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Texte à méditer :  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.   Gusdorf
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Hors des sentiers battus
L'atomisme

    "[…] la nature entière, telle qu'en soi-même, est formée de ces deux choses : les corps et le vide où ils sont placés et se meuvent diversement.
  La sensation commune montre que le corps existe en soi. Si la foi en celle-ci n'est pas première, inébranlable, dans le domaine de l'invisible aucune référence jamais ne pourra confirmer la seule théorie. Et sans l'espace ou lieu que nous appelons « vide », les corps ne pourraient se situer nulle part, ni se mouvoir en aucun sens absolument, comme nous l'avons démontré un peu plus haut.

  Autrement, il n'est rien, rien que l'on puisse dire différent de tout corps et sans rapport avec le vide, rien qui semble révéler une troisième nature. En effet, tout être devra posséder sa grandeur, vaste ou petite, qu'importe, pourvu qu'elle existe. S'il est sensible au toucher même léger, infime, il viendra grandir le nombre des corps, accroître leur somme s'il est intangible et se laisse partout traverser, voilà évidemment l'espace libre nommé vide.
  En outre, tout ce qui existera par soi-même agira et devra subir l'action d'autres agents  ou laissera en soi les choses exister et se faire. Mais rien ne ut être actif ou passif sans corps  ni fournir un lieu à moins d'être vacant et vide. Donc, en plus du vide et des corps, il ne demeure au nombre des choses aucune autre nature  qui tombe jamais sous nos sens ou qu'un esprit parvienne à découvrir par le raisonnement. Car, sous les divers noms, tout se réfère à ces deux choses comme propriété ou événement, tu le verras.
  Est propriété ce qui ne saurait être détaché ou isolé sans entraîner une perte totale : le poids de la pierre, la chaleur du feu, la fluidité de l'eau, le caractère tangible de tous les corps, intangible du vide. Au contraire, esclavage, pauvreté et richesse, liberté, guerre, concorde, et tous les autres faits dont le va-et-vient laisse la nature intacte, sont justement nommés chez nous « événements ». […]
  Poursuivons ; il n'y a que deux sortes de corps : les atomes et les composés de ces atomes. L'atome, aucune force ne parvient à le détruire : son corps solide lui assure enfin la victoire. Mais il n'est pas facile de croire qu'entre les choses il en soit jamais une au corps parfaitement solide. La foudre du ciel, comme les cris, les sons, passe les murs des maisons, le fer blanchit au feu, les roches éclatent sous la brûlure brutale de la chaleur. La rigidité de l'or cède et fond à la fournaise, ­même la glace du bronze, domptée par la flamme, se liquéfie. Le chaud traverse l'argent, tout comme le froid pénétrant; nous les avons bien sentis en tenant dans la main la coupe où l'on verse la rosée d'une eau limpide : tant il semble que rien au monde n'est solide.  Mais la vraie doctrine et la nature l'exigent : je prouverai donc en quelques vers, écoute bien, l'existence de corps solides et éternels ; nous tenons là les semences des choses ou atomes qui forment depuis toujours l'ensemble de la création.
  Puisque nous avons découvert une double nature bien différente en ses deux composants, le corps et le vide où toute chose s'accomplit, il faut que chacun d'eux existe par soi, pur. Là où l'espace que nous nommons le vide est vacant, il n'y a point de corps ; en revanche, là où se tient le corps, il n'existe absolument pas de vide.
  Les corps premiers sont donc solides et sans vide. De plus, comme le vide existe dans les choses, il faut de la matière solide tout autour, car, véritablement, on ne saurait admettre qu'une chose en son corps cache et retient un vide, à moins de supposer un contenant solide. Or il n'est rien d'autre qu'un agrégat de matière qui soit capable de tenir le vide enclos. Donc la matière, étant constituée de corps solides, a le pouvoir d'être éternelle, quand tout se désagrège.  Mais d'autre part, s'il ne s'étendait aucun vide, tout ne formerait qu'un solide et réciproquement, sans corps définis emplissant la place qu'ils occupent, tout l'espace existant serait un vide absolu. Puisqu'il n'est ni tout à fait plein ni tout à fait vacant, nul doute : matière et vide se délimitent l'un l'autre.
  Il existe donc des corps définis ayant pouvoir de différencier dans l'espace le vide par le plein. Et ces corps résistent aux assauts extérieurs, rien ne peut pénétrer leur texture et la défaire, aucune cause enfin ne le atteint ni ne les ébranle, comme je l'ai démontré un peu plus haut.
  Sans vide, rien ne peut être écrasé, broyé, coupé, fendu, rien n'absorbe plus l'eau, ni le froid mordant, ni le feu pénétrant qui ont raison de tout. Et plus une chose renferme de vide, plus elle se laisse pénétrer et ruiner. Si donc les corps premiers, comme je l'ai enseigné, sont solides et sans vide, il faut qu'ils soient éternels.
  En outre, si la matière n'avait été immortelle, l'ensemble des choses serait déjà retourné au néant pour en naître à nouveau tel que nous le voyons. Et comme j'ai dit que rien ne se crée de rien, que nulle créature à rien ne se réduit, il doit donc exister des éléments immortels, en lesquels chacune se résout à l'instant suprême, pour que la matière suffise à réparer les choses. Ces éléments sont donc d'une simplicité solide, sinon ils n'auraient pu se conserver d'âge en âge et depuis un temps infini renouveler le monde.
  Enfin, si la nature n'avait mis de borne à la division, les corps premiers seraient si fragmentés par le temps que rien désormais ne pourrait dans un délai fixé être conçu par eux ni atteindre au terme de sa vie. Nous voyons en effet toute chose au monde se détruire plus vite qu'elle ne se refait; ainsi, ce que la durée longue, infinie des jours et de tout le temps passé aurait jusqu'à présent brisé, détruit, dissous, jamais le reste du temps ne pourrait le réparer. Mais, en réalité, une limite de fragmentation reste fixée puisque nous voyons toute chose se refaire en conservant toujours un délai limité  pour atteindre en chaque espèce la fleur de son âge."

 

Lucrèce, De la nature, Livre I, v. 419-564, tr. fr. José Kany-Turpin, GF, 1998, p. 75-83.

 

  "Il n'est rien, rien que l'on puisse dire différent de tout corps et sans rapport avec le vide, rien qui semble révéler une troisième nature.
  En effet, tout être devra posséder sa grandeur, vaste ou petite, qu'importe, pourvu qu'elle existe. S'il est sensible au toucher même léger, infime, il viendra grandir le nombre des corps, accroître leur somme ; s'il est intangible et se laisse partout traverser, voilà évidemment l'espace libre nommé vide.

  En outre, tout ce qui existera par soi-même agira et devra subir l'action d'autres agents ou laissera en soi les choses exister et se faire. Mais rien ne peut être actif ou passif sans corps, ni fournir un lieu à moins d'être vacant et vide.
  Donc, en plus du vide et des corps, il ne demeure au nombre des choses aucune autre nature qui tombe jamais sous nos sens ou qu'un esprit parvienne à découvrir par le raisonnement.
  Car, sous les divers noms, tout se réfère à ces deux choses, comme propriété ou événement, tu le verras.
  Est propriété ce qui ne saurait être détaché ou isolé sans entraîner une perte totale : le poids de la pierre, la chaleur du feu, la fluidité de l'eau, le caractère tangible de tous les corps, intangible du vide.
  Au contraire, esclavage, pauvreté et richesse, liberté, guerre, concorde, et tous les autres faits dont le va-et-vient laisse la nature intacte, sont justement nommés chez nous « événements ».
  Ainsi du temps : il n'a pas d'existence propre.
  C'est à partir des choses que  naît le sentiment de ce qui est achevé pour toujours, réellement présent ou encore à venir.
  Personne, il faut l'admettre, n'a le sentiment du temps en soi,  abstrait du mouvement ou du paisible repos des choses.
  Mais, quand certains évoquent l'enlèvement d'Hélène ou la défaite des peuples troyens, prenons garde d'être forcés d'admettre leur existence propre parce que le passé irrévocable a supprimé les générations pour qui ce fut un événement.
  Or, tout ce qui est révolu peut être dit événement de la terre ou des régions de l'espace.
  Car enfin, sans la matière des choses, sans le lieu et l'espace où elles s'accomplissent, jamais le feu d'un amour inspiré par la beauté d'Hélène n'eût grandi au fond du cœur phrygien de Pâris, attisant les combats fameux d'une guerre sauvage, jamais, dans la nuit perfide, le cheval de bois n'eût enfanté des Grecs et embrasé Pergame.
  Tu peux donc voir que les faits, contrairement aux corps, n'ont jamais de réalité ni d'être propre et qu'ils n'existent pas non plus à la manière du vide ; le nom le plus juste que tu puisses leur donner est celui d'événements des corps ou de l'espace où tout s'accomplit."

 

Lucrèce, De la nature, Chant 1, vers 430-482, Traduction J. Kany-Turpin.

 

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Date de création : 10/09/2017 @ 17:27
Dernière modification : 21/09/2017 @ 07:47
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