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Texte à méditer :   Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible.   David Rousset
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Hors des sentiers battus
Faire table rase du passé

  Comme vous le constaterez, il ne s'agit pas d'une proposition de devoir en bonne et due forme. J'y ai inclus de longues citations (avec leurs références précises) qu'il serait difficile d'attendre de la part d'un candidat aux concours ; j'ai développé de manière approfondie certaines références que je n'aurais pas eu le temps de développer autant lors d'un devoir en quatre heures ; j'ai mis des titres ; j'ai ajouté certains commentaires, etc. Je n'ai pas développé en revanche les références qui ont été bien exploitées dans les copies (Descartes et Freud, par exemple).

 

Introduction

 

Entrée en matière : Qui n'a jamais entendu (voire chanté) le premier couplet de L'Internationale, dont les paroles ont été écrites par Eugène Pottier en 1871 ?

"Debout ! les damnés de la terre !
Debout ! les forçats de la faim !

La raison tonne en son cratère,
C'est l'éruption de la fin.
Du passé faisons table rase
Foule esclave, debout ! debout !
Le monde va changer de base :
Nous ne sommes rien, soyons tout."[1]

Chant révolutionnaire par excellence, qui traversera les frontières, L'Internationale signifie clairement la nécessité, pour tous les opprimés, de renverser l'ordre ancien en en supprimant toute trace, c'est-à-dire, comme cela est explicitement exprimé, de…

Énoncé du sujet : …"faire table rase du passé".

Problématique : Comment toutefois envisager une telle action ? Est-il tout d'abord possible de prendre une telle expression à la lettre ? Comment en effet, le passé désignant ce qui a eu lieu, effacer celui-ci, c'est-à-dire faire qu'il n'ait pas été ? (= 1er problème) Plus que le passé lui-même, ne sont-ce pas les traces de celui-ci, sa mémoire, qu'il s'agirait alors d'effacer ? Cependant, une telle entreprise n'apparaît-elle pas inutile dans la mesure où ces traces semblent s'effacer d'elles-mêmes ? (= 2e problème). Par ailleurs, vouloir faire table rase du passé, autrement dit l'effacer totalement, c'est considérer que le présent peut entièrement s'affranchir du passé. Or, c'est nier que le présent est justement le produit du passé, et que sans passé, le présent n'aurait pu advenir. Vouloir nier le passé, c'est en ce sens s'interdire tout présent, et a fortiori tout avenir (ne dit-on pas justement que celui qui n'a pas de passé ne sait pas où il va ?) N'y aurait-il pas là un danger pour les hommes, qu'ils soient considérés individuellement ou collectivement ? (= 3e problème) À l'inverse, considérer que le présent n'est pas séparable du passé, n'est-ce pas affirmer que le présent découle nécessairement du passé, qu'il est déterminé par lui, et que par conséquent aucun changement réel, aucune réelle nouveauté n'est possible ? Dès lors, comment se libérer d'un passé aliénant, traumatisant ? (= 4e problème)[2] Aussi se posent les questions de la nécessité de l'oubli d'une part, et de la destruction de l'héritage du passé d'autre part.

Annonce du plan : Dans une première partie, nous nous demanderons donc si faire table rase du passé a vraiment du sens, dans la mesure où, d'une part, le passé ne pouvant être changé, le faire réellement disparaître serait tout simplement impossible, et où, d'autre part, le passé ne devant sa persistance qu'à la mémoire, celle-ci semble s'effacer d'elle-même. Puis, dans une seconde partie, nous verrons qu'il est parfois indispensable de se libérer du passé, ce qui nécessite de rompre avec lui, que ce soit politiquement, philosophiquement ou psychologiquement. Enfin, nous verrons dans une troisième partie, que la destruction du passé est caractéristique de toutes les entreprises totalitaires, et que les hommes ne peuvent espérer vivre libres que s'ils sont capables à la fois d'assumer leur passé, notamment à travers l'histoire, tout en autorisant l'oubli de certaines de ses conséquences.

 

I. Faire table du passé : un acte inutile ?

 

1. L'ineffaçable passé

 

  "Faire table rase du passé", voilà qui semble résumer l'entreprise connue sous le terme de négationnisme. On appelle en effet aujourd'hui négationnisme (terme préférable à celui de révisionnisme), le fait de nier que certains événements historiques ont eu lieu, au premier rang desquels la Shoah. Le négationnisme n'est pas un phénomène nouveau, comme le rappelle Pierre Vidal-Naquet :

"Un savant jésuite, Le RP Jean Hardouin (1646-1729), grand érudit, commença à partir de 1690 à nier l'authenticité de la plus grande partie des oeuvres conservées des littératures grecque et latine, classique ou chrétienne."[3]

Il a toutefois pris toute son acuité à la suite de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'un certain nombre d'individus ont remis en cause la réalité des crimes commis par les nazis dans leur volonté d'extermination des Juifs d'Europe. Le négationnisme est ainsi une forme de négation de l'histoire, autrement dit du passé. À son propos, Gisèle Sapiro écrit qu'il est "la manifestation du raisonnement idéologique pur poussé à son extrême dans le déni de la réalité"[4], affirmation qu'elle explicite ainsi :

"il a en effet montré comment, d'une volonté de minimiser une vérité gênante pour des raisons idéologiques, on « glisse » vers la négation de son existence et la justification pseudo-scientifique de cette contre-vérité, et surtout comment ce processus est le résultat d'une construction non pas individuelle mais collective, prise dans un espace des possibles et des pensables à un moment historique donné."[5]

Parce qu'ils n'acceptent pas la vérité, les négationnistes s'efforcent ainsi de la nier, ce qui revient à nier la réalité elle-même. On assiste alors à une véritable réécriture de l'histoire, réécriture qui présuppose préalablement d'effacer le passé, autrement dit d'en faire table rase. Cependant, une telle entreprise est-elle possible ?
  Évoquant ceux qui tentent de nier la réalité (qu'il s'agisse des hommes politiques "spécialistes de la solution des problèmes" ou plus généralement des menteurs), Hannah Arendt écrit qu' "ils s'efforcent de se débarrasser des faits et sont persuadés que la chose est possible du fait qu'il s'agit de réalités contingentes."[6] Or, il n'est pas possible de "se débarrasser des faits", comme le souligne Arendt :

"En vérité, on ne peut jamais y parvenir, que ce soit au moyen de la théorie ou par la manipulation de l'opinion publique- comme si, pour annuler une réalité, il suffisait qu'un nombre assez élevé de personnes soit persuadé de son inexistence. On ne peut y parvenir que par un acte de destruction radicale – comme celui de l'assassin qui déclare que Mme Une telle est morte et qui va aussitôt la supprimer. En matière politique, ce genre de destruction devrait être total."[7]

Ainsi, à propos de Trotski, le premier opposant à Staline que celui-ci fit assassiner et dont il s'efforça d'effacer toute trace (notamment sur toutes les photographies qui avaient été prises de lui), Arendt écrit :

"Il ne suffit pas d'assassiner Trotsky et de supprimer son nom de toutes les sources historiques pour effacer le souvenir du rôle qu'il a joué dans l'histoire de la révolution russe ; il aurait fallu pouvoir supprimer tous ceux qui furent ses contemporains  et pouvoir dominer le monde entier."[8]

Vouloir effacer le passé relève donc d'une impossibilité métaphysique, car l'être du passé ne peut être remis en cause. En effet, le passé étant ce qui a été, le fait qu'il ait été restera vrai de toute éternité. On peut effacer les traces du passé (les photographies de Trotski), mais on ne peut effacer le passé lui-même, c'est-à-dire faire qu'il n'ait pas été. C'est cette idée que martèle Vladimir Jankélévitch dans son livre L'Irréversible et la nostalgie (1974) :

"on peut effacer toutes les traces du passé, en faire disparaître toutes les séquelles empiriques, en étouffer jusqu'au plus lointain souvenir, mais on ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été ; on peut annuler les conséquences du passé, mais non pas nihiliser l'avoir-été ; la vie antérieure pourra être nulle et pratiquement non avenue, du moins par approximation ; elle ne sera jamais inadvenue !"[9]

Les négationnistes peuvent certes nier l'existence des chambres à gaz, mais ce faisant, ils ne font que mentir, car les chambres à gaz ont réellement existé, et il impossible de faire que cela n'ait pas été. Plus généralement, à supposer que l'oubli du passé soit total, cela n'impliquerait pas que du passé il ait été fait table rase, car il resterait que le passé a bien eu lieu. Autrement dit, oublier totalement le passé reviendrait à faire "comme s'il n'avait jamais existé" mais pas à ce qu'il n'ait pas existé. Comme l'écrit Jankélévitch :

"même si l'oubli le plus profond avait anéanti toute trace de l'événement passé et aboli toute influence actuelle ou virtuelle de cet événement, soit dans la conscience soit dans l'inconscient, même si l'événement effacé était en quelque sorte nul et non « advenu », l'oubli ne pourrait effacer l'ineffaçable ni détruire l'indestructible. Un être qui a totalement disparu et de la mémoire de tous les hommes et depuis des millénaires, par exemple un pauvre esclave inconnu mort à Syracuse cinq siècles avant Jésus-Christ, est assurément comme s'il n'avait jamais existé… Mais nous avons vu que c'était là une simple approximation : l'existence obscure de cet esclave est aussi négligeable que la chute d'une feuille en ce moment même à dix mille kilomètres de Paris. Plus simplement encore, le fait de l'avoir-eu-lieu, une fois l'événement advenu, devient éternel."[10]

Jankélévitch résume alors les choses en affirmant que "ce qui a une fois existé subsistera éternellement et laisse après soi un sillage métempirique infini"[11]. Ou encore :

"Celui qui a été ne peut plus désormais ne pas avoir été ; désormais ce fait mystérieux et profondément obscur d'avoir été est son viatique pour l'éternité."[12]

 

Ce n'est donc pas le passé que l'on peut effacer, mais les traces que celui-ci a laissées, en particulier dans la mémoire. La question serait donc de savoir s'il est possible de faire table rase des souvenirs du passé.

 

2. Avec le temps va, tout s'en va

 

  À l'origine, la "table rase", en latin, tabula rasa, renvoyait à la tabula, c'est-à-dire à une planche recouverte de cire ou une surface (de marbre par exemple) sur laquelle on écrivait. La "table rase" désigne ainsi la tablette de cire dont la surface est égalisée, sur laquelle rien n'est écrit. Les philosophes de l'Antiquité ont comparé l'âme à une telle tablette, sur laquelle s'inscriraient tous nos souvenirs. La réalité du passé, dont l'essence est de n'être plus, c'est en effet d'être présent dans la mémoire des hommes. C'est pourquoi Saint Augustin peut écrire dans ses Confessions (Livre XI, chapitre 20) que "Le présent du passé, c'est la mémoire". Faire table rase, c'est de ce point de vue effacer les souvenirs de notre mémoire.
  Est-il besoin toutefois besoin d'effacer la mémoire ? Il peut en effet sembler inutile de faire table rase du passé, dans la mesure où le passé s'efface de lui-même. En vérité, il s'agirait plutôt pour les hommes d'éviter que ne s'effacent les traces de leur passé comme en témoigne l'attitude du héros antique.

  Le héros veut que ses exploits soient chantés pour l'éternité. Or, il n'y a que la mort glorieuse, la "belle mort", jeune, sur le champ de bataille qui offre l'immortalité dans la mémoire des hommes (la "gloire impérissable").
1er exemple : Achille dans l'Iliade d'Homère. Thétis, la mère d'Achille lui prophétise deux vies possibles :

"Ma mère me dit en effet, la déesse Thétis aux pieds d'argent, que des génies funestes de deux sortes m'emportent vers la mort, vers ma fin : si je reste ici, à combattre, autour de la ville des Troyens, c'en est fait pour moi du retour, mais ma gloire sera immortelle ; si je retourne en ma maison, sur la terre de ma patrie, c'en est fait pour moi de la noble gloire, mais ma vie sera longue, et ce n'est pas de sitôt que la fin, la mort m'atteindra."[13]

Achille fera le choix d'une vie brève et glorieuse :

"Ainsi moi-même, si tel est mon sort, je girai, après ma mort. Mais maintenant, puissé-je prendre une grande gloire"[14].

Né pour la gloire, il n'a d'autre choix que mourir atteignant une immortalité, celle de la célébration épique, celle que lui donne le poète car il n'en est pas d'autre enviable…
2e exemple : À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.
  Dans À la recherche du temps perdu, Marcel Proust fait l'expérience de l'action destructrice du temps, et fait explicitement de la capture du temps vécu par l'écriture le sujet et la fin de son œuvre. La "recherche du temps perdu", c'est celle du passé qu'il s'efforce de faire revivre. Le temps est perdu au double sens de révolu et de dissipé. Il faut renoncer à revivre le passé, si le temps perdu doit autre être retrouvé. Le temps retrouvé, au second sens du terme, au sens du temps perdu ressuscité, procède de la fixation de ce moment contemplatif dans une œuvre durable. C'est par l'écriture que le passé peut être retrouvé.

  Dans le célèbre épisode de la madeleine, Proust affirme l'infirmité de la mémoire volontaire, en remettant au hasard le soin de redécouvrir l'objet perdu :

"Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à l'évoquer, tous les efforts de l'intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas."

Trempant sa madeleine dans son thé, il ressent un plaisir extraordinaire, une joie puissante, dont il n'identifie pas la cause. Continuant à boire, la sensation s'estompe, et il pressent que cette sensation est liée à un souvenir enfoui en lui. C'est "tout d'un coup" que le souvenir lui apparaît : il reconnaît "le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que [lui] donnait [sa] tante" et alors c'est tout Combray et ses environs, où il passait son enfance qui lui revient en mémoire. Le travail d'écriture apparaît donc comme un travail contre l'oubli.

Autres références qui auraient pu être utilisées : le livre W ou le souvenir d'enfance de Georges Pérec ; le film Valse avec Bachir d'Ari Folman.

Problème : même oublié, le passé imprime sa marque sur notre présent. C'est ce qui explique qu'on puisse vouloir l'effacer totalement : quand le passé est trop lourd de blessures ou d'injustices, c'est en s'affranchissant de celui-ci qu'il est possible d'améliorer les choses.

 

II. Faire table rase du passé pour s'en libérer

 

  Les révolutions, qu'elles soient politiques ou culturelles (scientifiques), ont pour but de renverser l'ordre ancien, considéré comme aliénant. Cependant, une telle entreprise est loin d'être facile, comme en témoigne Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son livre le Guépard[15].
  L'un des héros du livre, le jeune Tancrède, s'adresse en effet à son oncle, le Prince Salina, de manière paradoxale : "Si nous voulons que tout continue, il faut d'abord que tout change"[16]. En vérité, le paradoxe n'est qu'apparent, car à travers ces paroles, Lampedusa stigmatise la fausse révolution garibaldienne, comme il l'explicite à travers les pensées du vieux Prince :

"À présent, il avait pénétré tous les sens jusque-là cachés : les paroles énigmatiques de Tancrède, la rhétorique de Ferrara, les phrases fausses mais révélatrices de Russo, toutes avaient transmis leur rassurant secret. Il se passerait beaucoup de choses, mais ce ne serait qu'une comédie bruyante, romantique, avec quelques minuscules taches de sang sur sa robe bouffonne. On était au pays des accommodements, on n'y trouvait pas la « furia » française ; d'ailleurs, en France, pendant le mois de juin de 48, que s'était-il passé de sérieux ?"[17]

Le risque, en conservant ne serait-ce qu'une partie de l'ordre ancien, c'est finalement de changer les choses uniquement en superficie, mais absolument pas en profondeur. On aboutit alors à une révolution au sens premier (astronomique) du terme : un mouvement circulaire qui revient à son point de départ. On comprend donc que, face à une telle situation, l'unique solution puisse paraître de "faire table rase du passé", les paroles de l'Internationale prenant alors tout leur sens.

 

1. L'exemple des révolutions politiques

 

  Cf. les révolutionnaires français ; la révolution russe de 1917.
  Les révolutions ne sont toutefois pas que politiques, elles sont aussi intellectuelles.

 

2. De l'erreur à la vérité

 

Exemple : Descartes[18]
Pour Descartes, il s'agit de faire table rase de ses anciennes croyances.
Cf. l'entreprise de doute méthodique (à développer)

 

3. Les traumatismes du souvenir

 

  Nietzsche considère que l'oubli a une positivité, qu'il est même une condition nécessaire du bonheur : oublier, c'est se libérer du passé, donc pouvoir agir. Une conscience nostalgique, enfermée dans le passé ne peut conduire qu'à la paralysie
  Dans ses Considérations inactuelles, Nietzsche suggère qu'une vache ne connaît ni l'ennui ni la douleur, elle est incapable de se souvenir. Cet exemple tend à montrer que l'oubli n'est pas une simple "perte" de souvenir, mais un acte actif, portant en lui une puissance de libération. Bien sûr, l'amnésie complète serait aussi néfaste qu'une hypermnésie : Nietzsche affirme que le rapport au passé doit être équilibré : véritable "tri sélectif", l'oubli doit rationaliser notre relation au passé, laissant de côté tout ce qui peut troubler la paix du moment.

Voir les textes de Nietzsche sur l'oubli pour plus de précisions.

Autre référence que l'on pouvait exploiter : "Funès ou la mémoire", nouvelle de Borges dans Fictions

 

4. Faire table rase d'une partie du passé

 

  Dans le livre de Francis Scott Fitzgerald, l'énigmatique Gatsby est l'exemple même du rapport ambivalent au passé. Gatsby est tout d'abord un homme qui a fait table rase de son passé, par honte de ses origines modestes qui lui interdisent de prétendre à la main de Daisy, la femme qu'il aime ; il s'est créé de toute pièce un personnage, en s'inventant un passé. Plus tard, quand son voisin Nick Carraway apprend qu'il s'appelle en réalité James Gatz, qu'il n'a jamais réellement étudié à Oxford, et que sa fortune est due à des activités criminelles,
  Toutefois, d'un autre côté, Gatsby s'efforce de ressusciter le passé, ou plus exactement un certain passé, celui où il a vécu heureux avec Daisy. Ressusciter le passé, c'est faire en sorte que tout redevienne comme avant, comme il l'affirme à Nick :

- Je ne lui en demanderais peut-être pas tant. On ne ressuscite pas le passé.
- On ne ressuscite pas le passé ? répéta-t-il, comme s'il refusait d'y croire. Mais bien sûr qu'on le ressuscite !
- Il regarda autour de lui avec une brusque violence, comme si le passé était là, tapi dans l'ombre de la maison, mais hors de portée.
- Je ferai tout pour que les choses soient comme avant. Exactement comme avant."[19]

L'entreprise de Gatsby se révèle un échec, dont sa mort tragique est le symbole.

Problème : l'exemple de Gatsby montre que faire table rase du passé, c'est-à-dire en réalité refuser d'assumer celui-ci, ne peut constituer une solution, car c'est en croyant se libérer du passé qu'on en devient encore plus l'esclave.

 

III. Ce n'est qu'à partir du passé qu'on peut améliorer le présent

 

  Comme l'écrit Alexis de Tocqueville, "le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres"[20].  Faire table rase du passé, c'est donc se condamner à l'obscurité, comme l'ont bien compris tous les pouvoirs despotiques, et plus qu'aucun autre, le pouvoir totalitaire.

 

  1. Détruire le passé : une entreprise totalitaire

 

  Faire table rase du passé est le propre de tous les totalitarismes. Cf. l'État islamique détruisant les œuvres d'art assyriennes, ou les Bouddhas de Bâmiyân détruits par les Talibans en 2001.
Exemple : 1984 de George Orwell
  Le livre d'Orwell met en scène un société totalitaire, au sommet duquel se trouve un Parti tout puissant. Pour les dirigeants de ce parti, dont le but est l'exercice d'une domination totale sur les individus, il s'agit de couper les citoyens d'Océania "de tout contact avec le monde extérieur et avec le passé"[21]. C'est le rôle du Ministère de la Vérité, dans lequel travaille le héros du livre, Winston Smith. Celui-ci contribue en effet, au sein du Commissariat aux archives, à falsifier de façon permanente l'histoire en réécrivant des articles de journaux.
  En effaçant constamment le passé, le Parti peut contrôler les individus, car ceux-ci n'ont absolument aucun moyen de savoir qu'ils sont manipulés et qu'on ne cesse de leur mentir.

  "Le changement du passé est nécessaire pour deux raisons dont l'une est subsidiaire et, pour ainsi dire, préventive. Le membre du Parti, comme le prolétaire, tolère les conditions présentes en partie parce qu'il n'a pas de terme de comparaison. Il doit être coupé du passé, exactement comme il doit être coupé d'avec les pays étrangers car il est nécessaire qu'il croie vivre dans des conditions meilleures que celles dans lesquelles vivaient ses ancêtres et qu'il pense que le niveau moyen du confort matériel s'élève constamment.
   Mais la plus importante raison qu'a le Parti de rajuster le passé est, de loin, la nécessité de sauvegarder son infaillibilité. Ce n'est pas seulement pour montrer que les prédictions du Parti sont dans tous les cas exactes, que les discours statistiques et rapports de toutes sortes doivent être constamment remaniés selon les besoins du jour. C'est aussi que le Parti ne peut admettre un changement de doctrine ou de ligne politique. Changer de décision, ou même de politique est un aveu de faiblesse.

  Si, par exemple, l'Eurasia ou l'Estasia, peu importe lequel, est l'ennemi du jour, ce pays doit toujours avoir été l'ennemi, et si les faits disent autre chose, les faits doivent être modifiés. Aussi l'histoire est-elle continuellement récrite. Cette falsification du passé au jour le jour, exécutée par le ministère de la Vérité, est aussi nécessaire à la stabilité du régime que le travail de répression et d'espionnage réalisé par le ministère de l'Amour.
   La mutabilité du passé est le principe de base de l'Angsoc. Les événements passés, prétend-on, n'ont pas d'existence objective et ne survivent que par les documents et la mémoire des hommes. Mais comme le Parti a le contrôle complet de tous les documents et de l'esprit de ses membres, il s'ensuit que le passé est ce que le Parti veut qu'il soit. Il s'ensuit aussi que le passé, bien que plastique, n'a jamais, en aucune circonstance particulière, été changé. Car lorsqu'il a été recréé dans la forme exigée par le moment, cette nouvelle version, quelle qu'elle soit, est alors le passé et aucun passé différent ne peut avoir jamais existé. Cela est encore vrai même lorsque, comme il arrive souvent, un événement devient méconnaissable pour avoir été modifié plusieurs fois au cours d'une année. Le Parti est, à tous les instants, en possession de la vérité absolue, et l'absolu ne peut avoir jamais été différent de ce qu'il est."[22]

Comme l'écrira Hannah Arendt en 1975 :

"L'une des découvertes du gouvernement totalitaire a été la méthode consistant à creuser de grands trous dans lesquels enterrer les faits et les événements malvenus, vaste entreprise qui n'a pu être réalisée qu'en assassinant des millions de gens qui avaient été les acteurs ou les témoins du passé. Le passé était condamné à être oublié comme s'il n'avait jamais existé."[23]

 

2. On ne peut changer le présent sans se fonder sur le passé

 

  Dans son livre Vérité et méthode (1960), le philosophe allemand Hans-Georg Gadamer souligne le fait que même lors d'épisodes révolutionnaires qui ont conduit à effacer le passé, il reste toujours des traces de celui-ci.

"Même quand la vie, qui change, est soumise à de violents bouleversements, en période révolutionnaire, par exemple, se conserve, sous le prétendu changement de toutes choses, une part de passé beaucoup plus considérable que l'on ne pense et qui retrouve dès lors autorité en s'alliant à ce qui est nouveau."[24]

Cela ne doit toutefois pas être vu comme un mal ; il faut au contraire comprendre qu'on ne peut rien créer de nouveau si l'on ne s'appuie pas sur de l'ancien.
Cf. l'héritage grec et romain. L'héritage, c'est ce que nos prédécesseurs, nos ancêtres, nous ont laissé.

  Aucune révolution ne peut s'accomplir sans modèles ni références. De plus, à certains moments du processus révolutionnaire, se sont posés des problèmes de légitimité ou de légitimation, d'autant plus cruellement ressentis que, dans leur majorité, les grands révolutionnaires étaient des gens de robe, prompts à chercher des textes, des précédents, une jurisprudence justifiant leurs attitudes ou leurs actions. Ainsi, et paradoxalement, le processus révolutionnaire français s'appuie sur la tradition ou en tout cas sur l'héritage du passé.
  Comment justifier légalement ce qui est clairement un acte de rébellion ? La tradition française (récente d'ailleurs) ne reconnaît d'autre autorité, d'autre source de pouvoir que le roi, oint du Seigneur. Or, les représentants du peuple (comme ils se dénomment eux-mêmes) que sont les députés du Tiers État (avec quelques autres députés du clergé et de la noblesse qui les ont rejoints, comme l'abbé Grégoire ou La Fayette) inventent ou réinventent ce qui s'appelle la souveraineté nationale. Comme l'affirme expressément l'article 3 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen :

"Le principe de toute souveraineté résidant essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément."

  Or, qu'il n'y a pas d'autre source de pouvoir que le peuple, tel est le fondement même du système romain. L'acte fondateur de la Révolution française n'est donc rien d'autre que du droit romain appliqué, et la première République française peut être considérée comme le triomphe du modèle romain.
  Étudiant les relations entre les pères fondateurs et la tradition classique, Carl J. Richard remarque que "l'étude du passé n'était pas un passe-temps d'antiquaire. Le passé avait un sens, personnel et social, bien vivant. La perception de ce passé vivant construisait leur identité"[25].

 

  1. L'exemple de la cure analytique

 

Développer la théorie freudienne.

 

  1. Le processus d'amnistie

 

  Les mot "amnésie" (du grec amnêsia, verbe) : perte totale ou partielle de la mémoire, et "amnistie" (du grec amnêstia = pardon, du même verbe menmêsthai = se souvenir) : acte du pouvoir législatif prescrivant l'oubli officiel d'une ou plusieurs catégories d'infractions et annulant leur conséquences pénales (= pardon) ont la même racine. Néanmoins, tandis que l'amnésie constitue généralement un événement dramatique, l'amnistie peut s'avérer une action politique nécessaire pour préserver l'unité politique d'une nation.
  Dans l'amnistie, il ne s'agit pas d'affirmer que le passé n'a pas eu lieu, mais de faire comme s'il n'avait pas eu lieu, c'est-à-dire d'en annuler les conséquences.
Exemple : la commission de la vérité et de la réconciliation en Afrique du Sud destinée à panser les plaies du régime d'apartheid.

 

Conclusion

 

  À celui qui se sent prisonnier du passé, il peut sembler que ne s'offre qu'une seule solution : faire table rase de celui-ci., c'est-à-dire effacer toutes les traces qu'il a laissées. Cependant, croire que faire table rase du passé c'est s'en libérer apparaît comme une tragique illusion. En effet, il n'est pas anodin qu'une telle entreprise ait été (et soit encore) le but des régimes totalitaires, car c'est grâce à son passé que l'homme (comme individu ou comme espèce) peut espérer améliorer son présent. En d'autres termes, ce n'est qu'en assumant son passé, et donc en le connaissant, que l'on conquiert véritablement sa liberté.


[1] Les versions anglaises de L'internationale reprendront cette idée fondamentale qu'il s'agit de renverser l'ordre ancien. Version britannique : "Away with all your superstitions / Servile masses, arise! Arise! / We'll change henceforth [forthwith] the old tradition [conditions] / And spurn the dust to win the prize." ; version américaine : "It is time to win emancipation, / Arise, you slaves, no more in thrall ! / The earth will rise on new foundations : / We, who were nothing, shall be all !" Il est toutefois intéressant de noter que l'idée de "faire table rase du passé" disparaît dans la version moderne de Billy Bragg : "Let racist ignorance be ended, / For respect makes the empires fall ! / Freedom is merely privilege extended, / Unless enjoyed by one and all."

[2] Dans le développement, les problèmes 1 et 2 seront traités dans une même partie, et le traitement des problèmes 3 et 4 sera inversé.

[3] Les assassins de la mémoire, 1987, La Découverte, 2005, p. 148.

[4] "Le négationnisme en France", in Les assassins de la mémoire, La Découverte / Poche, 2005, p. 225.

[5] Ibid.

[6] "Du mensonge en politique", in Du mensonge à la violence, Pocket, Agora, 1994, p. 17.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] L'irréversible et la nostalgie, Champs essais, 2011, p. 94.

[10] L'irréversible et la nostalgie, Champs essais, 2011, p. 200.

[11] L'irréversible et la nostalgie, Champs essais, 2011, p. 201.

[12] L'irréversible et la nostalgie, Champs essais, 2011, p. 339. Cette citation a été reproduite sur la plaque qui commémore la mémoire de Vladimir Jankélévitch, apposée sur la façade de la maison du 1 Quai aux fleurs, à Paris, où il vécut de 1938 à sa mort en 1985 ("à l'exception des années passées dans la clandestinité").

[13] L'Iliade, Chant IX, v. 409-418, Garnier Frères, 1960, p. 156.

[14] L'Iliade, Chant XVIII, v. 120-122, Garnier Frères, 1960, p. 334.

[15] On peut aussi se référer à l'adaptation qu'en a faite Luccino Visconti.

[16] Le guépard, p. 30

[17] Le guépard, p. 44-45.

[18] On pourrait aussi prendre l'exemple de Francis Bacon, dont l'attitude est très semblable à celle de Descartes.

[19] Gatsby le magnifique, Chapitre VI, tr. fr. Jacques Tournier, Le livre de poche, 2000, p. 128-129.

[20] De la démocratie en Amérique, II, ch. 8, p. 399)

[21] 1984, 2e partie, chapitre IX, Folio, p. 282.

[22] 1984, 2e partie, chapitre IX, Folio, p. 302-303.

[23] "Retour de bâton", in Responsabilité et jugement, tr. fr. Jean-Luc Fidel, Payot, p. 333. Elle ajoute toutefois que les systèmes totalitaires (contrairement au 1984 d'Orwell) ont échoué dans leur tentative de faire oublier le passé : "Assurément, personne n'a voulu suivre la logique sans merci de ces dirigeants passés, surtout depuis, comme nous le savons désormais, qu'ils n'ont pas réussi. […] Je crois plutôt avec Faulkner que « le passé ne meurt jamais, il ne passe même pas », et ce, pour la simple et bonne raison que le monde dans lequel nous vivons à n'importe quel moment est le monde du passé ; il consiste dans les monuments et les reliques de ce qu'ont accompli les hommes pour le meilleur comme pour le pire ; ses faits sont toujours ce qui est devenu (comme le suggère l'origine latine du mot fieri - factum est). En d'autres termes, il est assez vrai que le passé nous hante ; c'est d'ailleurs la fonction du passé de nous hanter, nous qui sommes présents et souhaitons vivre dans le monde tel qu'il est réellement, c'est-à-dire qui est devenu ce qu'il est désormais." (Ibid., p. 334).

[24] Vérité et méthode, p. 303.

[25] The Founders and the Classics: Greece, Rome, and the American Enlightenment, Harvard University Press, 1995, p. 83.

 


Date de création : 11/11/2015 @ 20:31
Dernière modification : 11/11/2015 @ 20:58
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