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Texte à méditer :  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.   Georges Gusdorf
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Espace et pouvoir

  "[…] l'individualité, pour ainsi dire le caractère d'unicité personnelle, que possède le lieu de certaines personnes ou collectivités favorise ou empêche, avec des nuances intermédiaires infinies, que des relations partant loin de lui se nouent avec une diversité d'autres éléments. L'unité la plus parfaite des deux éléments a été atteinte par l'Église catholique grâce à son siège à Rome. D'une part, Rome est l'absolument unique, la création historique et géographique la plus incomparable, et le fait que « tous les chemins mènent à Rome » la fixe comme par un système d'un nombre infini de coordonnées ; mais d'autre part, l'étendue et  la richesse énormes de son passé, le fait qu'elle prenne figure de lieu géométrique de tous les changements et contrastes de l'histoire, histoire dont le sens et les traces sont idéalement comme visibles sur elles ou nés avec elle, - tout cela lui a fait complètement perdre la restriction de la localisation en un point. Par sa possession de Rome, l'Église a certes un lieu de résidence stable avec tous les avantages que donnent le fait de pouvoir toujours être trouvé, la continuité concrète et visible, et la sécurité de la centralisation de ses actions et de ses institutions propres ; mais elle n'est pas contrainte de le payer de toutes les autres difficultés et restrictions qu'entraînent les localisations de pouvoir en un seul point particulier, car Rome n'est pour ainsi dire même pas un point particulier. L'ampleur des destins et des enjeux qui se sont investis sur elle fait que son effet psychologique et sociologique s'étend bien au-delà de sa fixation en un lieu, alors qu'elle offre pourtant à l'Église aussi ra précision de cette fixation. Pour servir les buts de l'Église dans son rapport de domination avec les fidèles, elle lui offre l'individualité et l'unicité les plus complètes qu'ait jamais possédées un lieu, et en même temps la supériorité sur toutes les limitations et contingences de l'existence fixée individuellement.  Les grandes organisations ont besoin par nature d'un point central dans l'espace ; car elles ne peuvent survivre sans subordination et hiérarchie, et en général le commandant doit posséder une résidence fixe pour d'une part avec ses subordonnés sous la main, et d'autre part que ceux-ci sachent toujours où trouver leur chef. Mais lorsque la réunion merveilleuse entre localisation et dépassement de la localisation ne se rencontre pas comme à Rome, cela ne peut jamais s'obtenir qu'au prix de certains renoncements."

 

Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, 1908, tr. fr. Lyliane Deroch-Gurcel et Sibylle Muller, PUF, Quadrige 1999, p. 622-623.



  "De toute façon, les déplacements ont été le support de la centralisation surtout au sens politique, souvent le seul ou au moins par comparaison l'un des plus forts. D'une part, sous la forme d'une tournée unique, le roi prenait personnellement possession de chaque part du royaume, comme on le rapporte des anciens rois francs et comme les premiers rois de Suède le faisaient ; d'autre part, soit en permanence, soit périodiquement, le roi parcourait son royaume – le premier cas est attesté par les empereurs de l'ancien Empire germanique, le second par les plus anciens souverains russes qui visitaient chaque ville annuellement. La coutume russe doit avoir servi la cohésion du royaume ; la coutume allemande découlait de l'absence de capitale impériale et était précisément par là un signe inquiétant de décentralisation, mais dans ces circonstances c'était encore le mieux que l'on pouvait faire pour réunir les différentes parties de l'Empire dans la personne du souverain. Une des raisons même de ces déplacements des princes allemands, le fait que, faute de moyens de transports, les redevances en nature devaient être consommées sur place, créait une sorte de relation toute personnelle entre chaque région et le souverain. L'institution des Itinerant Justices en Angleterre sous Henri II servait un but analogue. Étant donné les imperfections de la centralisation et des communications, l'administration des comtés par des baillis était d'avance exposée à des abus considérables. Ce n'est qu'avec des juges itinérants que la plus haute instance de l'État se présenta partout, qu'ils  firent de toutes les parties du royaume – à travers la distance qui faisait d'eux des étrangers pour chacune de ces parties, et à travers l'homogénéité de leur jurisprudence sur le fond – une unité juridique et administrative placée au-delà des individus et centralisée dans la personne du roi. Tant que les moyens d'agir à distance, au-delà du local, échouent à pénétrer de cette unité jusqu'aux instances locales sédentaires, les tournées des fonctionnaires fournissent la façon la plus efficace de centraliser la dispersion spatiale en une unité politique idéelle. L'impression sensorielle de personnes dont on sait qu'elles viennent du point focal de l'ensemble et y retournent va dans le même sens. Ce caractère immédiat et concret donne à l'organisation fondée sur des éléments mobiles un avantage sur celle maintenue par des moyens plus abstraits – avantage qui  compense parfois son côté plus contingent et plus morcelé. Une organisation anglaise à demi socialiste, l'English Land-Restoration League, utilise pour sa propagande auprès des ouvriers agricoles des voitures rouges (red van) où loge son orateur, et qui, allant d'un lieu à un autre, constituent à chaque fois le centre des réunions et de l'agitation. Malgré sa mobilité, l'apparence caractéristique et bien connue partout de cette voiture en fait un élément psychologiquement stationnaire, par ses allées et venues, elle amène les membres du parti dispersés à prendre conscience de leur lien à travers l'espace peut-être mieux que ne pourrait le faire une filiale fixe du parti dans la même situation."

 

Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, 1908, tr. fr. Lyliane Deroch-Gurcel et Sibylle Muller, PUF, Quadrige 1999, p. 657-658.



  "L'exercice d'une domination sur des hommes révèle sa spécificité souvent dans le rapport qui lui est propre avec ses territoires géographiques. Nous considérons la domination d'un territoire comme la conséquence et l'expression de la domination sur des personnes. L'État domine son territoire parce qu'il régit toute la population de ce dernier. Certes, à première vue, on pourrait pousser plus loin en disant au contraire que le second énoncé est valide à la suite du premier : comme il n'y a pas de façon plus exhaustive d'embrasser un groupe humain que de délimiter son espace – de même que les principes géométriques s'appliquent nécessairement à tous les objets dans l'espace précisément parce qu'ils s'appliquent à l'espace –, la domination sur le territoire semble être la seule et unique cause pertinente de la domination sur les hommes dans ce même espace. Pourtant, cette maîtrise du territoire est une abstraction, une formulation après coup ou anticipée de la domination sur les personnes, puisque, outre la domination sur telles personnes à tels endroits qu'elles occupent, elle signifie ceci : à quelque endroit du territoire que se trouvent ces personnes ou d'autres, elles seront toujours sujettes de la même manière. La notion de maîtrise du territoire fait une continuité à partir de cette infinité de possibilités pour ainsi dire ponctuelles, elle anticipe par le biais de la forme de l'espace sans lacune ce qui ne peut jamais devenir contenu concret qu'ici et là. Car la fonction de l'État ne peut jamais être que de dominer des personnes, et dominer un  territoire dans le même sens serait une absurdité. Du point de vue conceptuel, c'est l'expression, et du point de vue juridique la conséquence, de l'exhaustivité avec laquelle l'État domine les sujets réels et possibles à l'intérieur de ses frontières. Naturellement, on a connu plusieurs formations historiques où un pouvoir étatique ou individuel possède le sol et en tire la domination sur ses habitants ; ainsi dans les sociétés féodales ou patrimoniales où les humains ne sont que des dépendances du sol, si bien que la vente de droit privé de celui-ci fait d'eux aussi les sujets du nouveau possesseur, et de même les seigneuries foncières russes où tant et tant d' « âmes » appartiennent au sol en tant que tel. Le même motif se retrouve dans un domaine plus restreint où a cours le principe cujus regio, ejus religio[1]. Mais en réalité, la domination sur les hommes ne découle jamais de la possession du territoire au même sens où la disposition des produits du sol découle de sa possession. Le rapport entre les deux doit au contraire toujours être établi au préalable par des normes ou des actes de pouvoirs spéciaux, c'est-à-dire que la domination des personnes doit toujours être une finalité spéciale, une intention expresse, non une compétence allant de soi. Mais si c'est le cas, la maîtrise du pays comme territoire de ces hommes est inévitablement un point secondaire, une technique ou une expression concentrée de la domination sur les personnes qui est le seul enjeu immédiat, à la différence de la disposition du pays pour ses produits ou toute autre exploitation. Dans le dernier cas, la possession du pays est l'élément immédiatement essentiel, parce que l'exploitation en découle naturellement. Seule la confusion entre ces deux sens de la domination du territoire peut faire oublier que c'est ici la formation sociologique, un rapport précis de sujétion au sein d'un groupe, qui détermine la notion géographique. C'est pour cette raison d'ailleurs que là où l'usage de droit privé du sol ne domine pas les consciences comme dans la féodalité, nous trouvons très souvent le roi défini comme roi non du pays, mais seulement de ses habitants, comme par exemple dans la royauté sémitique antique.
  Mais ce n'est pas seulement le fait universel de la domination, mais aussi ses formes particulières qui débouchent sur une expression dans l'espace. Du fait de la centralisation fonctionnelle qui constituait l'essence de l'État romain, et aussi plus tard celle des États français et anglais, l'Empire romain put jusqu'à sa fin passer pour le territoire dépendant de la ville, et Paris et Londres en France et en Angleterre pour les sièges fixes de ce pouvoir centralisateur. Cette forme sociologique trouve son expression spatiale la plus poussée dans l'État théocratique du Tibet : la capitale, Lhassa, a en son centre exact un grand cloître auquel mènent toutes les grandes routes et où le gouvernement a son siège."

 

Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, 1908, tr. fr. Lyliane Deroch-Gurcel et Sibylle Muller, PUF, Quadrige 1999, p. 673-674.


[1] "Tel prince, telle religion."


 

  "Souveraineté veut dire « espace » et de plus espace sur lequel s'exerce une violence (latente ou déchaînée), donc établi et constitué par la violence. À partir du XVIe siècle l'accumulation brisa les cadres des petites collectivités médiévales, les bourgs et villes, les fiefs et principautés. Seule la violence actualise les possibilités techniques, démographiques, économiques, sociales. Le pouvoir souverain s'étend sur un espace qu'il domine militairement, le plus souvent après l'avoir ravagé. Les États se changent en Empires, celui de Charles-Quint et des Habsbourg, celui des Tzars, puis celui de Napoléon, et celui dont Bismarck fut le stratège. Or ces empires, antérieurs à l'impérialisme, éclatent tôt ou tard, victimes de leur espace qui leur échappe. L'État-nation, basé sur un territoire déterminé, l'emporte à la fois sur la Ville-État (qui cependant dure jusqu'au XIXe siècle : Venise, Florence) et sur l'État-Empire, dont les capacités militaires sont tôt ou tard débordées. Le rapport « centralité-périphérie », à une échelle qui n'est pas encore planétaire, révèle déjà les limites de la centralité et du pouvoir étatique, la vulnérabilité des centres « souverains ».
  Il reste que tout État naît de la violence et que le pouvoir étatique ne persiste que par la violence exercée sur un espace. Cette violence provient de la nature, tant par les ressources mises en jeu que par les enjeux : richesses, territoires. Elle fait en même temps violence à toute nature, car elle lui impose des lois, des découpages administratifs, des principes politiques étrangers aux qualités initiales des territoires et des gens. En même temps encore, elle établit une rationalité, celle de l'accumulation, celle de la bureaucratie et de l'armée ; une unité, une logistique, un opérationalisme, un quantitativisme rendent possible la croissance économique et seront véhiculés par elle, jusqu'à prendre possession de la planète. La violence originelle, la création continue par la violence (par le feu et le sang, disait Bismarck), voilà la marque distinctive de l'État ; mais sa violence ne peut s'isoler. Elle ne se sépare ni de l'accumulation du capital ni du principe rationnel et politique d'unification, subordonnant et totalisant les aspects de la pratique sociale, la législation, la culture, la connaissance et l'éducation dans un espace déterminé, celui de l'hégémonie de la classe dominante sur son peuple et sa nationalité qu'elle s'approprie. Chaque État prétend produire l'espace d'un accomplissement, voire d'un épanouissement, celui d'une société unifiée, donc homogène. Alors qu'en fait et en pratique, l'action étatique et politique institue en la consolidant par tous les moyens un rapport de forces entre les classes et fractions de classes, entre les espaces qu'elles occupent. Qu'est donc l'État ? Un cadre, disent les spécialistes « politicologues », le cadre d'un pouvoir qui prend des décisions, de sorte que des intérêts (ceux de minorités : classes, fractions de classes, s'imposent, à tel point qu'ils passent pour intérêts généraux). D'accord, mais il faut ajouter : cadre spatial. Si l'on ne tient pas compte de ce cadre spatial, et de sa puissance, on ne retient de l'État que l'unité rationnelle, on en revient à l'hégélianisme. Seuls les concepts de l'espace et de sa production permettent au cadre du pouvoir (réalité et concept) d'atteindre le concret. C'est dans cet espace que le pouvoir central s'érige au-dessus de tout autre pouvoir et l'élimine. C'est dans cet espace aussi qu'une nation proclamée « souveraine » écarte toute autre nationalité et souvent l'écrase, qu'une religion d'État interdit toute autre religion, qu'une classe au pouvoir prétend supprimer les différences entre les classes. Le rapport à sa propre efficacité d'une institution autre que l'État – l'Université, la fiscalité, la justice – n'a pas besoin de passer par la médiation du concept d'espace pour se représenter ; l'espace où s'exerce une telle institution se définit par des décrets et règlements d'application dans l'espace étatique et politique. Par contre, ce cadre étatique et l'État comme cadre ne se conçoivent pas sans l'espace instrumental dont ils se servent. C'est si vrai que chaque nouvelle forme d'État et de pouvoir politique apporte son découpage de l'espace et sa classification administrative des discours sur l'espace, sur choses et gens dans l'espace. Elle commande ainsi à l'espace de la servir."

 

Henri Lefebvre, La production de l'espace, 1974, 4e édition, Ed. Anthropos, 2000, p. 322-324.

 

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Date de création : 20/01/2014 @ 15:58
Dernière modification : 13/04/2014 @ 10:14
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