de telle et telle façon (déterminations purement rhétoriques et fictives) : mais croire est une opération spécifiquement et nettement différente de toute autre assimilation et intériorité. La foi est, dans le scandale de l'absurde, l'incertitude objective maintenue fermement dans la passion de l'intériorité, laquelle passion est justement le rapport de l'intériorité à la plus haute puissance. Cette formule ne convient qu'au croyant et à nul autre, ni à un amant, ni à un homme enthousiaste, ni à un penseur, mais uniquement au croyant qui se rapporte au paradoxe absolu.

    Il suit de là que la foi ne peut pas non plus être une fonction provisoire. Qui veut se représenter sa foi comme un moment aboli au sein d'une connaissance plus élevée, il a eo ipso [1] cessé de croire. La foi ne peut pas se satisfaire avec l'incompréhensibilité ; car c'est justement le rapport avec l'incompréhensible, l'absurde (qui scandalise) qui est l'expression de la passion de la foi."
 

 

 

Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques, 1846, trad. P.Petit, Éd. Gallimard, coll. tel, 1949, p. 414-415.

[1] Par cela même.


 

"[…] Credo quia absurdum [1] […]. Cela veut dire que les doctrines religieuses sont soustraites aux revendications de la raison, qu'elles sont au-dessus de la raison. On ne peut que ressentir intérieurement leur vérité, on n'a pas besoin de les comprendre. Toutefois, ce Credo n'est intéressant que comme confession intime, comme sentence faisant autorité il n'oblige en rien. Serait-ce pour moi un devoir de croire à toute absurdité ? Et sinon, pourquoi précisément celle-là ? Il n'y a aucune instance au-dessus de la raison. Si la vérité des doctrines religieuses est dépendante d'une expérience vécue intérieure qui témoigne de cette vérité, que faire des nombreux hommes qui n'ont pas vécu une expérience si rare ? On peut réclamer de tous les hommes qu'ils appliquent le don de la raison qui est en leur possession, mais on ne peut édifier un devoir valable pour tous sur un motif qui n'existe que chez un très petit nombre. Si l'un de ces hommes a retiré d'un état extatique qui se saisit de lui jusqu'au tréfonds la conviction inébranlable de la réelle vérité des doctrines religieuses, quelle signification cela a-t-il pour l'autre ?".

 

Freud, L’avenir d’une illusion, 1927, chapitre V, tr. A. Balseinte, J-G Delarbre et D. Hartmann, Paris, PUF, 1995, p. 29.


[1] "Je crois parce que c'est absurde". Tertullien, La chair du Christ, V, 4.



  "FOI. La foi, c'est la certitude de l'être qui est dans l'amour, lorsqu'elle devient explicitement consciente.
  La foi est en outre la certitude de l'être devenant active dans l'action inconditionnelle. [...]

  La foi [...] n'est pas voulue, je veux à partir d'elle. Elle n'est pas prouvée, mais elle se conçoit à chaque fois selon une objectivité spécifique de pensée ou d'image ; si elle s'éclaire, elle se trouve sur la voie d'une généralité[1].
  Il faut interroger la foi sur ce qu'elle croit et ce à quoi elle croit. Subjectivement, la foi est la façon dont l'âme est certaine de son être, de son origine et de sa fin sans posséder des concepts suffisants. Objectivement, la foi énonce un contenu, qui reste en tant que tel incompréhensible en lui-même et qui, réduit à son objectivité, disparaît.
  a) Ce à quoi l'on croit. Dans sa manifestation, la foi ne croit pas quelque chose, mais à quelque chose. Elle n'a pas de connaissance incertaine d'un objet, comme par exemple l'idée qu'il y aurait quelque chose qui ne serait pas visible ; elle est bien plutôt la certitude de l'être dans la vie présente [...] Loin de se fier à un savoir incertain pour abandonner ce monde au profit d'un au-delà, elle reste dans le monde où elle perçoit ce à quoi elle peut croire en relation avec la transcendance. C'est ainsi que je crois en un être humain et à des données objectives qui sont à mes yeux la manifestation d'une idée à laquelle je participe : patrie, mariage, science, profession. [...] Dans un monde en train de sombrer, il reste l'amour d'existence à existence, pauvre parce que sans espace dans la réalité empirique, mais puissant parce qu'il est toujours origine de la certitude de l'être. [...]
  Sur le fond de la foi dans l'idée et dans l'existence se développe la foi dans la transcendance. […]
  b) Ce qu'est la foi. La foi m'échappe lorsqu'elle devient rationnellement certaine et contraignante. Si j'ai un savoir fondé sur des raisons, je ne crois pas. […] La foi n'est donc pas authentique lorsqu'elle se présente comme objectivement certaine. […] La foi s'accomplit en faisant ses preuves en tant que force de l'existence.
  Ce que je crois, et qui me parle en termes objectifs, je le suis par mon être-moi, ni passivement, ni objectivement, ni uniquement comme quelque chose que je reçois, mais comme étant mon essence dont je me sais responsable, bien que je ne puisse pas me forcer à croire par la volonté ou l'entendement.
  La vérité de ma foi dans son objectivation, ma conscience morale la met à l'épreuve en fonction de la situation historique […]
  La foi est confiance en tant qu'espoir indestructible. En elle la conscience de l'incertitude de toute chose dans le monde phénoménal se dissout dans la confiance qu'elle met dans le fondement de l'être. La certitude de l'être qui s'accomplit en elle se sait face à la transcendance, sans qu'aucun lien sensible, empirique, avec elle puisse prétendre à la vérité.
  c) Foi active. En tant que certitude de l'être, elle est à l'origine de l'action inconditionnelle, elle est historicité.
  Dans l'action, [...], la foi, c'est être prêt à tout supporter, en elle, l'activité orientée vers des buts précis peut ne faire qu'un avec la certitude de faire ce qui est vrai, même si tout échoue. L'impossibilité de connaître scientifiquement la divinité me donne la paix et m'incite à faire tout ce que je peux, tant que c'est possible."

 

Karl Jaspers, Philosophie, 1932, Springer Verlag, 1986, p. 482-483.


[1] L'élucidation des supports imagés, ou narratifs de la foi (récits bibliques, symboles, paraboles) débouche sur l'intelligence philosophique qui substitue le concept (généralité) à l'image.


 

 "Après, comme avant l'Incarnation, l'opposition entre la foi et la vue subsiste. Et la foi naît de la Parole. « Ce n'est pas parce que vous avez vu des miracles que vous avez cru mais parce que vous avez été nourris du pain (du ciel). » Encore une fois, le miracle est un signe insignifiant par lui-même. Il n'a de vérité que dans la parole qui l'accompagne et dans le vécu qu'il donne. La vue nous ramène toujours en dehors de la relation de foi, parce qu'elle nous ramène toujours à une réalité que nous voulons saisir, et qu'elle nous oriente nécessairement vers la preuve. Ce que l'on voit implique une possibilité de preuve. C'est exactement ce que demande Thomas et ce à quoi Jésus répond. Thomas a eu des preuves, le visible, le tangible, l'expérimental sont étroitement associés. Mais là où il y a preuve, ou exigence de preuve, il y a une autre relation que celle impliquée par la foi. Croire sans démonstration et sans rien à voir parce que s'établit la relation de confiance avec celui qui a parlé. La parole n'a de portée que si je fais confiance à celui qui me parle. La vérité de la parole ne tient ni à son contenu objectivé, ni à la cohérence logique mais à celui qui la dit et ici je ne puis faire le même cheminement qui était impliqué par la vue. La Parole pour être entendue suppose la foi, mais la foi naît de la Parole qui m'est adressée. « La foi vient de ce que l'on entend » dit Paul. Exclusivement, et non pas, jamais, de ce que l'on voit. Ce que l'on voit, l'évidence semble nous écarter de la relation de confiance et de fidélité. Il y a contradiction complète entre cette relation avec Dieu qui ne peut être que de foi, et une relation qui serait fondée sur la vue, totalement exclue".
 
Jacques Ellul, La parole humiliée, 1981, Éditions du Seuil, p. 90.

 


Date de création : 08/12/2005 @ 10:53
Dernière modification : 15/11/2017 @ 15:38
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