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Benjamin Franklin
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Hors des sentiers battus
Le corps comme machine à survie selon Richard Dawkins

  "Au début, les machines à survie ne furent que des réceptacles passifs des gènes, ne leur assurant guère plus que des murs pour les protéger de la guerre chimique de leurs rivaux, des ravages de bombardements moléculaires accidentels. Les gènes se nourrissaient alors de molécules organiques qu'ils prenaient librement dans la soupe. Cette vie facile s'acheva quand la nourriture organique de la soupe – qui avait augmenté de volume sous l'influence énergétique de siècles de lumière solaire – s'épuisa. Une branche importante des machines à survie, appelées maintenant « plantes », commença à utiliser directement les rayons solaires pour construire des molécules complexes à partir de molécules simples, reproduisant à beaucoup plus grande vitesse le processus synthétique de la soupe originelle. Une autre branche connue désormais sous le nom d' « animaux », découvrit comment exploiter le travail chimique des plantes, soit en les mangeant, soit en mangeant d'autres animaux. Ces deux branches des machines à survie trouvèrent des astuces de plus en plus ingénieuses pour augmenter leur efficacité dans leurs diverses façons de vivre et découvrir de nouvelles possibilités de vie. Ramifications et sous-ramifications évoluèrent, chacune d'elles étant parfaitement adaptée à ses propres conditions de vie. Dans la mer, dans les airs, sur la terre, sous la terre, dans les arbres,à l'intérieur d'autres corps vivants, ces ramifications donnèrent naissance à l'immense diversité ­des animaux et des plantes, si impressionnante aujourd'hui.
  Les animaux et les plantes évoluèrent en corps multicellulaires, copies complètes de tous les gènes distribués à chaque cellule. Nous ignorons quand, comment et combien de fois cela s'est pro­duit. Certains emploient la métaphore de la colonie, décrivant un corps comme une colonie de cellules. Je préfère considérer le corps comme une colonie de gènes, et la cellule comme une unité de travail commode pour la chimie des gènes.

  Si les corps sont une colonie de gènes, ils ont indéniablement acquis dans leur comportement une individualité propre. Un animal se déplace comme un tout coordonné, comme une unité. Je me considère personnellement comme une unité, non comme une colonie, et il fallait s'y attendre. La sélection a favorisé les gènes qui coopèrent avec d'autres. Dans la compétition sauvage pour de rares ressources, dans cette lutte sans répit pour manger d'autres machines à survie et ne pas se laisser dévorer par elles, il dut y avoir une prime à la coordination centralisée (au lieu de l'anarchi­e) dans le corps communautaire. De nos jours, la coévolution mutuelle et compliquée des gènes s'est tellement développée que la nature communautaire d'une machine à survie individuelle n'est en fait plus identifiable."

 

Richard Dawkins, Le Gène égoïste, 1976, chapitre IV, tr. fr. Laura Ovion, Odile Jacob poches, 2003, p. 73-74.


 

  "Au cœur de la théorie du gène égoïste règne un certain paradoxe. Il s'agit de celui qui existe entre le gène et le corps de l'individu, agent fondamental de la vie. D'une part, nous avons l'image séduisante des réplicateurs d'ADN indépendants, gambadant comme des chamois, libres et sans contraintes durant des générations, rassemblés temporairement dans des machines à survie à usage unique, spirales immortelles rejetant comme une succession sans fin de spirales mortelles au fur et à mesure qu'elles se frayent un chemin vers leurs destins séparés. D'autre part, nous observons les corps individuels eux-mêmes et nous voyons que chacun constitue de toute évidence une machine cohérente, intégrée, extrêmement compliquée, destinée à un but évident. Un corps ne ressemble pas au produit d’un assemblage temporaire et flou d’agents génétiques hostiles qui n’ont guère le temps de se connaître avant d’embarquer à bord du spermatozoïde ou de l’ovocyte pour former la branche suivante de la grande diaspora génétique. Il a un cerveau qui n'a qu'une fonction, celle de coordonner une coopérative de membres et d'organes des sens pour réaliser un seul but. Le corps ressemble à un agent extraordinaire ayant ses propres règles et se comporte comme tel.
  Dans certains chapitres de ce livre, nous avons d'ailleurs réfléchi à l'organisme individuel en tant qu'agent s'efforçant d'optimiser ses succès en les transférant à tous ses gènes. Nous avons imaginé des animaux individuels mettant en œuvre un système économique complexe basé sur des « pseudo »-calculs sur les bénéfices génétiques de différents types d'actions. Pourtant, dans d'autres chapitres, la raison d'être fondamentale a été présentée du point de vue des gènes. Sans cette vision de la vie qu'a le gène, il n'y a pas de raison particulière qu'un organisme attache plus d'importance­ à sa reproduction et à sa parenté que, par exemple, à sa propre longévité.

  Comment allons-nous résoudre le paradoxe qui consiste à regarder la vie à partir de deux points de vue ? […]
  N'importe qui ayant une opinion sensée sur la sélection dar­winienne ne travaille pas directement sur les gènes. L'ADN est emprisonné dans la protéine, emmailloté dans ses membranes, protégé du reste du monde et invisible à la sélection naturelle. Si la sélection essayait de choisir les molécules d'ADN directement, elle trouverait difficilement un critère pour le faire. Tous les gènes se ressemblent, comme toutes les cassettes audio se ressemblent. Les différences importantes entre les gènes apparaissent seule­ment dans leurs effets. Cela signifie habituellement les effets sur le développement embryonnaire et donc sur la forme et le comporte­ment du corps. Les gènes qui gagnent sont ceux qui, dans un envi­ronnement influencé par tous les autres gènes d'un même embryon, ont des effets bénéfiques sur cet embryon. Bénéfique signifie qu'ils permettent à l'embryon de se développer pour devenir adulte à part entière, un adulte capable de se reproduire et de transmettre ces mêmes gènes aux générations futures. Le mot technique phénotype est utilisé pour les manifestations qu'un gène a sur le corps, l'effet qu'un gène, par rapport à ses allèles, a sur le corps via le développement. L'effet phénotypique d'un gène pourrait ê­tre, par exemple, la couleur verte de l'œil. En pratique, la plupart des gènes ont plus d'un aspect phénotypique, par exemple la couleur verte de l'œil et les cheveux bouclés. La sélection naturelle favorise certains gènes non pas à cause de la nature des gènes eux-mêmes, mais à cause de leurs conséquences – leurs effets phénotypiques."

 

Richard Dawkins, Le Gène égoïste, 1976, chapitre XIII, tr. fr. Laura Ovion, Odile Jacob poches, 2003, p. 313-315.


 

  "L'unité fondamentale, le premier moteur de toute vie, c'est le réplicateur. Un réplicateur est tout ce dont on fait des copies dans l'univers. Les réplicateurs existent d'abord grâce à de la chance, au mélange hasardeux de particules plus petites. Une fois qu'un réplicateur est né, il est capable de générer un éventail indéfini de copies de lui-même. Aucun procédé de copie n'est toutefois parfait, et la population des réplicateurs en vient à comprendre des variétés qui diffèrent. Certaines de ces variétés s'avèrent avoir perdu le pouvoir de se répliquer et leur espèce cesse d'exister. D'autres peuvent encore se répliquer, mais moins efficacement. Et il arrive que d'autres se retrouvent en possession de nouveaux pouvoirs : elles finissent même par se faire de bien meilleurs réplicateurs que leurs prédécesseurs et que leurs contemporains. Ce sont leurs descendants qui vont dominer la population. Au fur et à mesure que le temps passe, le monde se remplit de réplicateurs puissants et ingénieux.
  Peu à peu, des moyens de plus en plus compliqués sont découverts pour créer de bons réplicateurs. Les réplicateurs survivent non seulement grâce à leurs propriétés intrinsèques, mais aussi grâce à leurs effets sur le monde. Tout ce qu'il faut, c'est que ces conséquences, aussi tortueuses et indirectes soient-elles, rétroagissent ensuite et affectent le processus de copie du réplicateur.

  Le succès qu'un réplicateur a dans le monde dépendra du type de monde dont il s'agira – les conditions préalables. Parmi les conditions les plus importantes se trouveront d'autres réplicateurs et leurs effets A l'instar des rameurs anglais et allemands, les réplicateurs qui se font mutuellement du bien vont devenir dominants à condition qu'ils se trouvent en présence l'un de l'autre. À un certain stade de l'évolution de la vie sur terre, cet assemblage de réplicateurs mutuellement compatibles commença à prendre la forme de véhicules discrets – les cellules et plus tard les corps pluricellulaires. Les véhicules qui ont évolué vers un cycle de vie en goulot d'étranglement ont prospéré et sont devenus plus discrets en ressemblants de plus en plus à des véhicules.
  Ces matériaux vivants emballés en véhicules discrets sont devenus un trait si saillant et si caractéristique que, lorsque les biologistes sont entrés en scène et ont commencé à se poser des questions sur la vie, ils se les sont posées surtout au sujet des véhicules – les organismes individuels. Ceux-ci sont apparus en premier dans le conscient des biologistes alors que les réplicateurs – à présent connus sous le nom de gènes – furent considérés  comme faisant partie de la machine utilisée par les organisme individuels. Il faut faire un effort mental délibéré pour retourner la biologie dans le bon sens et nous rappeler que les réplicateurs arrivent en premier, aussi bien de par leur importance que par leur histoire."

 

Richard Dawkins, Le Gène égoïste, 1976, chapitre XIII, tr. fr. Laura Ovion, Odile Jacob poches, 2003, p. 353-354.


 

  "Les gènes ne se contentent pas de fabriquer des copies d'eux-mêmes qui passeront aux générations suivantes. Ils passent, de surcroît, du temps dans ces corps, et influencent la forme et la conduite des corps successifs dans lesquels ils se trouvent. Les corps, eux aussi, ont leur importance.
  Le corps d'un ours polaire, par exemple, n'est pas simplement le lit d'un ruisseau d'information numérique. C'est aussi une machinerie dont la complexité égale la taille de l'animal lui-même. L'ensemble des gènes de l'espèce des ours polaires forme une communauté – de bons camarades, qui se bousculent les uns les autres à travers le temps. Mais ils ne sont pas constamment en contact avec tous les autres de la communauté: ils changent de partenaires sein de cette communauté. Celle-ci est définie comme ensemble de gènes qui pourraient, potentiellement, rencontrer les autres gènes de la communauté (mais aucune des trente millions d'autres communautés de la planète). Les rencontres ont lieu, toujours, à l'intérieur de la cellule d'un corps d'ours polaire. Et ce corps n'est pas un récepteur passif d'ADN.
  Tout d'abord, la seule mention du nombre de cellules, chacune contenant elle-même un ensemble complet de gènes, défie l'imagination ! Environ neuf cents millions de millions pour un grand ours mâle. Si vous alignez toutes les cellules d'un seul ours polaire l'une après l'autre, la chaîne ferait facilement un aller-retour d'ici à la Lune. Les cellules peuvent être d'environ deux cents types différents, essentiellement les mêmes deux cents catégories que pour les mammifères : cellules musculaires, nerveuses, osseuses, de l'épiderme, etc. Chacun de ces types de cellules contient les instructions génétiques qui permettent de fabriquer n'importe lequel de ces types de cellules. Mais seuls les gènes correspondant au type de la cellule fonctionnent effectivement. Voilà pourquoi les cellules des différents types de tissus sont de tailles et de formes différentes. Qui plus est, les gènes à l'œuvre dans un type particulier de cellules font que ces cellules forment un tissu de forme elle aussi particulière. Les os ne sont pas des assemblages informes de tissu rigide et dur. Ils prennent un ensemble de formes caractéristiques, ensemble comportant des formes cylindriques creuses, des boules, des cavités articulaires, des vertèbres et des éperons.

  Les cellules sont programmées par leurs gènes spécifiques à se conduire comme si elles connaissaient leur situation par rapport aux autres cellules, et c'est ainsi qu'elles se constituent en des tissus qui ont la forme des lobes d'oreilles, ou de valves cardiaques, d'iris, ou de muscles du sphincter.
  Un organisme tel que celui de l'ours polaire compte plusieurs niveaux de complexité. Le corps est un ensemble complexe d'organes aux formes bien définies, tels que le foie, le rein, les os. Chacun de ces organes est un édifice complexe fabriqué à partir de certains tissus, eux-mêmes assemblages de ces briques élémentaires que sont les cellules, amalgamées en feuillets, couches successives ou, souvent, en blocs. À une échelle nettement plus fine, chaque cellule a une architecture fort complexe de membranes pliées et repliées sur elles-mêmes. […]
  Venons-en à présent au point final de cette discussion. Dans la mesure (plus ou moins grande) où les différences entre les individus sont dues aux gènes, la sélection naturelle peut privilégier certains caprices du jeu d'origami de l'embryon, ou de sa chimie, et en défavoriser  d'autres. Dans la mesure où le bras dont vous vous servez pour lancer un objet est déterminé par vos gènes, la sélection naturelle peut le privilégier ou le défavoriser. Si le fait d'être capable de bien lancer un objet a un effet fût-il minime, sur la probabilité d'un individu de survivre assez longtemps pour avoir des enfants, alors, dans mesure où cette qualité est génétique, les gènes auront plus de chances d'être transmis à la génération suivante. Tout individu peut mourir pour des raisons qui n'ont rien à voir avec son habileté à lancer des objets. Mais un gène qui a tendance à faire des individus de bons lanceurs, meilleurs lorsqu'il est présent qu'absent, sera présent dans un grand nombre de corps, « bons » et « mauvais », pour plusieurs générations. Du point de vue de ce gène particulier, les autres causes de décès sont équivalentes entre elles. Pour le gène, il n'y a que la perspective à long terme d'un fleuve d'ADN qui traverse les générations, abritées seulement pour un temps dans des corps particuliers, partageant seulement pour un temps un corps avec d'autres gènes, compagnons de route, qui pourront « échouer » ou « réussir » eux aussi."

 

Richard Dawkins, Qu'est-ce que l'évolution ? Le fleuve de la vie, 1995, tr. fr. Thiën Nga Lê, Hachette Littératures, Pluriel, 1999, p. 33-35 et p. 41.


 

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Date de création : 26/09/2017 @ 13:20
Dernière modification : 18/10/2017 @ 11:26
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