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Texte à méditer :   La réalité, c'est ce qui ne disparaît pas quand vous avez cessé d'y croire.   Philip K. Dick
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Hors des sentiers battus
L'autorité de la tradition

"L'autorité de la tradition" est le sujet de dissertation hors-thème qui est tombé au concours ECRICOME 2008. Vous pouvez donc dans un premier temps jeter un oeil au rapport du jury qui, s'il reste assez succinct, explicite un certain nombre de problèmes et pistes de réflexion. J'en ai d'ailleurs repris certaines parties dans mon corrigé.
 

L'autorité de la tradition

 

  Remarques préliminaires : pour plus de clarté, j'ai distingué les différentes étapes de l'introduction. Bien entendu, cela ne doit pas apparaître dans votre copie. De même, j'ai donné des titres aux différentes parties, mais uniquement pour mieux visualiser les choses.
  Par ailleurs, cette dissertation est trop longue. Son but est donc aussi de développer de manière plus précise des idées qui n'auraient pu être qu'évoquées dans un exercice en temps limité de 4 heures (les longues citations, par exemple, ne sont évidemment pas exigées dans une épreuve de concours hors-thème).
  Enfin, elle est sans doute trop "philosophique". Idéalement, il faudrait respecter un plus juste équilibre entre références littéraires, historiques ou sociologiques, et ne pas se référer qu'à des philosophes.

 

Introduction

 

Entrée en matière : Si l'on en croit Hannah Arendt, "l'autorité a disparu du monde moderne". Par cette sentence, la philosophe américaine n'entend toutefois pas affirmer la disparition de toute forme d'autorité, mais bien plutôt l'effondrement de toutes les autorités traditionnelles. En d'autres termes, ce qui a disparu du monde moderne selon elle, c'est l'autorité traditionnelle, ou encore l'autorité de la tradition.
Énoncé du sujet : Afin d'évaluer ce jugement, nous sommes donc conduits à nous demander ce qu'il faut entendre par l'autorité de la tradition.

Problématique : On peut d'abord définir l'autorité comme le pouvoir d'être obéi. Cependant, il s'agit ici d'un pouvoir particulier, dans la mesure où il s'exerce sans contrainte, ce qui signifie que l'autorité est obéie librement, du fait d'une légitimité qui lui serait inhérente. Une première question se pose donc : d'où l'autorité tire-t-elle cette légitimité ? Il semble bien que l'autorité tienne en premier lieu sa légitimité de la tradition, de sorte qu'on doit se demander si l'expression "autorité de la tradition" n'est pas pléonastique. La tradition fait-elle autorité par elle-même, ou tire-t-elle son autorité d'une autre source ? Qu'il existe d'autres formes d'autorité doit en effet nous amener à questionner l'autorité de la tradition  C'est au nom de la liberté qu'autorité et tradition ont été, et sont encore, contestées. La critique de l'autorité fait corps avec celle de la tradition, et ce au nom de la liberté. La tradition nous aliène-t-elle ou est-elle au contraire source de liberté ?
Annonce du plan : Dans une première partie, nous analyserons les notions d'autorité et de tradition, afin de voir ce qui les lie, et d'expliciter en quoi consiste l'autorité de la tradition. Puis, dans une seconde partie, nous justifierons son existence, pour l'opposer à d'autres formes d'autorité. Enfin, dans un dernier temps, nous examinerons la critique de la tradition (et donc de son autorité) en nous demandant s'il faut se libérer de l'autorité de la tradition ou si, au contraire, celle-ci n'est pas une condition de notre liberté.

 

  1. En quoi consiste l'autorité de la tradition ?

 

  Le terme "autorité" désigne le droit ou le pouvoir de commander, d'obliger à quelque chose. Dans son livre consacré à l'autorité, Alexandre Kojève en donne la définition suivante :

 

"L'Autorité est la possibilité qu'a un agent d'agir sur les autres (ou sur un autre), sans que ces autres réagissent sur lui, tout en étant capables de le faire."

 

L'idée d'autorité implique donc l'existence d'une hiérarchie, qui distingue un supérieur – celui qui détient l'autorité – et un subordonné – celui qui est soumis à l'autorité. Cependant, elle implique aussi l'existence d'une liberté de la part de ce dernier. En effet, celui qui obéit à l'autorité le fait librement. Par conséquent, l'autorité doit être distinguée de la force ou de la violence : c'est la capacité d'obtenir l'obéissance sans utiliser la contrainte, de sorte qu'on peut dire que le recours à la force manifeste l'échec de l'autorité. Plus encore, on peut considérer que l'autorité traditionnelle est le résultat de la transformation de la force en autorité. Comme l'écrit Rousseau dans le Contrat social (Livre I, chapitre 3) :

 

"Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir."

 

Puisque le plus fort ne peut constamment se faire obéir par la force, il doit changer celle-ci en droit, c'est-à-dire en autorité. Or, cela est rendu possible par la transformation des rapports de force en rapports traditionnels (on n'obéit plus au plus fort parce qu'il est le plus fort, mais parce qu'il possède un droit.
  Bartleby le scribe, personnage éponyme de la nouvelle d'Herman Melville, illustre parfaitement la liberté que chacun possède face à l'autorité. Bartleby refuse en effet d'effectuer certains travaux que lui demande son patron. Il ne les refuse pas ouvertement, et se contente de dire qu'il "préférerait ne pas" ("I would prefer not to") les faire, et ne les fait pas. Dénué d'autorité, le patron de Bartleby, qui n'use pas non plus de la force, se retrouve alors dans l'impossibilité de faire agir celui-ci.
  Précisons par ailleurs que l'autorité, inégalitaire par nature, se distingue de la persuasion qui est, quant à elle (en droit du moins), égalitaire (celui qui persuade et celui qui est persuadé doivent tous les deux être doués de raison). Comme l'écrit Hannah Arendt, l'autorité "est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation." (Qu'est-ce que l'autorité ?).
  Si l'on se soumet librement à l'autorité, c'est que celle-ci est reconnue en tant que telle, et que, plus exactement, on lui reconnaît une légitimité. Autrement dit, à partir du moment où existe une autorité, elle ne peut être illégitime. Une autorité est reconnue, donc légitime, ou n'est pas. Se pose alors la question de cette légitimité ? D'où lui vient-elle ?
  La première réponse apportée à cette question est que la légitimité de l'autorité lui vient de la tradition. Si bien qu'on peut affirmer que la première autorité (la seule ?) est celle de la tradition.

  Le mot "tradition" vient du latin tradere qui veut dire livrer, transmettre. La tradition désigne une manière de vivre et de penser, héritée du passé et qui forme une identité. Cette identité collective peut être une famille, une région, un peuple, une culture religieuse, politique, etc.
  Dans les sociétés dites "traditionnelles", la question de la tradition ne se pose pas. Les mœurs concernant la vie quotidienne, la famille, la répartition du pouvoir et de la richesse, tout cela est vécu comme allant de soi. Dans une société traditionnelle, le mythe collectif justifie l'ordre établi à partir d'une origine sacrée et transcendante et il serait dangereux de le changer.  Ainsi, en ce qui concerne l'exercice du pouvoir sous toutes ses formes (politique, religieux, intellectuel, etc.), on peut dire que toute autorité émane de la tradition ou, en d'autres termes, qu'il n'y a d'autorité que de la tradition.
  Dans son livre La société contre l'État, l'ethnologue Pierre Clastres analyse la nature du pouvoir politique dans la tribu indienne, ce qui l'amène à montrer que le chef indien ne dispose en fait d'aucun pouvoir, c'est-à-dire d'aucune autorité. C'est ainsi qu'il écrit :

 

"la propriété la plus remarquable du chef indien consiste dans son manque à peu près complet d'autorité."[1]

 

Autrement dit, le chef indien ne contraint personne et personne ne lui obéit :

 

"Le chef ne dispose d'aucune autorité, d'aucun pouvoir de coercition, d'aucun moyen de donner un ordre. Le chef n'est pas un commandant, les gens de la tribu n'ont aucun devoir d'obéissance"[2].

  En réalité, le chef est au service de la société et c'est la société elle-même (lieu véritable du pouvoir) qui exerce comme telle son autorité sur le chef ; par conséquent, "le pouvoir du chef dépend du bon vouloir du groupe". Cependant, il serait faux de croire que c'est le groupe qui, de manière purement autonome, exerce le pouvoir. La société indienne et, plus généralement, la société traditionnelle, est en fait soumise à des règles ancestrales extrêmement rigoureuse, autrement dit à la tradition.
  Les analyses de Clastres et de Claude Lévi-Strauss se rejoignent pour affirmer que les sociétés primitives sont des sociétés où s'expriment à leur plus haut degré les valeurs d'égalité et de fraternité. Mais le revers de la médaille, c'est qu'il n'y existe aucune liberté. L'individu, et le groupe lui-même, sont soumis à une tradition dont le pouvoir est absolu. C'est la tradition qui fait autorité, qui incarne l'autorité. C'est le respect absolu de cette tradition qui explique la stabilité structurelle des sociétés primitives. Les sociétés primitives n'évoluent pas, parce que tout est fait pour que l'évolution ne soit pas possible. L'autorité de la tradition constitue-t-elle dès lors un pléonasme ?
  En un certain sens, c'est l'idée que défend Hannah Arendt, lorsqu'elle affirme que "l'autorité a disparu du monde moderne". Pour Arendt, l'autorité est par essence liée à la tradition (et à la religion). Elle est partie d'un tryptique formé de trois entités indissociables selon elle : la religion, la tradition, et l'autorité, dont l'origine est romaine. L'autorité trouve en effet son origine dans l'auctoritas romaine. Or, l'auctoritas s'enracine dans le passé, et le passé est sanctifié par la tradition : c'est ici qu'apparaît le lien entre autorité et tradition. La tradition est ce qui permet l'autorité en rappelant son fondement :

 

"La tradition préservait le passé en transmettant d'une génération à la suivante le témoignage des ancêtres qui, les premiers, avaient été les témoins et les créateurs de la fondation sacrée et l'avaient ensuite augmentée par leur autorité à travers les siècles. Aussi longtemps que cette tradition restait ininterrompue, l'autorité demeurait inviolée ; et agir sans autorité et sans tradition, sans normes et modèles admis, consacrés par le temps, sans l'aide de la sagesse des pères fondateurs, était inconcevable."[3]

 

L'auctoritas est à distinguer de la potestas. Elle est ce qui n'implique pas la contrainte pour être entendue ou obéie, bien au contraire. Elle est l'art d'obtenir l'obéissance sans recours à la menace ou à la contrainte. Elle pro­duit les effets de la force tout en étant le contraire même de la force. Elle est cette "puissance qui accorde la légitimité"[4], semblant "agir comme une force qui suspend la potestas où elle avait lieu et la réactive là où elle n'était plus en vigueur"[5]. Précisons que l'auctoritas ne dépend d'aucune instance. On n'investit pas quelqu'un d'une auctoritas. Elle émane de la personne (ce que confirme l'étymologie puisque le terme d'auctor, l'auteur, désigne celui qui est cause première. L'auteur d'une chose est celui qui est à l'origine de ladite chose). L'auctoritas, c'est donc l'influence, l'ascendant, le crédit. Elle n'est pas fondée sur la puissance légale de contraindre mais sur le prestige de la personne. Néanmoins, il ne s'agit pas d'une autorité personnelle au sens où c'est la personne elle-même qui détiendrait l'autorité. Plus exactement, c'est le statut de cette personne, autrement dit sa fonction sociale, qui lui confère prestige et donc autorité. Or, ce statut est le produit de la tradition.
  Pour Arendt, la véritable autorité, l'autorité au sens strict, est donc celle de la tradition. C'est ainsi qu'elle analyse la crise de l'autorité en général dans les sociétés modernes comme une conséquence de la disparition de celle-ci. Toutefois, faut-il suivre la philosophe dans cette analyse ? Ne faut-il pas poser la question de la légitimité de la tradition elle-même, et se demander s'il n'existe pas d'autres autorités tout aussi légitimes ?

 

  1. D'où vient l'autorité de la tradition ?

 

  Dans Le métier et la vocation d'homme politique, le sociologue allemand  Max Weber définit l'autorité traditionnelle comme "l'autorité de l'éternel hier, c'est-à-dire celle des coutumes sanctifiées par leur validité immémoriale et par l'habitude enracinée en l'homme de les respecter."[6] Dans son livre posthume, Économie et société (dans un chapitre consacré à la "domination charismatique"), il développe la nature de cette autorité traditionnelle :

 

"Nous qualifions de traditionnelle une domination lorsque sa légitimité s'appuie, et qu'elle est ainsi admise, sur le caractère sacré de dispositions transmises par le temps (« existant depuis toujours ») et des pouvoirs du chef. Le détenteur du pouvoir (ou les divers détenteurs du pouvoir) est déterminé en fonction d'une règle transmise. On lui obéit en vertu de la dignité personnelle qui lui est conférée par la tradition. Le groupement de domination est, dans le cas le plus simple, principalement fondé sur le respect, et déterminé par la communauté d'éducation."[7]

 

Ainsi, l'autorité de la tradition, c'est celle que lui confère la durée, le poids d'un temps immémorial. L'autorité traditionnelle possède un caractère sacré, et tire sa légitimité non de la raison ou d'une règle abstraite, mais de la croyance à son ancienneté, du fait qu'elle est investie d'une sagesse inhérente et inattaquable qui transcende toute raison humaine. Son essence sociale est la relation directe qui s'établit lorsqu'existe un tel rapport d'autorité, comme par exemple entre le professeur et son étudiant, le serviteur et son maître ou le chef religieux et son disciple.
  L'autorité de la tradition est celle que Kojève appelle l' "Autorité du Père", qu'il analyse comme étant celle de la cause sur l'effet. À son propos, il écrit :

 

"l'Autorité de l'être, c'est l'Autorité du type « Père » : l'autorité de la cause, de l'auteur, de l'origine et de la source de ce qui est ; l'Autorité du passé qui se maintient dans le présent par le seul fait de l' « inertie » ontologique de l'être."[8]

 

Ainsi, la tradition tire son autorité du fait qu'elle est la cause qui détermine la réalité sociale, politique, culturelle. Et si l' "on renonce consciemment et volontairement à « réagir » contre elle [c'est] parce qu'une telle « réaction » serait une réaction contre soi-même, une sorte de suicide."[9] C'est en tant que tradition que le passé exerce une autorité : car le passé ne peut exercer d'autorité que s'il s'agit de mon passé ("c'est-à-dire le passé qui est la « cause » de mon présent, et la « base » de mon avenir"[10]).
  L'identification de l'autorité du père et de la tradition, autorité à laquelle on ne peut échapper, se manifeste de façon dramatique dans le roman de Joseph Kessel, Les cavaliers. L'épopée à travers l'Afghanistan du héros, Ouroz, est en effet tout entière déterminée par le poids de la tradition, incarnée notamment dans le personnage de son père Toursène, le plus grand des tchopendoz (les cavaliers participant au bouzgachi). Au début du livre, Kessel rapporte des paroles de Toursène, à propos desquelles il écrit qu' "il faisait lever une tradition" :

 

"J'ai toujours eu un cheval, un cheval à moi. Ainsi que mon père et le père de mon père, et le père de celui-là. Tous bons et vrais tchopendoz. […] Moi, j'ai fait comme ont fait mon père et ceux qui l'avaient engendré."

 

Faire comme son père, et le père de son père, etc., être fidèle à "la tradition, à la loi de son clan, de son sang", voilà ce que tout bon afghan se doit de respecter. Ouroz, qui échoue à remporter le bouzgachi royal, vaincu et honteux, refuse l'aide de la médecine moderne et, devenu infirme, mais plus fou, plus déterminé et plus orgueilleux encore, décide de se racheter aux yeux de son père et de son peuple. Pour cela, il  rendra hommage à la tradition en exécutant, avec une seule jambe, les figures les difficiles et impressionnantes du bouzgachi, ce qu'aucun cavalier ne pensait possible de faire.
  Il y a donc bel et bien une autorité de la tradition, sans laquelle aucune société ne saurait se perpétuer. Cependant, elle n'est pas la seule autorité possible. Max Weber distingue ainsi, à côté de l'autorité traditionnelle, une autorité charismatique et une autorité rationnelle (ou légale). La première est celle du chef, "fondée sur la grâce personnelle et extraordinaire d'un individu", qui se singularise "par des qualités prodigieuses, par l'héroïsme ou d'autres particularités exemplaires". La seconde est l'autorité de la loi qui s'applique à tous, une loi non plus ancestrale (ou traditionnelle) mais fondée en raison. La raison vient donc se substituer à la tradition comme fondement de l'autorité. C'est là le message des Lumières, dont les Révolutionnaires français seront les porteurs.

Ex. : le culte de la raison (puis de l'Être suprême) devait ainsi remplacer le culte catholique, religion traditionnelle par essence.

  Toutefois, l'autorité charismatique est éphémère et, tôt ou tard, soit elle disparaît, soit elle Weber son "message" est intégré à la tradition. Finalement, peut-on critiquer l'autorité de la tradition sans faire disparaître l'autorité elle-même ? De plus, c'est au nom de l'autonomie qu'ont été critiquées simultanément l'autorité et la tradition. Or, l'autorité de la tradition n'est-elle pas au contraire indispensable à la liberté ?

 

  1.  L'autorité de la tradition est-elle un bien ou un mal ?

 

  Les Lumières se caractérisent par un mouvement de rationalisation et d'émancipation à l'égard de la tradition. Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières ont principalement pour cible la religion catholique et le pouvoir autocratique. À l'autorité de la tradition est substituée l'autorité de la raison libre et critique. Tout ce qui ne ressortit pas au tribunal de la raison autonome est ainsi dénoncé comme préjugé. Les penseurs des Lumières dénoncent le caractère figé et sacré de la tradition, et l'erreur dans laquelle celle-ci peut nous conduire. Ce message sera entendu par les Révolutionnaires français, qui ne vont pas se contenter de contester l'autorité de la tradition du point de vue des idées, mais détruire l'autorité traditionnelle sur le terrain politique.
À développer : comment les Révolutionnaires contestent, par leur entreprise même, l'autorité de la tradition alors que, dans le même temps,  ils se réfèrent à une certaine tradition, la tradition grecque et latine et en appellent à l'autorité de grands hommes du passé, érigés en modèles (Brutus par exemple).

  Les contestations de la tradition prouvent que celle-ci ne fait pas autorité par elle-même. Elle est revendiquée par le "traditionalisme" (incarné dans la France post-révolutionnaire par des penseurs comme Joseph de Maistre, Louis de Bonald ou Lamennais), qui conteste à la raison la capacité à établir la vérité et à fonder des valeurs. Celui-ci choisit dans le passé certains thèmes : le thème de la communauté contre la société, de la solidarité naturelle contre l'association réfléchie, les valeurs de la hiérarchie et de l'obéissance. Le traditionalisme s'autorise de la durée, car ce qui dure a de la valeur, et de la donation, car nous sommes toujours héritiers de nos parents, de la nation, du monde ou de Dieu. Bref, le passé, ou plutôt un certain passé, est supposé riche de sens, seul capable de fonder une appartenance. Toutefois, il semble qu'on puisse trouver une voie médiane entre le traditionalisme et la critique radicale de l'autorité de la tradition. C'est celle qu'a choisie le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer (1900-2002).
  C'est par une réflexion sur la notion de préjugé que Hans-Georg Gadamer en vient à réfléchir à la notion d'autorité dans son livre Vérité et méthode (1960). Il s'agit en fait pour lui, dans une perspective herméneutique, de montrer en quoi les préjugés sont des conditions de la compréhension, ce qui passe par une "réhabilitation de l'autorité et de la tradition".
  Gadamer commence par s'attaquer à l'Aufklärung (aux Lumières). À la suite de Descartes, qui dénonce les préjugés et par là même le parti pris erroné en faveur de ce qui est ancien, en faveur des autorités (en particulier l'autorité d'Aristote), l'Aufklärung va critiquer l'autorité comme contraire à la raison. Pour Gadamer, sa "véritable cohérence" se résume "dans la soumission de toute autorité à la raison."[11] Ce faisant, l'Aufklärung conduit à une déformation du concept d'autorité, car le concept d'autorité a alors été lié au "contraire absolu de la raison et de la liberté, l'obéissance aveugle"[12]. Or, selon Gadamer, l'idée d'autorité n'implique pas en son essence l'idée d'obéissance. En effet, comme il l'écrit :

 

"[…] la reconnaissance de l'autorité est toujours liée à l'idée que ce qu'elle dit ne relève pas de l'arbitraire, étranger à la raison, mais peut être en principe compris. En cela consiste l'essence de l'autorité que revendiquent l'éducateur, le supérieur, le spécialiste."[13]

 

  Ainsi, pour Gadamer :

 

"L'autorité n'a pas besoin de s'affirmer sur le mode autoritaire."[14]

 

Car le fondement de l'autorité ne réside pas dans "un acte de soumission et d'abdication de la raison, mais dans un acte de connaissance et de reconnaissance."[15] (on retrouve donc l'idée déjà développée par Kojève et Arendt selon laquelle il n'y d'autorité que reconnue : l'autorité implique la reconnaissance).
  Pour Gadamer, la reconnaissance de l'autorité passe par "un acte de la raison" ; ma raison me fait connaître (et donc reconnaître) que l'autre m'est "supérieur en jugement et en perspicacité". Cela signifie que mon jugement et le jugement de l'autre ne se valent pas ; le 1er est supérieur au 2e. Il n'y a donc pas d'arbitraire de l'autorité : elle peut être "en principe comprise" ; elle est fondée en raison.

  Ainsi, dans la mesure où le fondement de l'autorité réside dans la reconnaissance, cela signifie que le fondement de l'autorité est dans la liberté et non dans l'obéissance. C'est la liberté de la raison (du jugement) qui reconnaît l'autorité. C'est le cas notamment de l'autorité de la tradition.
  Tout ce qui est consacré par la coutume et la tradition possède une autorité anonyme. Certes, la tradition, c'est justement "le fait de s'imposer sans avoir été préalablement fondé en raison"[16]. Mais pour Gadamer, la tradition, disqualifiée par l'Aufklärung "conserve un droit à côté des arguments rationnels."

 

"En réalité, la tradition ne cesse pas de porter en elle un élément qui relève de la liberté et de l'histoire même. La tradition, même la plus authentique et la mieux établie, ne se déploie pas grâce à la force d'inertie qui permet à ce qui est présent de persister ; elle a au contraire besoin que l'on y adhère, qu'on la saisisse et la cultive. Elle est essentiellement conservation, au sens où celle-ci est également à l'œuvre dans toute transformation historique. Or, la conservation est un acte de raison, un de ceux, il est vrai, qui passent inaperçus."[17]

 

Pour Gadamer, conserver quelque chose traduit autant de liberté que l'innovation. Et la tradition, qui est "essentiellement conservation", requiert "un acte de raison", une adhésion volontaire, et non seulement subie. Les préjugés qui découlent de la tradition ne sont donc pas mauvais en eux-mêmes ; ils n'excluent pas tout recours à la raison.

 

Conclusion

 

   Il ne peut exister de société humaine sans autorité de la tradition. En effet, toute société implique (entre autres) un pouvoir politique, et donc une structure hiérarchique, caractérisée par des rapports de commandement et d'obéissance. Puisqu'il est impossible de maintenir cette structure par la seule force, ou par une négociation incessante, il faut fonder l'autorité et lui conférer une légitimité : c'est le rôle de la tradition. Toutefois, la tradition, quand elle justifiée par le traditionalisme, enferme les individus dans un cadre immuable et aliénant. Or, la tradition ne doit pas être une source d'aliénation pour les individus : en comprenant ce qui justifie son autorité, nous nous donnons les moyens d'une pensée critique à son égard. Nous pouvons ainsi la contester, tout en la reconnaissant, ce qui est le plus sûr garant d'une véritable autonomie.


[1] La société contre l'État, Chapitre 2, p. 26.

[2] La société contre l'État, p. 175.

[3] La crise de la culture, p. 163.

[4] André Magdelain, Jus Imperium Auctoritas. Études de droit romain, Rome, École française de Rome, 1990, p. 686.

[5] G.Agamben, État d'exception. Homo sacer, Paris, Éditions du Seuil, 2003, p. 133.

[6] Max Weber, Le savant et le politique, p. 126.

[7] « La domination charismatique », Economie et société, Paris, Plon, vol. 1, 1995, p. 301-302.

[8] Esquisse d'une phénoménologie du droit, p. 498.

[9] La notion de l'autorité, p. 87.

[10] Ibid., p. 125.

[11] Vérité et méthode, p. 299 [283].

[12] Ibid., p. 300 [284].

[13] Ibid., p. 301 [285].

[14] Ibid., p. 301 [285], note.

[15] Ibid., p. 300 [284].

[16] Ibid., p. 302 [286].

[17] Ibid., pp. 302-303 |286].

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Date de création : 07/10/2013 @ 12:25
Dernière modification : 16/11/2016 @ 15:03
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