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Texte à méditer :  Je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal.  Ovide
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Ontologie de l'espace : nature et propriétés de l'espace physique

  "Que donc le lieu existe, on le connaît clairement, semble-t-il, au remplacement : là où maintenant il y a de l'eau, là même, quand elle en part comme d'un vase, voici de l'air qui s'y trouve et, à tel moment autre espèce de corps occupe le même lieu : c'est que, semble-t-il, il est une chose autre que celles qui y surviennent et s'y remplacent, car là ou il y a maintenant de l'air, là il y avait tout à l'heure de l'eau ; par suite, il est clair que le lieu (que l'étendue) est quelque chose d'autre que les deux corps qui y entrent et en sortent se remplaçant.
  En outre les transports des corps naturels simples, comme feu, terre et autres semblables, indiquent non seulement que le lieu est quelque chose, mais aussi qu'il a une certaine puissance : en effet, chacun est transporté vers son propre lieu, si rien ne fait obstacle, l'un en haut, l'autre en bas; mais ce sont là parties et espèces du lieu, je veux dire, le haut, le bas et les autres parmi les six dimensions. Or, ces déterminations, le haut, le bas, la droite, la gauche, ne sont pas telles seulement par rapport à nous ; pour nous en effet, elles ne sont pas toujours constantes mais dépendent de la position que prend la chose pour nous, selon notre orientation ; par suite une chose peut, en restant sans modification être à droite et à gauche, en haut et en bas, en avant et en arrière.

  Dans la nature, au contraire, chaque détermination est définie absolument : le haut n'est pas n'importe quoi, mais le lieu où le feu et le léger sont transportés, de même le bas n'est pas n'importe quoi, mais le lieu où les choses pesantes et terreuses sont transportées de telles déterminations différant non seulement par leur position, mais par leur puissance. Les choses mathématiques le montrent également : elles ne sont pas dans le lieu et cependant, suivant leur position relativement à nous, elles sont droite et gauche, mais leur position est seulement objet de pensée, et elles n'ont par nature aucune de ces déterminations.
[…]
  Donc que le lieu soit quelque chose indépendamment des corps et que tout corps sensible soit dans un lieu, on pourrait l'admettre d'après ce qui précède et il semblerait qu'Hésiode ait pensé juste quand il a mis au commencement le chaos ; voici d'ailleurs ses paroles :
  Le premier de tous les êtres fut le Chaos, puis la Terre au large sein
comme s'il fallait qu'il existât d'abord une place pour les êtres ; c'est parce qu'il pensait, avec tout le monde, que toute chose est quelque part, c'est-à-dire dans un lieu. Mais s'il en est ainsi, étonnante est la puissance du lieu, et elle prime tout ; car ce sans quoi nulle autre chose n'existe et qui existe sans les autres choses est premier nécessairement ; en effet, le lieu n'est pas supprimé quand ce qui est en lui est détruit."

 

Aristote, Physique, Livre IV, I, 208a-209 a 2, tr. fr. Carteron, Les Belles Lettres, 1966, p. 123-124.


  "Que donc le lieu existe, on est d'avis que c'est évident à partir du remplacement. Car là où il y a maintenant de l'eau, au même endroit, quand elle s'est écoulée, comme d'un vase, à sa place il y a de l'air. Et puisque c'est ce même lieu qu'occupe un autre corps quel qu'il soit, on est donc d'avis que ce <lieu> est quelque chose d'autre que toutes les choses qui y viennent et s'y échangent. En effet, ce en quoi il y a maintenant de l'air, il y avait auparavant de l'eau, de sorte qu'il est évident que le lieu, c'est-à-dire l'emplacement, c'est une certaine chose différente des deux autres qui y sont entrées et en sont sorties.
  De plus, les transports des corps naturels simples, par exemple du feu, de la terre et des <corps> de ce genre, non seulement montrent que le lieu est une certaine chose, mais aussi qu'il a une certaine puissance. Chacun, en effet, est transporté vers son lieu quand il n'en est pas empêché, l'un vers le haut, l'autre vers le bas. Or ce sont là des parties et des espèces de lieu, le haut, le bas et le reste des six directions. Mais celles-ci, le haut et le bas, la droite et la gauche, n'existent pas seulement par rapport à nous. Pour nous, en effet, elles ne sont pas toujours les mêmes, mais elles dépendent de la position suivant la manière dont nous nous sommes tournés (voilà pourquoi la même chose est souvent à droite et à gauche, en haut et en bas, en avant et en arrière) ; dans la nature, par contre, chacune <des directions> est définie à part. En effet, le haut n'est pas n'importe quoi, mais là où se transportent le feu et le léger ; de la même manière le bas non plus n'est pas n'importe quoi, mais là <où se transportent> les choses qui ont du poids et les composés de terre, puisque <ces directions> ne diffèrent pas seulement par la position, mais aussi par la puissance. Les objets mathématiques le montrent eux aussi. En effet, ils ne sont pas dans un lieu et pourtant, selon leur position par rapport à nous, ils ont une droite ou une gauche, au sens où ces expressions sont dites de leur seule position, ces êtres n'ayant par nature aucune de ces <directions>.
  De plus, ceux qui disent que le vide existe parlent d'un lieu, car le vide serait un lieu privé de corps.
  Que donc le lieu soit une certaine chose à part des corps, et que tout corps sensible soit dans un lieu, on pourrait le tenir pour acquis du fait de ces <arguments >. Et l'on pourrait être d'avis qu'Hésiode lui aussi avait raison en faisant du chaos la <réalité> première. Voici du moins ce qu'il dit : « Premier de tout naquit chaos et terre au large sein »[1] soutenant qu'il faut d'abord qu'un emplacement existe pour les étants, du fait qu'il pensait, comme la plupart des gens, que toutes les choses sont quelque part, c'est-à-dire dans un lieu. S'il en est ainsi, la puissance du lieu serait quelque chose d'admirable, et antérieure à toutes choses ; car ce sans quoi aucune des autres choses n'existe, alors qu'il existe sans les autres choses, nécessairement est premier. Le lieu, en effet, n'est pas détruit quand les choses qui y sont périssent."


Aristote, Physique, Livre IV, I, 208a-209a, tr. fr. Pierre Pellegrin, GF, 2000, p. 202-204.

 

  "Donc que le lieu soit quelque chose indépendamment des corps et que tout corps sensible soit dans un lieu, on pourrait l'admettre d'après ce qui précède et il semblerait qu'Hésiode ait pensé juste quand il a mis au commencement le chaos ; voici d'ailleurs ses paroles :

Le premier de tous les êtres fut le Chaos, puis la Terre au large sein

comme s'il fallait qu'il existât d'abord une place pour les êtres ; c'est parce qu'il pensait, avec tout le monde, que toute chose est quelque part, c'est -à-dire dans un lieu. Mais s'il en est ainsi, étonnante est la puissance du lieu, et elle prime tout ; car ce sans quoi nulle autre chose n'existe et qui existe sans les autres choses est premier nécessairement ; en effet, le lieu n'est pas supprimé quand ce qui est en lui est détruit."

 

Aristote, Physique, IV, 208 b 26- 209 a 2.


 

  "Il semble que ce soit une grande et difficile question de comprendre le lieu, parce qu'il donne l'illusion d'être la matière et la forme, et parce que le déplacement du corps transporté se produit à l'intérieur d'une enveloppe qui reste en repos; le lieu paraît en effet pouvoir être une autre chose, intermédiaire, indépendante des grandeurs en mouvement. A cela contribue l'apparence que l'air est incorporel; le lieu parait être, en effet, non seulement les limites du vase, mais ce qui est entre ces limites, considéré comme vide. D'autre part, comme le vase est un lieu transportable, ainsi le lieu est un vase qu'on ne peut mouvoir. Par suite, quand une chose, intérieure à une autre qui est mue, est mue et change de place, comme un navire sur un fleuve, elle est, par rapport à ce qui l'enveloppe plutôt comme dans un vase que dans un lieu. Le lieu ‘veut être immobile, aussi est-ce plutôt le fleuve dans son entier qui est le lieu, parce que dans son entier il est immobile.
  Par suite la limite immobile immédiate de l'enveloppe, tel est le lieu.

  Conséquence : le centre du ciel et l'extrémité (celle qui est de notre côté) du transport circulaire sont admis comme étant, pour tout, au sens éminent, l'une le haut, l'autre le bas: en effet, l'un demeure éternellement l'autre, l'extrémité de l'orbe, demeure en ce sens qu'elle se comporte de la même manière; par suite, puisque le léger c'est ce qui est transporté naturellement vers le haut, le lourd vers le bas, le bas c'est la limite enveloppante qui est du côté du centre, c'est aussi le corps central lui-même; le haut, celle qui est du côté de l'extrémité et aussi le corps extrême.
  Autre conséquence: le lieu paraît être une surface et comme un vase: une enveloppe. En outre le lieu est avec la chose, car avec le limité, la limite."
 

Aristote, Physique, Livre IV, 212a, tr. fr. Carteron, Les Belles Lettres, 1966, p. 133.

 

  "Mais il semble que le lieu soit un grand <problème> difficile à saisir du fait à la fois que la matière et la forme apparaissent en même temps que lui, et que le déplacement de ce qui est transporté se passe dans l'enveloppe qui est immobile. Il semble en effet possible qu'il y ait un intervalle intermédiaire différent des grandeurs mues. Et l'air, parce qu'on pense qu'il est incorporel, contribue <à cette croyance>. Le lieu, en effet, semble être non seulement les limites du vase, mais aussi, en tant que vide, l'intervalle <entre elles>.
  D'autre part, comme le vase est un lieu transportable, de même aussi le lieu est un vase inamovible. C'est pourquoi quand une chose qui est à l'intérieur de quelque chose qui est mû se meut et change, par exemple un navire sur un fleuve, le contenant sert plutôt de vase que de lieu. Pourtant le lieu est censé être immobile. C'est pourquoi c'est plutôt le fleuve tout entier qui est lieu, parce que <pris> tout entier il est immobile. De sorte que la limite immobile première de l'enveloppant, voilà ce qu'est le lieu.
  Et c'est pourquoi le milieu de l'univers et l'extrémité de sa rotation par rapport à nous, on est d'avis qu'ils sont le haut et le bas par excellence pour toutes choses, parce que l'un demeure toujours <où il est>, alors que la limite du cercle <de la rotation céleste> demeure toujours disposée de la même façon. De sorte que, si le léger est ce qui est porté par nature vers le haut, et le lourd ce qui l'est vers le bas, la limite qui enveloppe du côté du milieu de l'univers, et ce milieu lui-même, sont le bas, alors que ce qui enveloppe du côté de l'extrémité, et cette extrémité elle-même, sont le haut. C'est la raison pour laquelle on est d'avis que le lieu est une certaine surface et comme un vase et un contenant. De plus, le lieu va avec la chose, car les limites vont avec ce qui est limité."


  Aristote, Physique, Livre IV, 212a, tr. fr. Pierre Pellegrin, GF, 2000, p. 221-222.


 

  "Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.
  Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouie, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.
  Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.
  Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.
  Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée."

 

Descartes, Méditations métaphysiques, 1641, méditation II, Garnier p. 423 - 424.


 

"10. Ce que c'est que l'espace ou le lieu intérieur.

  L'espace où le lieu intérieur, et le corps qui est compris en cet espace, ne sont différents […] que par notre pensée. Car, en effet, la même étendue en longueur largeur et profondeur qui constitue l'espace constitue le corps, et la différence qui est entre eux ne consiste qu'en ce que nous attribuons au corps une étendue particulière, que nous concevons changer de place avec lui toutes les fois et quantes qu'il est transporté, et que nous en attribuons à l'espace une si générale et si vague qu'après avoir ôté d'un certain espace le corps qui l'occupait nous ne pensons pas avoir aussi transporté l'étendue de cet espace, à cause qu'il nous semble que la même étendue demeure toujours pendant qu'il est de même grandeur et de même figure, et qu'il n'a point changé de situation au regard des corps de dehors par lesquels nous le déterminons.

11. En quel sens on peut dire qu'il n'est point différent du corps qu'il contient.

  Mais il sera aisé de connaître que la même étendue qui constitue la nature du corps constitue aussi la nature de l'espace, en sorte qu'ils ne diffèrent entre eux que comme la nature du genre ou de l'espèce diffère de la nature de l'individu, si, pour mieux discerner quelle est la véritable idée que nous avons du corps, nous prenons par exemple une pierre et en ôtons tout ce que nous saurons ne point appartenir à la nature du corps. Ôtons-en donc premièrement la dureté, parce que, si on réduisait cette pierre en poudre, elle n'aurait plus de dureté, et ne laisserait pas pour cela d'être un corps ; ôtons-en aussi la couleur, parce que nous avons pu voir quelquefois des pierres si transparentes qu'elles n'avaient point de couleur ; ôtons-en la pesanteur, parce que nous voyons que le feu, quoiqu'il soit très léger, ne laisse pas d'être un corps ; ôtons-en le froid, la chaleur, et toutes les autres qualités de ce genre, parce que nous ne pensons point qu'elles soient dans la pierre, ou bien que cette pierre change de nature parce qu'elle nous semble tantôt chaude et tantôt froide. Après avoir ainsi examiné cette pierre nous trouverons que la véritable idée qui nous fait concevoir qu'elle est un corps consiste en cela seul que nous apercevons distinctement qu'elle est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur ; or, cela même est compris en l'idée que nous avons de l'espace, non seulement de celui qui est plein de corps, mais encore de celui qu'on appelle vide."

 

Descartes, Principes de la philosophie, 1644, IIe partie, articles 10 et 11.


 

  "Enfin, mon Père, pour reprendre toute ma réponse, quand il serait vrai que cet espace fût un corps (ce que je suis très éloigné de vous  accorder), et que l'air serait rempli d'esprits ignés (ce que je ne trouve pas simplement vraisemblable), et qu'ils auraient les qualités que vous leur donnez (ce n'est qu'une pure pensée, qui ne paraît évidente ni à vous, ni à personne) : il ne s'ensuivrait pas de là que l'espace en fût rempli. Et quand il serait vrai encore qu'en supposant qu'il en fût plein (ce qui ne paraît en façon quelconque), on pourrait en déduire tout ce qui paraît dans les expériences : le plus favorable jugement que l'on pourrait faire de cette opinion, serait de la mettre au rang des vraisemblables. Mais comme on en conclut nécessairement des choses contraires aux expériences, jugez quelle place elle doit tenir entre les trois sortes d'hypothèses dont nous avons parlé tantôt.
  Vers la fin de votre lettre, pour définir le corps, vous n'en expliquez que quelques accidents, et encore respectifs, comme de haut, de bas, de droite, de gauche, qui font proprement la définition de l'espace, et qui ne conviennent au corps qu'en tant qu'il occupe de l'espace. Car, suivant vos auteurs mêmes, le corps est défini ce qui est composé de matière et de forme ; et ce que nous appelons un espace vide, est un espace ayant longueur, largeur et profondeur, immobile et capable de recevoir et contenir un corps de pareille longueur et figure ; et c'est ce qu'on appelle solide en géométrie, où l'on ne considère que les choses abstraites et immatérielles. De sorte que la différence essentielle qui se trouve entre l'espace vide et le corps, qui a longueur, largeur et profondeur, est que l'un est immobile et l'autre mobile ; et que l'un peut recevoir au dedans de soi un corps qui pénètre ses dimensions, au lieu que l'autre ne le peut ; car la maxime que la pénétration de dimensions est impossible, s'entend seulement des dimensions de deux corps matériels ; autrement elle ne serait pas universellement reçue. D'où l'on peut voir qu'il y a autant de différence entre le néant et l'espace vide, que de l'espace vide au corps matériel ; et qu'ainsi l'espace vide tient le milieu entre la matière et le néant. C'est pourquoi la maxime d'Aristote dont vous parlez, que les non êtres ne sont point différents, s'entend du véritable néant, et non pas de l'espace vide."

 

Pascal, Lettre au Père Noël, le 29 octobre 1647, in Œuvres complètes, "Bibliothèque de la Pléiade", nrf Gallimard, 1954, p. 381-382.


 

  "Cet espace, dit-il [le Père Noël], n'est ni Dieu, ni créature. Les mystères qui concernent la Divinité sont trop saints pour les profaner par nos disputes ; nous devons en faire l'objet de nos adorations, et non pas le sujet de nos entretiens : si bien que, sans en discourir en aucune sorte, je me soumets entièrement à ce qu'en décideront ceux qui ont droit de le faire.
  Ni corps, ni esprit. Il est vrai que l'espace n'est ni corps, ni esprit; mais il est espace : ainsi le temps n'est ni corps, ni esprit : mais il est temps : et comme le temps ne laisse pas d'être, quoiqu'il ne soit aucune de ces choses, ainsi l'espace vide peut bien être, sans pour cela être ni corps, ni esprit.

  Ni substance, ni accident. Cela est vrai, si l'on entend par le mot de substance ce qui est ou corps ou esprit ; car, en ce sens, l'espace ne sera ni substance, ni accident, mais il sera espace, comme, en ce même sens, le temps n'est ni substance, ni accident ; mais il est temps, parce que pour être, il n'est pas nécessaire d'être substance ou accident : comme plusieurs de leurs Pères soutiennent : que Dieu n'est ni l'un ni l'autre, quoiqu'il soit le souverain être.
  Qui transmet la lumière sans être transparent. Ce discours a si peu de lumière, que je ne puis l'apercevoir : car je ne comprends pas quel sens le Père donne à ce mot transparent, puisqu'il trouve que l'espace vide ne l'est pas. Car, s'il entend par la transparence, comme tous les opticiens, la privation de tout obstacle au passage de la lumière, je ne vois pas pourquoi il en frustre notre espace, qui la laisse passer librement : si bien que parlant sur ce sujet avec mon peu de connaissance, je lui eusse dit que ces termes transmet la lumière, qui ne sont propres qu'à sa façon d'imaginer la lumière, ont le même sens que ceux-ci : laisser passer la lumière ; et qu'il est transparent, c'est-à-dire qu'il ne lui porte point d'obstacle : en quoi je ne trouve point d'absurdité ni de contradiction."

 

Pascal, Lettre à M. Le Pailleur, au sujet du père Noël, jésuite, in Œuvres complètes, "Bibliothèque de la Pléiade", nrf Gallimard, 1954, p. 381-382.


 

  "Ces Messieurs soutiennent donc, que l'espace est un être réel absolu ; mais cela les mène à de grandes difficultés. Car il paraît que cet être doit être éternel et infini, c'est pourquoi il y en a qui ont cru que c'était Dieu lui-même, ou bien son attribut, son immensité. Mais comme il a des parties, ce n'est pas une chose qui puisse convenir à Dieu. Pour moi, j'ai marqué plus d'une fois, que je tenais l'espace pour quelque chose de purement relatif, comme le temps ; pour un ordre des coexistences, comme le temps est un ordre de successions. Car l'espace marque en termes de possibilité, un ordre des choses qui existent en même temps, autant qu'elles existent ensemble ; sans entrer dans leurs manières d'exister. [...]
  Pour réfuter l'imagination de ceux qui prennent l'espace pour une substance, ou du moins pour quelque être absolu, j'ai plusieurs démonstrations ; mais .je ne veux me servir à présent que de celle dont on me fournit ici l'occasion. Je dis donc, que si l'espace était un être absolu, il arriverait quelque chose dont il serait impossible qu'il y eût une raison suffisante, ce qui est encore notre axiome. Voici comment je le prouve. L'espace est quelque chose d'uniforme absolument ; et sans les choses y placées[2] un point de l'espace ne diffère absolument en rien d'un autre point de l'espace. Or, il suit de cela, supposé que l'espace soit quelque chose en lui-même outre l'ordre des corps entre eux, qu'il est impossible qu'il y ait une raison pourquoi Dieu, gardant les mêmes situations des corps entre eux, ait placé les corps dans l'espace ainsi et non pas autrement ; et pourquoi tout n'a pas été pris à rebours, par exemple, par un échange de l'Orient et de l'Occident. Mais si l'espace n'est autre chose que cet ordre ou rapport, et n'est rien du tout sans les corps, que la possibilité d'en mettre, ces deux états., l'un tel qu'il est, l'autre supposé à rebours, ne différeraient point entre eux. Leur différence ne se trouve donc que dans notre supposition chimérique de la réalité de l'espace en lui-même. Mais, dans la vérité, l'un serait justement la même chose que l'autre, comme ils sont absolument indiscernables ; et par conséquent, il n'y a pas lieu de demander la raison de la préférence de l'un à l'autre."

 

Leibniz, "Troisième lettre à Clarke", in Œuvres de Leibniz, Nabu Press, 2012.


 

  "L'espace absolu, de par sa nature, et sans relation à quoi que ce soit d'extérieur, demeure toujours semblable et immobile. [...]
  L'espace relatif est cette mesure ou dimension mobile de l'espace absolu, laquelle tombe sous nos sens par sa relation au corps, et que le vulgaire confond avec l'espace immobile [...].

  L'ordre des parties de l'espace est aussi immuable que celui des parties du temps ; car si les parties de l'espace sortaient de leur lieu, ce serait, si l'on peut s'exprimer ainsi, sortir d'elles-mêmes, les temps & les espaces n'ont pas d'autres lieux qu'eux-mêmes, & ils sont les lieux de toutes les choses. Tout est dans le temps, quant à l'ordre de la succession : tout est dans l'espace, quant à l'ordre de la situation. C'est là ce qui détermine leur essence, & il serait absurde que les lieux primordiaux se mûssent. Ces lieux sont donc les lieux absolus, & la seule translation de ces lieux fait les mouvements absolus.
  Comme les parties de l'espace ne peuvent être vues ni distinguées les unes des autres par nos sens, nous y suppléons par des mesures sensibles. Ainsi nous déterminons les lieux par les positions & les distances à quelque corps que nous regardons comme immobile, & nous mesurons ensuite les mouvements des corps par rapport à ces lieux ainsi déterminés : nous nous servons donc des lieux & des mouvements relatifs à la place des lieux et des mouvements absolus ; & il est à propos d'en user ainsi dans la vie civile : mais dans les matières philosophiques, il faut faire abstraction des sens ; car il se peut faire qu'il n'y ait aucun corps véritablement en repos, auquel on puisse rapporter les lieux et les mouvements."

 

Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, 1687, trad. Marquise du Chatelet, Vol. I, p. 8-10.


 

"SCHOLIE

  Je viens de faire voir le sens que je donne dans cet Ouvrage à des termes qui ne sont pas communément usités. Quant à ceux de temps, d'espace, de lieu & de mouvement, ils sont connus de tout le monde; mais il faut remarquer que pour n'avoir considéré ces quantités que par leurs relations à des choses sensibles, on est tombé dans plusieurs erreurs.
  Pour les éviter, il faut distinguer le temps, l'espace, le lieu & le mouvement, en absolus & relatifs, vrais & apparents, mathématiques & vulgaires.

 I Le temps absolu, vrai et mathématique, sans relation à rien d'extérieur, coule uniformément, & s'appelle durée. Le temps relatif, apparent et vulgaire, est cette mesure sensible & externe d'une partie de durée quelconque (égale ou inégale) prise du mouvement : telles sont les mesures d'heures, de jours, de mois, &c, dont on se sert ordinairement à la place du temps vrai.
  II. L'espace absolu, sans relation aux choses externes, demeure toujours similaire & immobile. L'espace relatif est cette mesure ou dimension mobile de l'espace absolu, laquelle tombe sous nos sens par la relation aux corps, & que le vulgaire confond avec l'espace immobile. C'est ainsi, par exemple, qu'un espace, pris en dedans de la terre ou dans le ciel, est déterminé par la situation qu'il a à l'égard de la terre. L'espace absolu & l'espace relatif sont les mêmes d'espèce & de grandeur; mais ils ne le sont pas toujours de nombre; car, par exemple, lorsque la terre change de place dans l'espace, l'espace qui contient notre air demeure le même par rapport à la terre, quoique l'air occupe nécessairement les différentes parties de l'espace dans lesquelles il passe, & qu'il en change réellement sans cesse."

 

Newton, Principes mathématiques de la philosophie naturelle, 1687, trad. Marquise du Chatelet, Vol. I, p. 7-8.


 

  "L'espace ne représente aucune propriété des choses en soi, soit qu'on les considère en elles-mêmes, soit qu'on les considère dans leurs rapports entre elles. En d'autres termes, il ne représente aucune détermination des choses qui soit inhérente aux objets mêmes, et qui subsiste abstraction faite de toutes les conditions subjectives de l'intuition. [...]
  L'espace n'est autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c'est-à-dire la seule condition subjective de la sensibilité sous laquelle soit possible pour nous une intuition extérieure. Or, comme la réceptivité en vertu de laquelle le sujet peut être affecté par des objets précède nécessairement toutes les intuitions de ces objets, on comprend aisément comment la forme de tous les phénomènes peut être donnée dans l'esprit antérieurement à toutes les perceptions réelles, par conséquent a priori, et comment, étant une intuition pure où tous les objets doivent être déterminés, elle peut contenir antérieurement à toute expérience les principes de leurs rapports.

  Nous ne pouvons donc parler d'espace, d'êtres étendus, etc., qu'au point de vue de l'homme. Que si nous sortons de la condition subjective sans laquelle nous ne saurions recevoir d'intuitions extérieures, c'est-à-dire être affectés par les objets, la représentation de l'espace ne signifie plus rien.
  Les choses ne reçoivent ce prédicat qu'autant qu'elles nous apparaissent, c'est-à-dire qu'elles sont des objets de la sensibilité. La forme constante de cette réceptivité, que nous nommons sensibilité, est une condition nécessaire de tous les rapports où nous percevons intuitivement des objets comme extérieurs à nous ; et, si l'on fait abstraction de ces objets, elle est une intuition pure qui porte le nom d'espace. [...]
  [...] Personne ne saurait voir a priori la représentation d'une couleur, ou celle d'une saveur, tandis que l'espace ne concernant que la forme pure de l'intuition et ne renfermant par conséquent aucune sensation (rien d'empirique), tous ses modes et toutes ses déterminations peuvent et doivent même être représentés a priori, pour donner lieu aux concepts des figures et de leurs rapports. Lui seul peut donc faire que les choses soient pour nous des objets extérieurs."

 

Kant, Critique de la raison pure, 1787, "Esthétique transcendantale", 1ère section, trad. J. Barni, § 3, Garnier-Flammarion, p. 86-88.
 

  "1. L'espace n'est pas un concept empirique qui ait été tiré d'expériences externes. En effet, pour que certaines sensations puissent être rapportées à quelque chose d'extérieur à moi (c'est-à-dire à quelque chose situé dans un autre lieu de l'espace que celui dans lequel je me trouve), et de même, pour que je puisse me représenter les choses comme en dehors et à côté les unes des autres, - par conséquent comme n'étant pas seulement distinctes, mais placées dans des lieux différents - il faut que la représentation de l'espace soit posée déjà comme fondement. Par suite la représentation de l'espace ne peut pas être tirée par l'expérience des rapports des phénomènes extérieurs, mais l'expérience extérieure n'est elle-même possible avant tout qu'au moyen de cette représentation.
  2. L'espace est une représentation nécessaire a priori qui sert de fondement à toutes les intuitions extérieures. On ne peut jamais se représenter qu'il n'y ait pas d'espace, quoique l'on puisse bien penser qu'il n'y ait pas d'objets dans l'espace. Il est considéré comme la condition de la possibilité des phénomènes, et non pas comme une détermination qui en dépende, et il est une représentation a priori qui sert de fondement, d'une manière nécessaire, aux phénomènes extérieurs.
  3. Sur cette nécessité a priori se fonde la certitude apodictique de tous les principes géométriques et la possibilité de leur construction a priori. En effet, si cette représentation de l'espace était un concept acquis a posteriori qui serait puisé dans la commune expérience externe, les premiers principes de la détermination mathématique ne seraient rien que des perceptions. Ils auraient donc toute la contingence de la perception ; et il ne serait pas nécessaire qu'entre deux points il n'y ait qu'une seule ligne droite, mais l'expérience nous apprendrait qu'il en est toujours ainsi [...].
  4. L'espace n'est pas un concept discursif, ou, comme on dit, un concept universel de rapport des choses en général, mais une pure intuition. En effet, on ne peut d'abord se représenter qu'un espace unique, et, quand on parle de plusieurs espaces, on n'entend par là que les parties d'un seul et même espace. Ces parties ne sauraient, non plus, être antérieures à cet espace unique qui comprend tout, comme si elles en étaient les éléments (capables de le constituer par leur assemblage), mais elles ne peuvent, au contraire, être pensées qu'en lui. Il est essentiellement un ; le divers qui est en lui et, par conséquent, aussi le concept universel d'espace en général, repose en dernière analyse sur des limitations. Il suit de là que, par rapport à l'espace, une intuition a priori (qui n'est pas empirique) est à la base de tous les concepts que nous en formons. C'est ainsi que tous les principes géométriques - par exemple, que dans un triangle, la somme de deux côtés est plus grande que le troisième - ne sont jamais déduits des concepts généraux de la ligne et du triangle, mais de l'intuition, et cela a priori et avec une certitude apodictique."

 

Kant, Critique de la raison pure, 1787, "Esthétique transcendantale", première section, tr. fr. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, 1997, p. 55-57.


 

"a. L'espace ne représente ni une propriété des choses en soi, ni ces choses dans leurs rapports entre elles, c'est-à-dire aucune détermination des choses qui soit inhérente aux objets mêmes et qui subsiste si on fait abstraction de toutes les conditions subjectives de l'intuition. En effet, il n'y a pas de déterminations, soit absolues, soit relatives, qui puissent être intuitionnées avant l'existence des choses auxquelles elles appartiennent et, par conséquent, a priori.
b. L'espace n'est rien autre chose que la forme de tous les phénomènes des sens extérieurs, c'est-à-dire la condition subjective de la sensibilité sous laquelle seule nous est possible une intuition extérieure. Or, comme la réceptivité en vertu de laquelle le sujet peut être affecté par des objets précède, d'une manière nécessaire ? toutes les intuitions de ces objets, on comprend facilement comment la forme de tous les phénomènes peut être donnée dans l'esprit, antérieurement à toute perception réelle — par conséquent a priori — et comment, avant toute expérience, elle peut comme une intuition pure, dans laquelle tous les objets doivent être déterminés, contenir les principes de leurs relations."

 

Kant, Critique de la raison pure, 1787, "Esthétique transcendantale", première section, tr. fr. A. Tremesaygues et B. Pacaud, PUF, 1997, p. 58.


 

  "[…] la théorie que je propose peut être appelée une théorie du champ électromagnétique, parce qu'elle a à voir avec l'espace à proximité des corps électriques et magnétiques, et une théorie dynamique, parce qu'elle admet que dans cet espace il y a de la matière en mouvement, grâce à laquelle les phénomènes électromagnétiques observés sont produits. Le champ électromagnétique est cette partie de l'espace qui contient et entoure les corps dans leur état électrique ou magnétique. Il peut être rempli de toutes sortes de matière ; nous pouvons essayer aussi de le vider de toute matière pondérable, comme dans le cas des tubes de Geissler et autres soi-disant vides. Il reste toujours cependant assez de matière pour recevoir et transmettre les ondulations de matière et transmettre les ondulations de la lumière et de la chaleur, et c'est parce que la transmission de ces radiations n'est pas altérée de manière sensible lorsque les corps transparents de densité mesurable se substituent au soi-disant vide, que nous sommes obligés d'admettre que les ondulations sont celles d'une substance de la nature de l'éther, et non pas de la manière pondérable, dont la présence modifie tout simplement d'une façon ou d'une autre le mouvement de l'éther. Nous avons donc tout lieu de croire, d'après les phénomènes de la lumière et de la chaleur, qu'il existe un milieu ayant la nature de l'éther, remplissant l'espace et pénétrant les corps, capable d'être mis en mouvement et de transmettre ce mouvement d'un lieu à un autre, ainsi que de le communiquer à la matière pondérable en vue de la réchauffer et de l'affecter de différentes façons."

 

James Clerk Maxwell, "A Dynamical Theory of Electromagnetic Field", 1864, in The Scientific Papers of James Clerk Maxwell, 1re éd. 1890, Dover, New York, 1965, p. 525-528.



  "Un nouveau concept apparaît en physique, l'invention la plus importante depuis le temps de Newton : le champ. Il fallait une puissante imagination scientifique pour concevoir que ce ne sont pas les charges, ni les particules, mais le champ dans l'espace entre les charges et les particules qui est essentiel pour la description des phénomènes physiques. Ce concept de champ se montre extrêmement fécond et conduit à formuler les équations de Maxwell, qui décrivent la structure du champ électromagnétique et gouvernent les phénomènes électriques aussi bien que les phénomènes optiques.
  La théorie de la relativité naît des problèmes du champ. Les contradictions et les inconséquences des anciennes théories nous obligent à attribuer des propriétés nouvelles au continuum espace-temps, qui est la scène de tous les événements de notre monde physique.

  La théorie de la relativité se développe en deux étapes. La première conduit à la théorie de la relativité restreinte, qui s'applique seulement à des systèmes de coordonnées d'inertie, c'est-à-dire à des systèmes où la loi de l'inertie, telle qu'elle a été formulée par Newton, est valable. La théorie de la relativité restreinte est fondée sur deux suppositions fondamentales : les lois physiques sont les mêmes dans tous les systèmes de coordonnées en mouvement uniforme les uns par rapport aux autres ; la vitesse de la lumière a toujours la même valeur. De ces suppositions, pleinement confirmées par l'expérience, sont déduites les propriétés des règles et des horloges en mouvement, où la longueur des premières et le rythme des dernières changent avec la vitesse. La théorie de la relativité modifie les lois de la mécanique. Les anciennes lois ne sont pas valables, si la vitesse d'une particule s'approche de celle de la lumière. Les nouvelles lois pour un corps en mouvement, telles qu'elles ont été formulées par la théorie de la relativité, ont été confirmées avec éclat par l'expérience. Une autre conséquence de la théorie de la relativité (restreinte) est la connexion entre la masse et l'énergie. La masse est énergie et l'énergie a une masse. Les deux lois de conservation sont combinées en une seule, la loi de la conservation de la masse-énergie.
  La théorie de la relativité générale donne encore une analyse plus approfondie du continuum espace-temps. La validité de la théorie n'est plus limitée aux systèmes de coordonnées d'inertie. Elle attaque le problème de la gravitation et formule de nouvelles lois de structure pour le champ de gravitation. Elle nous force à analyser le rôle joué par la géométrie dans la description du monde physique. Elle regarde l'égalité de la masse pesante et de la masse inerte comme essentielle et non comme purement accidentelle, ce que faisait la mécanique classique. Les conséquences expérimentales de la théorie de la relativité générale ne diffèrent que très peu de celles de la mécanique classique. Elles résistent bien à l'épreuve de l'expérience partout où la comparaison est possible. Mais la force de la théorie réside dans sa cohésion interne et la simplicité de ses suppositions fondamentales.
  La théorie de la relativité insiste sur l'importance du concept de champ en physique. Mais nous n'avons pas encore réussi à formuler une physique fondée uniquement sur le champ. Pour le moment, nous sommes toujours obligés de supposer l'existence de deux réalités : le champ et la matière."

 

Albert Einstein et Léopold Infeld, L'évolution des idées en physique, 1938, tr. fr. Maurice Solovine, Flammarion, Champs, 1982, p. 230-232.



  "L'origine psychologique de la notion d'espace, ou sa nécessité, n'est pas si manifeste qu'elle pourrait nous paraître en raison de nos habitudes de penser. Les anciens géomètres traitent d'objets conçus par l'esprit (point, droite, plan), mais non pas de l'espace comme tel, comme l'a fait plus tard la Géométrie analytique. Mais la notion d'espace s'impose à nous par certaines expériences primitives. Soit donnée une boîte ; on peut y introduire des objets en les rangeant dans un certain ordre, de sorte qu'elle devient pleine. La possibilité de tels arrangements est une propriété de l'objet corporel appelé boîte, quelque chose qui est donné avec elle, « l'espace renfermé » par elle. C'est quelque chose qui est différent pour des boîtes différentes, qui est tout naturellement considéré comme indépendant du fait que des objets se trouvent ou ne se trouvent pas dans la boîte. Quand celle-ci ne contient pas d'objets, son espace paraît « vide ».
  Jusqu'à présent notre notion d'espace est liée à la boîte. Mais il se trouve que les possibilités de position qui constituent l'espace de la boîte sont indépendantes de l'épaisseur de ses parois. Mais ne peut-on pas réduire cette épaisseur à zéro sans que l'espace disparaisse ? Qu'un tel passage à la limite soit naturel, cela est évident, et maintenant l'espace existe pour notre pensée sans boîte, comme objet indépendant, qui cependant paraît être si irréel quand on oublie l'origine de cette notion.

  On comprend que Descartes ait éprouvé de la répugnance à regarder l'espace comme un objet indépendant des objets corporels et pouvant exister sans la matière[3]. (Ceci ne l'empêcha pas d'ailleurs de traiter l'espace comme notion fondamentale dans sa géométrie analytique.) Un regard jeté sur l'espace vide d'un baromètre à mercure a probablement désarmé les derniers cartésiens. Mais on ne peut pas nier que déjà à ce stade primitif il paraît peu satisfaisant de considérer la notion d'espace ou l'espace comme un objet réel indépendant.
  Les manières dont les corps peuvent être placés dans l'espace (boîte) sont l'objet de la Géométrie euclidienne à trois dimensions, dont la structure axiomatique nous fait facilement perdre de vue qu'elle se rapporte à des situations empiriques. Si de la façon esquissée plus haut, en liaison avec les expériences sur le « remplissage » de la boîte, la notion d'espace est formée, celui-ci est de prime abord limité. Mais cette limitation parait accessoire, parce qu'on peut apparemment toujours introduire une boîte plus grande qui enferme la plus petite. L'espace apparaît ainsi comme quelque chose d'illimité. [...]

  Quand une boîte plus petite b est au repos relatif à l'intérieur d'une boîte vide plus grande B, l'espace vide de b est une partie de l'espace vide de B, et aux deux boîtes appartient le même « espace » qui les contient toutes les deux. Mais la conception est moins simple, si b est en mouvement par rapport à B.
  Alors on est porté à penser que b enferme toujours le même espace, mais une partie variable de l'espace B. On est ainsi forcé de coordonner à chaque boîte un espace particulier (qu'on ne conçoit pas comme limité) et de supposer que ces deux espaces sont en mouvement l'un par rapport à l'autre. Avant que l'attention soit attirée sur cette complication, l'espace apparaît comme un milieu non limité (réceptacle) dans lequel les objets corporels se déplacent. Or, il faut penser qu'il y a un nombre infini d'espaces qui sont en mouvement l'un par rapport à l'autre. La conception que l'espace jouit d'une existence objective indépendante des objets appartient déjà à la pensée préscientifique, mais non pas l'idée de l'existence d'un nombre infini d'espaces en mouvement l'un par rapport à l'autre. Cette dernière idée est certes logiquement inévitable, mais pendant longtemps elle n'a pas joué un rôle important, même dans la pensée scientifique."

 

Einstein, La relativité, 1956, Paris, Payot, 1978, p. 156-159, 2001, p. 188-191.



  "Quelle est l'attitude de la Théorie de la relativité restreinte vis-à-vis du problème de l'espace ? Il faut en premier lieu se garder de croire que le caractère quadridimensionnel de la réalité a été  introduit seulement par cette théorie. Dans la Mécanique classique également tout événement est localisé par quatre nombres, c'est-à-dire par trois coordonnées d'espace et une coordonnée de temps. L'ensemble des « événements » physiques est ainsi considéré comme étant plongé dans une multiplicité continue à quatre dimensions. Mais conformément à la Mécanique classique ce continuum quadridimensionnel se divise objectivement en le temps unidimensionnel et les coupes spatiales tridimensionnelles, lesquelles ne contiennent que des événements simultanés. Cette division est la même pour tous les systèmes d'inertie. La simultanéité de deux événements d'inertie implique la simultanéité de ces événements par rapports à tous les systèmes d'inertie. C'est cela que signifie l'affirmation que le temps de la Mécanique classique est absolu. Mais d'après la Théorie de la relativité restreinte il en est autrement. L'ensemble des événements, qui sont simultanés à un événement envisagé, existe certes relativement à un système d'inertie déterminé, mais non pas indépendamment du choix d'un tel système. Le continuum à quatre dimensions ne se divise plus objectivement en coupes qui contiennent tous les événements simultanés ; le « maintenant » perd pour le monde qui s'étend dans l'espace sa signification objective. De là vient qu'on est obligé de concevoir objectivement l'espace et le temps comme un continuum à quatre dimension indissolubles, si l'on veut exprimer le contenu des relations objectives sans avoir recours à des procédés arbitraires et conventionnels superflus.
  Quand la théorie de la relativité restreinte eut mis en évidence l'équivalence physique de tous les systèmes d'inertie, l'hypothèse de l'éther au repos devint insoutenable. On fut ainsi obligé de renoncer à l'idée renoncer que le champ électromagnétique doit être conçu comme état d'un support matériel. Par là, le champ devient un élément irréductible de la description physique, irréductible dans le même sens que la notion de la matière dans la théorie de Newton."

 

Einstein, La relativité, 1956, tr. fr. Maurice Solovine, Paris, Payot, 1978, p. 204-205.


 

  "D'après la Mécanique classique et d'après la Théorie de la relativité restreinte, l'espace (l'espace-temps) jouit d'une existence indépendante vis-à-vis de la matière ou du champ. Pour pouvoir généralement décrire ce qui remplit l'espace et dépend des coordonnées, il faut supposer tout d'abord l'existence de l'espace-temps ou du système d'inertie avec ses propriétés métriques, car autrement la description de « ce que remplit l'espace » n'aurait pas de sens[1] . Selon la Théorie de la relativité générale, par contre, l'espace ne jouit pas d'une existence indépendante vis-à-vis de « ce qui remplit l'espace » et dépend des coordonnées. Soit donné par exemple un champ de gravitation pur décrit par les gik (comme fonctions de coordonnées) en résolvant les équations de la gravitation. Si l'on suppose le champ de gravitation, c'est-à-dire les gik, éliminé, il ne reste pas un espace du type (a), mais absolument rien, pas même un « espace topologique ». Car les fonctions gik ne décrivent pas seulement le champ, mais aussi simultanément les propriétés de structure, topologiques et métriques, de la multiplicité. Un espace de type (a) n'est pas, dans le sens de la Théorie de la relativité générale, un espace sans champ, mais un cas particulier du champ gik (pour le système de coordonnées employé, qui n'a en soi aucune signification objective) ont des valeurs qui ne dépendent pas des coordonnées ; un espace vide, c'est-à-dire un espace sans champ n'existe pas.
  Descartes n'avait donc pas tellement tort quand il se croyait obligé de nier l'existence d'un espace vide. Cette opinion paraît absurde tant que les corps pondérables seuls sont considérés comme réalité physique. C'est seulement l'idée du champ comme représentant de la réalité générale, qui révèle le sens véritable de l'idée de Descartes : un espace « libre de champ » n'existe pas."

 

Einstein, La relativité, 1956, tr. fr. Maurice Solovine, Paris, Payot, 1978, p. 212-213.


[1] En supposant que ce qui remplit l'espace (par exemple le champ) est éliminé, il reste toujours, conformément à (a) , l'espace métrique, qui serait aussi déterminant pour le comportement , quant à l'inertie, d'un corps d'épreuves introduit en lui. (Note de l'auteur).



  "Les conceptions philosophiques traditionnelles les plus caractéristiques du « monde occidental » déri­vent en partie de la dichotomie forme + substance. À celle-ci se rattachent le matérialisme, le parallé­lisme psycho-physique, la physique – du moins sous la forme newtonienne classique – et en général les visions dualistes de l'univers. En fait, c'est là-dessus que se fonde presque tout ce qui relève du « sens commun », de l'empirisme grossier. Les conceptions monistes, holistiques et relativistes de la réalité séduisent les philosophes et certains hommes de science ; cependant elles se heurtent au « sens commun » de l'Occident moyen – non parce que la nature elle-même les contredit (si cela était, les philosophes auraient parfaitement pu le découvrir), mais parce que la manière dont elles doivent être exprimées équivaut à parler dans un langage nouveau.
  Le « sens commun », comme son nom l'indique, et le « sens pratique », comme son nom ne l'in­dique pas constituent des modes d'expression dont la compréhension est généralement immédiate. On a parfois dit que la matière, le temps et l'espace newto­niens sont perçus intuitivement par chacun d'entre nous, ce à quoi on objecte que la relativité, par le biais de l'analyse mathématique, apporte la preuve du caractère erroné des perceptions intuitives. Mais c'est là se montrer injuste envers l'intuition et en outre donner une réponse hâtive à la question qui est à l'origine de cette étude[1]. Nous appro­chons du terme de notre développement et la conclusion à laquelle nous avons abouti est, nous semble-t-il, évidente. La réponse hâtive qui consiste à tenir l'intuition pour responsable de la lenteur avec laquelle nous progressons dans l'étude des mystères du Cosmos – n'est pas la bonne. La vraie réponse est celle-ci : la matière, l'espace et le temps newto­niens ne sont pas des notions intuitives. Il s'agit de concepts déterminés par la culture et la langue, et c'est grâce à ces données de base que Newton put les formuler."

 

Benjamin Lee Whorf, "Rapports de la pensée avec le langage", 1939, tr. fr. Claude Carme, in Linguistique et anthropologie, Paris, Denoël, 1971, p. 106-107.


[1] "Nos concepts de « temps », d’ « espace » et de « matière » constituent-ils des données fournies par l’expérience sous une forme pratiquement identique pour tous les hommes ; ou sont-ils conditionnés par la structure propre à telle ou telle langue ?"


 

  "Les concepts de « temps » et de « matière », qui sont des données de l'expérience, ne sont pas, dans leur essence, exprimés de la même manière par tous les hommes, mais ils dépendent de la nature de la ou des langues qui ont présidé à leur élaboration. Ils sont liés moins à un quelconque SYSTÈME grammatical (tel que le temps des verbes ou la catégorie des subs­tantifs) qu'au processus de connaissance allant de l'expérience à l'analyse dont les modalités ont été fixées linguistiquement en tant qu' « expressions reçues », et échappent aux classifications grammati­cales types. De sorte qu'une telle « expression » peut inclure des aspects lexicaux, morphologiques, syn­taxiques et autres, les uns et les autres tout aussi structurés et coordonnés dans un certain cadre logi­que. Notre propre « temps » diffère notablement de la « durée » Hopi. Il est conçu comme un espace aux dimensions strictement limitées, ou parfois comme un mouvement au sein de cet espace, et l'usage intellectuel que nous en faisons correspond à cette conception. Il semble qu'en Hopi on ne puisse concevoir la notion de durée en termes d'espace or de mouvement, car elle e t le mode par lequel la vie diffère de la forme, et la conscience in toto des élé­ments spatiaux de la conscience. Certaines idées issues de notre propre concept du temps, celle de la simultanéité absolue par exemple, seront soit très difficiles soit impossibles à exprimer ; parfaitement dénuées de sens si l'on s'en réfère au concept Hopi, elles seraient remplacées par des concepts opéra­toires. Notre « matière » est le dérivé physique de la « substance D, conçue comme l'élément extensionnel et sans forme auquel doit venir s'ajouter la forme pour qu'il puisse y avoir existence réelle. Il sem­ble qu'en Hopi il n'y ait rien de comparable ; on ne trouve pas d'éléments extensionnels sans forme ; l'existence peut avoir ou ne pas avoir de forme, mais dans les deux cas elle s'inscrit dans la durée et possède un certain coefficient d'intensité – l'une et l'autre propriété sont non extensionnelles et en défi­nitive n'en font qu'une.
  Mais que dire de notre concept d' « espace », qui était également inclus dans la première question ? La différence existant à ce sujet entre le Hopi et le groupe G.L.E.T. [Groupe des langues européennes types] est beaucoup moins marquée qu'en ce qui concerne le temps, et il est probable que l'appré­hension de l'espace est essentiellement une donnée de l'expérience indépendante de la langue. Les expé­riences menées par les Gestalt-psychologues sur la perception visuelle semblent établir la réalité du fait. Mais le CONCEPT D'ESPACE varie quelque peu selon la langue, car, en tant qu'outil intellectuel, il est étroi­tement lié à l'emploi concomitant d'autres outils intellectuels tels que le « temps » et la « matière », lesquels sont conditionnés par la langue. Nous voyons les choses avec nos yeux selon les mêmes formes spatiales que le Hopi, mais l'espace tel que nous nous e représentons a également la propriété de servir le substitut aux systèmes de relations tels que le temps, l'intensité ou la tendance. Il est en outre considéré comme un « réceptacle » destiné à recevoir des éléments imaginaires sans forme définie (l'un de ceux-ci peut même être appelé « espace »). Dans le sens où l'entend le Hopi, l'espace ne serait pas relié mentalement à de tels substituts; il s'agirait d'un espace relativement « pur n, d'où toute notion étrangère serait exclue.
  Quant à notre deuxième question[2], nous répondrons qu'il existe des rapports, mais non des corrélations ou des correspondances diagnostiques entre les normes culturelles et les structures linguis­tiques. Bien qu'il soit impossible de dire que l'exis­tence des Hérauts est due au fait qu'il n'y a pas de temps de conjugaison en Hopi, ou vice versa, il existe une relation entre une langue et les autres aspects de la culture dans la société qui utilise cette langue. Il y a des cas où les « expressions reçues » font partie intégrante du complexe culturel, que celui-ci soit ou non universellement valable, et cette intégration comprend un certain nombre de rap ports entre le genre d'analyses linguistiques el vigueur et diverses réactions de comportement ainsi que les formes revêtues par différentes évolution culturelles. Ainsi l'importance des Hérauts serait lié non pas à l'absence proprement dite de temps et conjugaison, mais à un système de pensée dans lequel des catégories différentes de nos temps apparaissent comme naturelles. Pour découvrir ces rapports, il s'agit non pas tant de concentrer son attention sur les données classiques fournies par la description linguistique, ethnographique, sociologique, que de procéder à une analyse de la culture et de la langue considérées comme un tout, lorsque (et seulement dans ce cas) l'une et l'autre ont évolué de pair durant une longue période historique. On peut 'at­tendre alors à ce qu'il existe de relations entre ces divers domaines et qu'elles soient éventuellement décelables par une étude attentive."

 

Benjamin Lee Whorf, "Rapports de la pensée avec le langage", 1939, tr. fr. Claude Carme, in Linguistique et anthropologie, Paris, Denoël, 1971, p. 117-120.


[2] Y'a-t-il des affinités décelables entre a) les normes culturelles et les normes du comportement et b) les modèles linguistiques dans leur ensemble d'autre part ?


 

  "Que subsiste-t-il donc de la théorie kantienne des formes a priori de notre intuition ? On dira que l'espace et le temps euclido-newtoniens demeurent toujours des conditions formelles de notre perception et de notre intuition, donc de notre expérience si on l'entend de l'expérience à notre échelle : même si notre pensée peut aller plus loin, du moins serions-nous incapables de percevoir et d'imaginer autrement que dans les cadres classiques. Cette structure serait un trait de notre Umwelt en tant qu'espèce humaine, distincte de l'Umwelt de l'abeille ou de la teigne. Contingente par rapport à l'exercice de notre raison, qui a appris à s'en affranchir, elle serait pour notre sensibilité quelque chose de congénital et d'immuable, comme l'est, pour notre corps, notre squelette ou notre appareil circulatoire.
  On peut cependant douter que, même à ce niveau de la perception et de l'imagination, les cadres de l'espace et du temps nous soient ainsi donnés une fois pour toutes et ne varietur, imposés à notre constitution mentale comme une condition extérieure dont il faut que nous nous accommodions bon gré mal gré. Ils ont un caractère plus intellectuel que purement biopsychique. Notre raison intervient pour les informer, ils résultent d'une éducation intellectuelle, ils sont le fruit d'une culture. Le fait même que nous les caractérisons par des noms propres – Euclide, Newton – suggère suffisamment leur origine historique et leur caractère scientifique."

 

Robert Blanché, La science actuelle et le rationalisme, Paris, P.U.F., 1967, p. 48-49.


[1] Théogonie, 116-17.
[2] Y placées : qui y sont placées.

[3] La tentative de Kant de supprimer le malaise en niant l'objectivité de l'espace peut à peine être prise au sérieux. Les possibilités de position, personnifiées par l'intérieur d'une boîte, sont dans le même sens objectives que la boîte elle-même et les objets qui peuvent y être placés. (Note de Einstein).

 

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Date de création : 22/09/2013 @ 16:45
Dernière modification : 04/12/2016 @ 10:41
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