* *

Texte à méditer :   La réalité, c'est ce qui ne disparaît pas quand vous avez cessé d'y croire.   Philip K. Dick
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
L'espace symbolique ou abstrait

  "L'espace et le temps forment le cadre où s'insère toute réalité. Rien de réel ne peut être conçu si ce n'est sous les conditions de l'espace et du temps. Rien dans le monde, selon Héraclite, ne peut excéder ses limites qui sont des limites spatiales et temporelles. Pour la pensée mythique, espace et temps ne sont jamais des formes pures ou vides, mais de grandes forces mystérieuses gouvernant toutes choses, réglant et déterminant non seulement la vie des mortels, mais aussi celle des dieux.
  Décrire et analyser le caractère spécifique de l'espace et du temps dans l'expérience humaine est l'une des tâches les plus intéressantes et les plus importantes qui s'offrent à la philosophie anthropologique. Il serait naïf et dénué de tout fondement de croire que l'espace et le temps ont  nécessairement une forme identique pour tous les êtres organiques. Il est évident que l'on ne peut attribuer aux organismes inférieurs le même type de perception spatiale qu'à l'homme. À cet égard, même entre le monde humain et le monde des anthropoïdes supérieurs demeure une différence nette et irréductible. Rendre compte de cette différence n'est pas cependant chose aisée si l'on se borne à appliquer les méthodes psychologiques ordinaires. Pour découvrir ce qui fait la spécificité de l'espace et du temps humains, il nous faut suivre une autre voie : il nous faut analyser les formes de la culture humaine.

  Ce qu'une telle analyse met d'abord en évidence est existe des types d'expérience spatiale ou temporelle fondamentalement différents. Toutes les formes de cette expérience ne se situent pas sur le même plan. Il existe des couches inférieures et des couches supérieures disposées selon un certain ordre. Les niveaux les plus bas peuvent être qualifiés d'espace et de temps organiques. Chaque organisme vit dans un certain milieu et doit, pour survivre, constamment s'adapter aux conditions de ce milieu. Même chez les organismes inférieurs, l'adaptation nécessite un système de réactions assez compliqué, une différenciation entre les stimuli physiques et une réponse adéquate à ces stimuli. Tout ceci ne doit rien à l'expérience individuelle. Les animaux nouveau-nés semblent avoir un sens très juste et aigu de la distance et de la direction spatiales. Un jeune poussin à peine sorti de sa coquille se repère et picore les grains répandus sur son chemin. Les biologistes et les psychologues ont étudié avec soin les conditions particulières dont dépend ce processus d'orientations spatiales. Bien que nous soyons incapables de répondre à toutes les difficiles questions qui se posent au sujet de la faculté d'orientation des abeilles, des fourmis et des oiseaux de passage, nous pouvons au moins donner une réponse négative. Il n'est guère possible d'admettre que les animaux suivent, dans leurs réactions très complexes, un processus idéationnel. Ils semblent au contraire guidés par des impulsions corporelles d'un genre particulier ; ils n'ont pas d'image mentale ou d'idée de l'espace, pas de représentation des relations spatiales.
  Avec les animaux supérieurs une nouvelle forme d'espace apparaît, que nous pouvons appeler espace perceptif. Cet espace n'est pas une donnée simple des sens ; dans sa nature très complexe interviennent des éléments appartenant aux différentes expériences sensibles – optique, tactile, acoustique et kinesthésique. La manière dont ces éléments coopèrent pour construire l'espace perceptif s'est avérée être l'une des questions les plus difficiles de la moderne psychologie de la sensation. Un grand savant, Hermann von Helmholtz, dut créer une branche entièrement nouvelle de la connaissance, l'optique physiologique, pour être en mesure de résoudre les problèmes que nous rencontrons ici. Néanmoins de nombreuses questions subsistent qui ne sauraient recevoir pour le moment de réponse décisive. Dans l'histoire de la psychologie moderne, la lutte sur « le sombre champ de bataille du nativisme et de l'empirisme » a paru interminable
  Nous n'envisagerons pas ici cet aspect du problème. La question génétique, la question de l'origine de la perception spatiale, qui a longtemps occulté tous les autres problèmes, n'est pas l'unique question, ni la plus importante. Dans la perspective d'une théorie générale de la connaissance et d'une philosophie anthropologique, une autre interrogation requiert maintenant notre attention et demande à être précisée. Plutôt que de rechercher comment s'origine et s'élabore l'espace perceptif, nous devons analyser l'espace symbolique. Ce faisant, notre interrogation se porte à la limite du monde humain et du monde animal. En ce qui concerne l'espace organique, l'espace d'action, l'homme semble à maints égards très inférieur aux animaux. Un enfant doit acquérir pour toutes sortes d'actions une habileté que l'animal possède à la naissance. Mais l'homme compense cette insuffisance par un don qu'il est seul à posséder et qui est sans analogue dans la nature organique. Il parvient, non pas immédiatement, mais par un processus intellectuel très complexe, à la notion d'espace abstrait ; et c'est cette notion qui non seulement ouvre à l'homme un nouveau champ de connaissance mais donne à sa vie culturelle une tout autre orientation.
  Ce sont les philosophes eux-mêmes qui, dès le commencement, ont rencontré les plus grandes difficultés en voulant déterminer la véritable nature de l'espace abstrait ou symbolique. L'existence d'un tel espace est l'une des premières et des plus importantes découvertes de la pensée grecque. Matérialistes et idéalistes ont souligné la portée de cette découverte. Mais les uns comme les autres ont eu beaucoup de mal à élucider son caractère logique. Ils avaient tendance à se retrancher derrière des assertions paradoxales. Ainsi Démocrite affirme que l'espace est un non-être (mê on), mais ce non-être, dit-il, a néanmoins une réalité vraie. Dans le Timée, Platon fait du concept d'espace un logismos nothos, un « concept hybride », qu'on peut difficilement définir en termes adéquats. Dans la science et la philosophie modernes, ces difficultés anciennes restent encore sans solution. Newton met en garde contre la confusion de l'espace abstrait – qui est l'espace mathématique réel – avec l'espace  de l'expérience sensible. Le seul principe, dit-il, selon lequel le vulgaire pense l'espace, le temps et le mouvement, est seulement dans les relations que ces concepts ont avec les objets sensibles. Mais il nous faut abandonner ce principe si nous voulons parvenir à une vérité scientifique ou philosophique authentique : la philosophie doit faire abstraction des données sensibles. La conception newtonienne devint la pierre d'achoppement de tous les systèmes sensualistes. Berkeley fit porter toutes ses critiques sur ce point. I1 soutenait que « l'espace mathématique réel » cher à Newton n'était en fait rien de plus qu'un espace imaginaire, une fiction de l'esprit humain. Si l'on accepte les principes généraux de la théorie berkeleyenne de la connaissance, cette thèse est difficilement réfutable. Il faut alors admettre que l'espace abstrait ne saurait avoir d'équivalent ni trouver un fondement dans quelque réalité physique ou psychologique. Les points et les lignes du géomètre ne sont ni des objets physiques ni des objets psychologiques ; ce ne sont que des symboles de relations abstraites. Si la « vérité » est rapportée à ces relations, alors le mot exigera d'être redéfini. Car ce n'est pas la vérité des choses qui importe, s'agissant de l'espace abstrait, mais celle des propositions et des jugements.
  Mais, avant que ce pas ne soit franchi et systématiquement assuré, la philosophie et la science ont dû parcourir un long chemin et passer par maintes étapes. Cette histoire n'a pas encore été écrite, bien qu'en suivre les différents moments soit sans doute une tâche passionnante. Ces étapes nous permettent de saisir le caractère même et la tendance générale de la vie culturelle de l'homme. Je dois me contenter ici d'en privilégier quelques-unes particulièrement représentatives. L'idée d'un espace abstrait n'apparaît guère dans la vie primitive et dans les conditions de la société primitive ; l'espace du primitif est un espace d'action, et l'action s'ordonne autour des besoins et des intérêts pratiques immédiats. Si tant est que nous puissions parler de « conception » primitive de l'espace, cette conception ne présente pas un caractère purement théorique. Elle est encore chargée de sentiments individuels ou sociaux concrets, d'éléments émotionnels.

 « Pour autant que le primitif exécute des activités techniques dans l'espace », écrit Heinz Werner, « pour autant qu'il mesure les distances, dirige son canoë, lance son épieu sur une cible et ainsi de suite, son espace en tant que champ d'action, espace pragmatique, ne diffère pas, dans sa structure, du nôtre. Mais lorsque le primitif fait de cet espace un sujet de représentation, un sujet de la pensée réflexive, surgit une idée originelle spécifique radicalement différente de toute notion intellectualisée. L'idée d'espace pour le primitif, même quand elle est systématisée, est liée de manière syncrétique au sujet. C'est une notion beaucoup plus affective et concrète que l'espace abstrait des cultures plus développées... Elle n'est pas aussi objective, mesurable, ni aussi abstraite... Elle révèle des traits égocentriques et anthropomorphiques, elle est "physionomico-dynamique", enracinée dans le concret et le substantiel.[1] »

  C'est en réalité une tâche quasi impossible pour la mentalité et la culture primitives que de franchir l'étape décisive qui seule peut nous mener de l'espace d'action au concept théorique ou scientifique d'espace – l'espace de la géométrie. Dans ce dernier, toutes les différences concrètes de l'expérience sensible immédiate sont supprimées. Il n'y a plus un espace visuel, acoustique, olfactif. L'espace géométrique se détache de tout le divers et l'hétérogène que la nature disparate des sens nous impose. Il s'agit maintenant d'un espace homogène et universel. Et ce n'est que par l'intermédiaire de cette forme nouvelle et particulière que l'homme a pu parvenir au concept d'un ordre cosmique unique, systématique. Jamais la représentation d'un tel ordre, d'une unité et d'une légalité de l'univers, n'aurait été possible sans la notion d'un espace uniforme. Mais il a fallu longtemps avant que cette étape puisse être franchie. La pensée primitive est non seulement incapable de penser un système spatial, mais elle ne peut pas même concevoir un schème de l'espace. Son espace concret ne peut être ramené à une forme schématique. L'ethnologie nous montre que les tribus primitives sont en général douées d'une perception extraordinairement fine de l'espace. Un natif de ces tribus sait distinguer les détails les plus subtils de son environnement. Il est extrêmement sensible à toute modification de place des objets familiers de son entourage. Il est capable de trouver son chemin même en des circonstances très difficiles. Quand il navigue à la rame ou à la voile, il suit avec la plus grande exactitude les méandres de la rivière qu'il remonte ou redescend. Mais un examen plus attentif nous apprend, non sans surprise, qu'en dépit de cette facilité, son appréhension de l'espace semble étrangement déficiente. Si on lui demande de faire une description générale du cours de la rivière, d'en donner le délinéament, il en est incapable. Lorsqu'on souhaite qu'il dessine une carte de la rivière et de ses méandres, il ne semble même pas comprendre la question. Nous saisissons ici très précisément la différence entre une appréhension concrète et une appréhension abstraite de l'espace et des relations spatiales. Le primitif connaît parfaitement le cours de la rivière, mais cette connaissance (acquaintance) reste très éloignée de ce que nous pouvons appeler connaissance (knowledge) en un sens abstrait et théorique. La connaissance, dans le premier cas, n'est qu'une présentation ; dans son sens théorique, elle implique et présuppose la représentation. La représentation d'un objet est un acte très différent du simple maniement de l'objet. Ce dernier n'exige qu'une suite déterminée d'actions, de mouvements corporels coordonnés ou qui s'enchaînent. C'est une question d'habitude acquise par la répétition constante de mêmes gestes. Mais la représentation de l'espace et des relations spatiales signifie bien plus. Pour représenter une chose, il ne suffit pas de savoir la manipuler comme il faut pour en faire un usage pratique. Il faut avoir une conception générale de l'objet et le considérer sous des angles différents afin de découvrir les relations qu'il entretient avec d'autres objets. I1 faut le-, situer, déterminer sa position dans un système général."

 

Ernst Cassirer, Essai sur l'homme, 1944, Chapitre 2, tr. N. Massa, Éditions de minuit, 1975, p. 67-72.


[1] Heinz Werner, Comparative Psychology of Mental Development, New York, Harper & Bros., 1940, p. 167.

 

Retour au menu sur l'espace

 


Date de création : 12/04/2014 @ 14:02
Dernière modification : 12/04/2014 @ 14:02
Catégorie :
Page lue 2913 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^