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L'organicisme

  "L'installation du concept d'organisation au cœur du monde vivant entraîne plusieurs conséquences. La première est celle de la totalité de l'organisme qui apparaît désormais comme un ensemble intégré de fonctions, donc d'organes. Ce qu'il faut considérer dans un être, ce n'est jamais chacune des parties prise en particulier, mais le tout, « la composition de chaque organisation dans son ensemble, dit Lamarck, c'est-à-dire dans sa généralité ». Si l'on peut reconnaître aux parties une valeur et une importance inégales, c'est toujours en se référant à la totalité. Cela se manifeste avec le plus de clarté dans les formes plus simples de l'organisation. « C'est particulièrement chez les insectes, dit Lamarck, que l'on commence à remarquer que les organes essentiels à l'entretien de la vie sont répartis presque également et la plupart situés sur toute l'étendue du corps, au lieu d'être isolés dans des lieux particuliers, comme cela a lieu dans les animaux les plus parfaits. »
  Ensuite, le concept d'organisation conduit à développer ce qu'avait déjà entrevu le XVIIIe siècle, l'idée que l'être vivant n'est pas une structure isolée dans le vide, mais qu'il s'insère dans la nature avec laquelle il noue des relations variées. Pour que vive un être, pour qu'il respire et se nourrisse, il faut un accord entre les organes chargés de ces fonctions et les conditions extérieures. Il faut que l'organisation réagisse à ce que Lamarck appelle « les circonstances ». Par circonstances s'entendent les habitats de la terre ou de l'eau, les sols, les climats, les autres formes vivantes qui entourent les organismes, bref toute « la diversité des milieux dans lesquels ils habitent ».

  Enfin avec le concept d'organisation s'introduit une coupure radicale dans les objets de ce monde. Jusqu'alors, les corps de la nature se répartissaient traditionnellement en trois règnes : animal, végétal et minéral. Par cette division, les choses se trouvaient pour ainsi dire sur le même pied que les êtres, ce que justifiaient les transitions insen­sibles reconnues aussi bien entre minéral et végétal qu'entre végétal et animal. Avec Pallas, Lamarck, Vicq d'Azyr, de Jussieu, Goethe, la fin du XVIIIe  siècle redistribue les « productions de la nature » non plus en trois, mais en deux groupes, que distingue le seul critère de l'organisation. « On remarquera d'abord, dit Lamarck dès 1778, un grand nombre de corps composés d'une matière brute, morte, et qui s'accroît par la juxtaposition des substances qui concourent à sa formation, et non par l'effet d'aucun principe interne de développement. Ces êtres sont appelés en général êtres inorganiques ou minéraux... D'autres êtres sont pourvus d'organes propres à différentes fonctions et jouissent d'un principe vital très marqué et de la faculté de reproduire leur semblable. On les a compris sous la dénomination générale d'êtres organiques » Dorénavant, il n'existe plus que deux classes de corps. L'inorganique, c'est le non-vivant, l'inanimé, l'inerte. L'organique, c'est ce qui respire, se nourrit, se reproduit ; c'est ce qui vit et qui est « nécessairement assujetti à la mort ». L'organisé s'identifie au vivant. Les êtres se séparent définitivement des choses."

 

François Jacob, La Logique du vivant, 1970, Chapitre II, Gallimard tel, 1996, p. 99-101.



  "Dans une montre une partie est l'instrument du mouvement des autres, mais un rouage n'est pas la cause efficiente de la production d'un autre rouage ; certes une partie existe pour une autre, mais ce n'est pas par cette autre partie qu'elle existe. C'est pourquoi la cause productrice de celles-ci et de leur forme n'est pas contenue dans la nature (de cette matière), mais en dehors d'elle dans un être, qui d'après des Idées peut réaliser un tout possible par sa causalité.
  C'est pourquoi aussi dans une montre un rouage ne peut en produire un autre et encore moins une montre d'autres montres, en sorte qu'à cet effet elle utiliserait (elle organiserait) d'autres matières ; c'est pourquoi elle ne remplace pas d'elle-même les parties, qui lui ont été ôtées, ni ne corrige leurs défauts dans la première formation par l'intervention des autres parties, ou se répare elle-même, lorsqu'elle est déréglée : or tout cela nous pouvons en revanche l'attendre de la nature organisée. - Ainsi un être organisé n'est pas simplement machine, car la machine possède uniquement une force motrice ; mais l'être organisé possède en soi une force formatrice qu'il communique aux matériaux, qui ne la possèdent pas (il les organise) : il s'agit ainsi d'une force formatrice qui se propage et qui ne peut pas être expliquée par la seule faculté de mouvoir (le mécanisme). [...]

  Dans la nature les êtres organisés[1] sont ainsi les seuls, qui, lorsqu'on les considère en eux-mêmes et sans rapport à d'autres choses, doivent être pensés comme possibles seulement en tant que fins de la nature et ce sont ces êtres qui procurent tout d'abord une réalité objective au concept d'une fin qui n'est pas une fin pratique, mais une fin de la nature, et qui, ce faisant, donnent à la science de la nature le fondement d'une téléologie, c'est-à-dire une manière de juger ses objets d'après un principe particulier, que l'on ne serait autrement pas du tout autorisé à introduire dans cette science (parce que l'on ne peut nullement apercevoir a priori la possibilité d'une telle forme de causalité)".

 

Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, 11, § 65, trad. A. Philonenko, Éd. Vrin, 1960, p. 193-194.


[1] Êtres organisés = êtres vivants.


 

  "La forme la plus générale de l'organicisme peut être par cinq principes fondamentaux : 1) le tout est plus que la somme de ses parties ; 2) la totalité détermine la nature des parties ; 3) les parties ne peuvent pas être comprises lorsqu'on les considère isolément, sans référence à la totalité ; 4) les parties sont dynamiquement reliées entre elles dans une interaction et une interdépendance incessantes ; 5) en conséquence, l'approche analytique, atomiste, caractéristique de la physique newtonienne classique se révèle inadéquate pour comprendre la vie dans son ensemble, ou dans ses différentes expressions animales ou végétales.
  Concrètement, par exemple, un biologiste ne peut pas comprendre les aspects spécifiques d'un organisme vivant en le découpant en morceaux et en étudiant ces morceaux séparément les uns des autres. La conception mécaniste et réductionniste s'interdit donc toute possibilité de connaître vraiment la nature vivante. L'analyse en laboratoire, faite sur les différents éléments d'un organisme (cellules, tissus, organes) afin d'éliminer tout facteur de trouble dû à l'action d'autres éléments, finit en réalité par ignorer la spécificité du vivant, qui s'exprime dans l'interaction systémique, et qui n'est compréhensible que par une approche globale, holiste.

  Un autre trait de l'organicisme, typique de ses courants les plus rigoureux, consiste à affirmer qu'une totalité, même après avoir été étudiée, ne peut pas être expliquée dans les termes propres à ses parties : car ce qui est entier par rapport à ses composantes, comme l'a amplement démontré pour les organismes vivants, la recherche embryologique au début du XXème siècle. Le tout, par conséquent, réclame une approche scientifique spécifique, pour laquelle il est indispensable de disposer d'une terminologie adaptée, afin de définir non seulement le tout, mais aussi ses propriétés, inexistantes dans les différentes parties et non déductibles de l'étude de ces parties. En définitive, le holisme refuse toute forme d'explication par le hasard (le tout est réglé par des lois et tend vers une fin immanente) et tout réductionnisme, c'est-à-dire l'assimilation du vivant au non-vivant, du complexe à l'élémentaire, de la forme à la matière et, plus généralement, de la biologie à la physique, surtout sous les formes « classiques » de celle-ci.
  Conception qualitative de la réalité, l'organicisme reconnaît la hiérarchie dans la nature : il n'annule donc pas les différences dans un tout collectif et niveleur, mais les valorise au contraire, dans la mesure où il considère différents plans d'existence et, par conséquent, envisage des totalités à des niveaux multiples (les holons d'Arthur Koestler), chacune étant incluse dans une totalité d'ordre supérieur, de sorte que se forme une hiérarchie, tant de « structures » que de « fonctions ». Sous ses formes les plus complètes, le holisme voit tout le cosmos comme une réalité différenciée en niveaux qualitatifs distincts, mais qui interagissent, tant horizontalement que verticalement (holisme absolu, dynamique et interactionnel). Il est donc logique que l'organicisme refuse tout nivellement, soit inter-spécifique (exemple : la conception zoomorphique de l'homme), soit intra-spécifique (exemple : l'égalitarisme). Toute théorie réductionniste repose en effet sur une image « robotique » de l'homme, d'origine clairement mécaniste. Elle postule : la réactivité primaire de l'organisme (le comportement est une réaction à des stimuli extérieurs, comme l'affirme par exemple Skinner) ; la recherche d'un état de repos de la part du vivant (théorie de l'équilibre) ; l'importance fondamentale des critères utilitaristes dans la détermination du comportement animal et humain (« efficientisme » et économisme).
  Selon le holisme, au contraire, l'organisme, en tant que totalité, possède une activité primaire, autonome, qui se manifeste dans le jeu, la créativité, etc., et qui, en tant que réalité dynamique, engendre des états psychologiques perpétuellement instables, phénomène bien connu des éthologistes : « Le comportement ne tend pas seulement à alléger les états de tension, mais aussi à en construire », écrit Bertalanffy, car la vie nie l'entropie psychologique, à savoir la relaxation complète et permanente (privation sensorielle), source d'ennui, voire de troubles mentaux. L'existence, enfin, d'un univers symbolique (la culture), n'en déplaise au réductionnisme de la sociobiologie, dément formellement les thèses de l'utilitarisme comportemental.
  En conclusion, il ne nous paraît pas excessif d'affirmer que la lutte pour la conservation de la totalité organismique fait partie de l'essence même de la vie ; c'est une lutte qui se déroule contre la menace permanente représentée par des facteurs de désagrégation (lésions, maladies, mort) destinés à entamer ou à détruire la totalité en la ravalant au rang de parties non corrélées."

 

Roberto Fondi, La Révolution organiciste, 1984, Introduction, Livre Club du Labyrinthe, 1986, p. 26-27.

 

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Date de création : 02/10/2017 @ 07:57
Dernière modification : 18/10/2017 @ 11:27
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