* *

Texte à méditer :  C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.
  
Descartes
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
La parole magico-religieuse

  "Une très remarquable persistance des associations d'idées et d'actes est celle qui semble accorder un pouvoir occulte aux mots sur les choses.
  Même à une époque aussi récente que celle de Pline le Naturaliste, on pouvait lire : « Au sujet des remèdes fournis par l'homme, il s'élève d'abord une grande question toujours pendante : les paroles et les charmes magiques ont-ils quelque puissance ? S'ils en ont, il conviendra de les rapporter à l'homme. Consultés en particulier, les gens les plus sages n'en croient rien ; et cependant, en masse, les actes de tous les instants impliquent, sans qu'on s'en aperçoive, la croyance à cette puissance. [Pline se montre ici excellent observateur, et décrit très bien une action non-logique.] Ainsi, on pense que sans une formule de prière, il serait inutile d'immoler des victimes, et que les dieux ne pourraient être convenablement consultés. De plus, il y a des paroles diverses, les unes d'impétration, les autres de dépulsion (Littré), d'autres de recommandation. Nous avons vu que des personnes revêtues de magistratures souveraines ont prononcé des formules déterminées : pour n'omettre ou ne transposer aucun mot, un homme prononce la formule qu'il lit sur le rituel, un autre est préposé pour suivre toutes les paroles, un autre est chargé de faire observer le silence, un musicien joue de la flûte pour qu'aucune autre parole ne soit entendue ; et ces deux faits remarquables sont consignés, à savoir : que toutes les fois qu'un sacrifice a été troublé par des imprécations, ou que la prière a été mal récitée, aussitôt le lobe du foie ou le cœur de la victime a disparu ou a été doublé, sans que la victime ait bougé. On conserve encore, comme un témoignage immense, la formule que les Décius, père et fils, prononcèrent en se dévouant. On a la prière récitée par la vestale Tuccia, lorsque, accusée d'inceste, elle porta de l'eau dans un crible, l'an de Rome 609. Un homme et une femme. Grecs d'origine ou de quelqu'une des autres nations avec qui nous étions alors en guerre, ont été enterrés vivants dans le marché aux bœufs ; et cela s'est vu même de notre temps. La prière usitée dans ce sacrifice, laquelle est récitée d'abord par le chef du collège des Quindécemvirs, arrachera certainement à celui qui la lira l'aveu de la puissance de ces formules, puissance confirmée par huit cent trente ans de succès. Aujourd'hui, nous croyons que nos vestales retiennent sur place, par une simple prière, les esclaves fugitifs qui ne sont point encore sortis de Rome. Si l'on admet cela, si l'on pense que les dieux exaucent quelques prières ou se laissent ébranler par ces formules, il faut concéder le tout. »[1]

  Pline continue en invoquant la conscience, — non pas la raison ; c'est-à-dire qu'il met fort bien en lumière le caractère non-logique des actions. « (5,1) Pour confirmer ce qui vient d'être dit, je veux en appeler au sentiment intime de chacun. Pourquoi, en effet, nous souhaitons-nous réciproquement une heureuse année au premier jour de l'an? Pourquoi, dans les purifications publiques, choisit-on pour conduire les victimes des gens porteurs de noms heureux ?... Pourquoi croyons-nous que les nombres impairs ont pour toute chose plus de vertu, vertu qui se reconnaît dans les fièvres à l'observation des jours?... Attale (Philométor) assure que si en voyant un scorpion on dit deux, l'insecte s'arrête, et ne pique point. »
  Ces actes, grâce auxquels les mots agissent sur les choses, appartiennent à ce genre d'opérations que le langage courant désigne d'une manière peu précise, par le terme d'opérations magiques. Un type extrême est celui de certaines paroles et de certains actes qui, par une vertu inconnue, ont le pouvoir de produire certains effets."

 

Vilfredo Pareto, Traité de sociologie générale, 1916, tome I, § 182-183, édition française par Pierre Boven revue par l'auteur, Librairie Payot & Cie, 1965, p. 93-95.


[1] Pline, Histoire naturelle, XXVIII, 3, 1, (2), tr. fr. Littré.


 

  "Que l'on songe par exemple au rôle de la magie. En tant que forme de pensée et d'action, d'un côté, elle est utilisée par les hommes pour exercer fantasmatiquement une influence sur des phénomènes qu'ils n'ont guère de moyen d'influencer en réalité, par exemple la prospérité ou la ruine de leurs champs ou de leurs troupeaux, la foudre, la pluie, les épidémies et autres phénomènes naturels qui les touchent au plus profond de leur vie. Elle aide donc les hommes à adoucir par des pensées et des actes fantasmatiques le caractère intolérable d'une situation dans laquelle ils se trouvent livrés corps et âme comme de petits enfants à des forces mystérieuses et incontrôlables. Les formules et les pratiques magiques permettent de dissimuler et de bannir de la conscience l'angoisse de cette situation, l'insécurité totale et la vulnérabilité qu'elle implique, la perspective omniprésente de la souffrance et de la mort. Elles procurent à ceux qui les emploient le sentiment de pénétrer le sens des choses et d'accéder à un pouvoir sur leur déroulement. Et à partir du moment où, comme c'est généralement le cas, la croyance en l'efficacité de ces formules et de ces pratiques est partagée par tous les membres d'un certain groupe, elle prend une force difficile à ébranler. Mais d'un autre côté cette inféodation de la pensée et de l'action à des formes d'expérience fantasmatique, fortement chargées d'affectivité, à des formes d'expériences mythiques et magiques, fait qu'il est de plus en plus difficile voire totalement impossible pour les hommes de réduire la menace perpétuelle que font peser sur eux des phénomènes naturels incontrôlables en adoptant un mode de connaissance et d'action plus réaliste et de mieux maîtriser ces phénomènes."

 

Norbert Elias, Conscience de soi et image de l'homme, Années 1940-1950, in La société des invididus, tr. Fr. Jeanne Étoré, Pocket, 1997, p. 121-122.


 

  "La parole magico-religieuse est d'abord efficace, mais sa qualité de puissance religieuse engage d'autres aspects : en premier lieu, ce type de parole ne se distingue pas d'une action ou, si l'on veut, il n'y a pas à ce niveau de distance entre la parole et l'acte ; en outre, la parole magico-religieuse n'est pas soumise à la temporalité ; enfin, elle est toujours le privilège d'une fonction socio-religieuse.
  La parole chargée d'efficacité n'est pas séparée de sa réalisation ; elle est d'emblée une réalité, une réalisation, une action. Cet aspect se marque bien dans la substitution de prattein et de praxis au verbe de l'efficacité, krainein : Zeus ekprattei ; on parle de la praxis des oracles ; et les Érinyes[1], exécutrices des hautes œuvres de Justice, sont les Praxitheai, les déesses de la Justice « en marche ». L'usage de prattein est, en effet, réservé à une action naturelle dont l'effet n'est pas un objet extérieur et étranger à l'acte qui l'a produit, mais cette action même dans son accomplissement. Par ailleurs, tout semble se passer ; en dehors de la temporalité ; il n'y a pas trace à ce niveau d'une action ou d'une parole engagée dans le temps. La parole magico-religieuse se prononce au présent ; elle baigne dans un présent absolu, sans avant, ni après, un présent qui, comme la mémoire, englobe « ce qui a été, ce qui est, ce qui sera ». Si la parole de cette espèce échappe à la temporalité, c'est essentiellement parce qu'elle fait corps avec des forces qui sont au-delà des forces humaines, des forces qui ne font état que d'elles-mêmes et prétendent à un empire absolu. À aucun moment, la parole du poète ne cherche l'accord des auditeurs, l'assentiment du groupe social ; celle du roi de justice pas davantage : elle se déploie avec la majesté d'une parole oraculaire ; elle ne vise pas à établir dans le temps un de ces enchaînements de mots qui tirent leur force de l'approbation ou de la contestation des autres hommes. Dans la mesure où la parole magico-religieuse transcende le temps des hommes, elle transcende aussi les hommes : elle n'est pas la manifestation d'une volonté ou d'une pensée individuelle, elle n'est pas l'expression d'un agent, d'un moi. La parole magico-religieuse déborde l'homme de toutes parts : elle est l'attribut, le privilège d'une fonction sociale.

  Toutes les paroles des hommes, qui ont le privilège de « Vérité », se définissent par la même efficacité. Mais l'articulation d'Alètheia et du verbe krainein s'atteste particulièrement dans la représentation des Érinyes. Ce sont de vénérables déesses, à la mémoire inaltérable ; jamais l'oubli ne les atteint, car elles sont en quelque sorte antérieures au temps, elles ont l'âge du Vieux de la Mer. Mais si les Érinyes sont celles qui n'oublient pas (mnèmones), elles sont aussi les « véridiques » et celles qui « accomplissent ». On les nomme parfois Praxidikai, « Ouvrières de Justice » : elles s'identifient à la parole de malédiction, celle que prononce Œdipe dans son aveuglement, celle qui détruit les maisons. Leur « vérité » est la malédiction efficace qui déchaîne la stérilité, anéantit toute forme de vie.
  La « Vérité » s'institue donc dans le déploiement de la parole magico-religieuse, entée sur la Mémoire et articulée à l'Oubli. Mais la configuration d'Alètheia, que dessine l'opposition fondamentale de Mémoire et d'Oubli, engage d'autres puissances qui contribuent à la définir. Telles sont Dikè, Pistis, Peithô. Au même titre qu'Alètheia, la Justice est une modalité de la parole magico-religieuse, car la Dikè « réaliser ». Quand le roi prononce un « dit de justice », sa parole a valeur décisoire. Dans le domaine de la justice, l'Alètheia est naturellement inséparable de la Dikè, mais, dans le monde poétique, Dikè n'est pas moins indispensable : un éloge se rend « avec justice », tel celui que rendit la langue d'Adraste au devin Amphiaraos. « Louer le vaillant » s'accorde à la justice la plus stricte ; le Vieux de la Mer disait : « Louez de tout votre cœur, pour être justes, l'exploit de votre ennemi même. » D'une certaine façon, l'éloge est une forme de justice. Quand le poète chante une louange, il suit la voie de la justice ; les poètes sont des « hommes de talent et d'équité » ; leur Alètheia est renforcée par Dikè. En fait, dans le système de pensée religieuse où triomphe la parole efficace, il n'y a nulle distance entre la « vérité » et la « justice » : ce type de parole est toujours conforme à l'ordre cosmique, car il crée l'ordre cosmique, il en est l'instrument nécessaire."

 

Marcel Detienne, Les Maîtres de Vérité dans la Grèce archaïque, 1967, Le Livre de Poche, 2006, p. 122-126.


[1] Les Érynies sont des divinités vengeresses.

 

Retour au menu sur le langage

 

Retour au menu sur la parole


Date de création : 08/11/2016 @ 14:54
Dernière modification : 13/02/2017 @ 09:55
Catégorie :
Page lue 544 fois


Imprimer l'article Imprimer l'article

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^