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Texte à méditer :   La réalité, c'est ce qui ne disparaît pas quand vous avez cessé d'y croire.   Philip K. Dick
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Hors des sentiers battus
Le lieu

  "On n'échappe pas au lieu. C'est un point du globe, avec des attributs particuliers. Repérable, identifiable, définissable. Il est lui, il n'est pas ses voisins. Il est unique. Il est l'atome de l'espace, mais il n'existe pas deux lieux rigoureusement identiques. [...] La surface du globe est faite de la juxtaposition d'une multitude de lieux; en théorie, une infinité, si l'on traverse toutes les échelles des fractales ; en pratique, d'un nombre déjà respectable, si l'on additionne les lieux reconnus, aux échelles humaines c'est-à-dire nommés. [...] L'espace géographique est fait de l'ensemble des localisations. En son sens le plus concret et le plus général, il est l'espace de l'ensemble du monde, l'espace terrestre. En son sens le plus abstrait, l'espace géographique est tissu de milieux et de lieux."

 

Roger Brunet, Mondes Nouveaux, Géographie universelle tome 1, Hachette-Reclus, 1990.



  "Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu. L'hypothèse ici défendue est que la surmodernité est productrice de non-lieux, c'est-à-dire d'espaces qui ne sont pas eux-mêmes des lieux anthropiques et qui contrairement à la modernité baudelairienne, n'intègrent pas les lieux anciens : ceux-ci, répertoriés, classés et promus « lieux de mémoire », y occupent une place circonscrite et spécifique. Un monde où l'on naît en clinique et meurt à l'hôpital, où se multiplient, en des modalités luxueuses ou inhumaines, les points de transit et les occupations provisoires (les chaînes d'hôtel et les squats, les clubs de vacances, les camps de réfugiés, les bidonvilles promis à la casse ou à la pérennité pourrissante), [...], un monde ainsi promis à l'individualité solitaire, au passage, au provisoire et à l'éphémère, propose à l'anthropologue comme aux autres un objet nouveau dont il conviendrait de mesurer les dimensions inédites avant de se demander de quel regard il est justiciable. Ajoutons qu'il en est évidemment du non-lieu comme du lieu : il n'existe jamais sous une forme pure ; des lieux s'y recomposent ; des relations s'y constituent [...]. Le lieu et le non-lieu sont plutôt des polarités fuyantes."

 

Marc Augé, Non-Lieux, Le Seuil, 1992.



  "Les lieux ponctuent l'espace de leur matérialité doublée de toutes les valeurs qu'on leur prête. Ils fondent à la fois la carte des valeurs marchandes et celle des paysages. Les lieux, substance des territoires, ont une fonction mais aussi une expression, une signification. Lieux de la banalité : les maisons d'habitation, les zones de production agricole ou industrielle, les immeubles de bureaux, les lieux de loisir ou d'échange, les surfaces commerciales. Tous ont une certaine expression qui marque l'originalité d'une ville ou d'une région à moins qu'ils ne sombrent dans le conditionnement le plus standardisé, révélant ainsi la meilleure part ou la plus mauvaise des espaces vécus, entre poésie et encasernement.
  Mais un petit nombre de lieux, toujours quelques-uns en chaque territoire, ont une fonction supérieure. Ce sont de grands signes, des repères, des symboles. Ainsi les géographes distinguent-ils des « hauts lieux », les historiens des « lieux de mémoire ». Repères matériels, topologiques, marqueurs très matériels de territoires, soulignés par des panneaux indicateurs le plus souvent, ce sont aussi des signes porteurs d'histoire, de nature, de croyance, de religion, de pouvoir, de rencontre. On peut ainsi méditer sur la place de la Préfecture et ce qu'elle représente d'espace vécu autour de sa fontaine Napoléon III, lorsqu'elle réunit sur un rectangle parfaitement tracé l'hôtel préfectoral, le grand théâtre, le Grand Hôtel et sa terrasse, le musée des Beaux-Arts, le jardin public, le monument aux Morts où passent les tramways, les promeneurs, les notables et les élégantes. On peut aussi observer les Downtowns des métropoles mondiales et leurs gratte-ciel, les fontaines et les calvaires de village, les points de vue sommitaux, les méandres des grands fleuves sous la brume ou le soleil, les champs de bataille à l'infini du silence, les puits grouillant de vie du Sahel sec. Tous ces lieux, et beaucoup d'autres, marquent l'espace des hommes, tels une écriture sur la terre."

 

Armand Frémont, "Géographie et espace vécu", in Les espaces de l'homme, Odile Jacob, 2005, p. 107.



  "Dans l'expérience intellectuelle et affective, une distinction semble s'imposer entre deux notions : celle d'espace et celle de lieu. Dans le lieu (maison, ville, pays, etc.), nous vivons et exerçons nos activités. Dans l'espace, nous nous déplaçons, presque à l'infini, croyons-nous parfois. De ce fait, à un lieu nous sommes attachés comme à notre sécurité ; de l'espace, en revanche, nous rêvons comme à notre liberté. Cependant, l'espace et le lieu sont étroitement apparentés, non pas seulement parce que, dans une perspective physique et géographique, l'un découpe ses limites au sein de l'autre, mais aussi et surtout, dans la perspective des sciences humaines, et singulièrement de la linguistique, parce que l'homme leur fournit une commune définition, et la fournit dans ses langues par rapport à lui-même. L'espace n'existe que par rapport au pouvoir que l'homme possède de le mesurer, de le traverser, de le « maîtriser » (à des degrés évidemment divers), et ces relations que l'homme noue avec l'espace reçoivent des désignations dans toutes les langues. Quant au lieu, qu'il soit naturel ou construit, qu'il soit de dimensions réduites, comme une chambre, ou vastes, comme une montagne ou une forêt, il n'est rien en soi ; il est identifié comme lieu par le nom qu’il reçoit, que ce soit, en français par exemple, maison ou Paris ; il est identifié également par tout ce que le discours y investit de contenus culturels.
  Deux discours relativement peu connus méritent ici d'être cités comme témoignages de la valeur éminente du lieu dès lors qu'il est l'objet d'une mise en mots. L'un est la supplique que l'historien grec romanisé Appien, dans son Histoire romaine (livre 8, chapitre 12), écrite au IIe siècle, attribue à un citoyen carthaginois s'adressant aux chefs romains au moment où, à la fin de la troisième Guerre Punique (146 avant l'ère chrétienne), ils s'apprêtent à détruire Carthage : « Nous vous supplions [...] de ne pas priver nos dieux, qui ne vous ont fait aucun mal, de leurs temples [...] et de leurs fêtes, [...] ni nos morts de leurs sépultures, i...] et d'épargner notre forum, centre de notre cité ». L'implacabilité romaine ne tint évidemment aucun compte de cette supplique, à supposer qu'elle ait existé. L'autre discours est celui de Niels Bohr à un autre physicien illustre, Heisenberg, à propos du château danois de Kronberg, c'est-à-dire celui de Hamlet à Helsingör (en français Elseneur) : « Nul ne peut prouver que Hamlet [...] a vraiment vécu [...] ici. Mais tout le monde connaît les questions que Shakespeare lui a fait poser, la profondeur humaine qu'il révèle ainsi, de sorte qu'à lui aussi un lieu devait être attribué sur terre, ici à Kronberg. Dès que nous savons cela, Kronberg devient pour nous un château entièrement différent. »

  Ainsi, les lieux sont suscités comme tels par ce que la langue permet d’en dire, et par les représentations mentales qu’elle construit sur les mots."

 

Claude Hagège,  "Espace et cognition à la lumière des choix fait par les langues humaines", in Les espaces de l'homme, Odile Jacob, 2005, p. 242-243.
 

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Date de création : 15/01/2014 @ 16:16
Dernière modification : 16/03/2014 @ 17:37
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