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Texte à méditer :  

Le progrès consiste à rétrograder, à comprendre [...] qu'il n'y avait rien à comprendre, qu'il y avait peut-être à agir.   Paul Valéry


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Hors des sentiers battus
La peau

  "- En revanche, j’espère qu’on devient plus… profond ?
  - Je n’ai pas cette impression. D’ailleurs, - profond ? … J’ai grand peur qu’il n’y ait de grandes illusions dans les tentatives que nous faisons pour nous creuser… Les uns croient pénétrer dans les couches primaires de leur existence… Ils y cherchent généralement des fossiles obscènes.

  - Ils ne les chercheraient pas s’ils ne les avaient pas déjà trouvés.
  - Bien entendu. Les autres imaginent qu’ils approchent ainsi de… ce qu’ils sont, au prix d’une contention et d’une sorte de… négation extérieure très pénible… Ils ne voient pas qu’ils ne font que s’infliger une déformation particulière…Ils essaient d’accommoder la sensibilité de leur conscience à je ne sais quelle vision retournée, — à des choses en-deçà… En somme, il y a peut-être des profondeurs accessibles, (mais ce que l’on y trouve ne vaut guère la peine d’y descendre) et des profondeurs insondables… Si même on y pouvait se risquer et y apercevoir quelque chose, on ne comprendrait rien à ce qu’on y trouverait.
  - Quant à moi, je suis simpliste. Si je m observe, je trouve… qu’il y a des choses que l’on peut dire aux autres ; et d autres, qu’on, ne peut dire qu’à soi-même… Et d’autres, qu’on ne peut même pas se dire à soi-même. Il y a quelques saletés, évidentes, — et d’ailleurs universelles… Cela n’a donc pas un immense intérêt. Et il y a encore des choses… qui semblent puissantes, indistinctes…
  - Tout à fait d’accord. Des choses qui ne ressemblent à rien… J’entrevois ici la vie des viscères…
  - Halte. Défense d’entrer. Danger de mort… Restons à la surface… A propos de surface, est-il exact que vous ayez dit ou écrit ceci : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau ?
  - C’est vrai.
  - Qu’entendiez-vous par là ?
  - C’est simplicissime… Un jour, agacé que j’étais par ces mots de profond et de profondeur
  - Que nous venons d’employer à notre aise… Écoutez : je constate que vous manifestez une sensibilité exagérée à l’endroit des mots. Vous vous cabrez à chaque instant. Ce sont des expédients, que diable !… La vie n’a pas le temps d’attendre la rigueur. On se débrouille. Napoléon disait qu’à la guerre, on s’engage de partout, et puis l’on voit…
  - Oh ! sur la guerre, il en a dit de toutes les couleurs… D’ailleurs, tous ceux qui ont pratiqué quelque chose, quand ils veulent exprimer ou transmettre leur expérience… Règle générale, ils émettent les préceptes les plus contradictoires… Vous en trouverez jusque dans l’Évangile…
  - J’avoue qu’en médecine même…
  - Même dans Hippocrate… Essayez de combiner : Principiis obsta, avec : Quieta non movere
  - On fait ce qu’on peut. Mais j’en reviens à vous. Vous butez à chaque mot… On ne peut pas parler tranquillement avec vous. On verse à chaque instant. Vous arrivez à ne plus pouvoir causer avec vous-même. Comment diable pouvez-vous parvenir à former la moindre pensée, dans ces conditions ? — Je me le demande !
  - Mon cher docteur, j’aime mieux n’arriver à rien consciemment, que de n’arriver à rien… sans m’en douter… Donc, j’étais agacé. Profond et profondeur m’exaspéraient.
  - Je parie que vous aviez lu quelque article sur Pascal.
  - Je ne tiens pas ce pari. Pas plus que celui de Pascal…
  - Et alors ?
  - Alors ?… Il m’est souvenu de ce qu’on trouve dans les livres de médecine au sujet du développement de l’embryon. Un beau jour, il se fait un repli, un sillon dans l’enveloppe externe…
  - L’ectoderme. Et cela se ferme…
  - Hélas !… Tout notre malheur vient de là… Chorda dorsalis ! Et puis, moelle, cerveau, tout ce qu’il faut pour sentir, pâtir, penser,… être profond : Tout vient de là…
  - Et alors ?
  - Eh bien, ce sont des inventions de la peau !… Nous avons beau creuser, docteur, nous sommes… ectoderme.
  - Oui, mais… il y a des prolongements.
  - Nous poussons jusque dans les viscères… Mais, de ce côté, nous n’avons pas d’appareils très perfectionnés. Rien qui ressemble aux combinaisons de mécanismes, à l’étalement de sensations qui se trouvent dans l’oreille et dans l’œil. Tout est grossier. Brutal. Cela ne sait guère dire que : Bon, ou mauvais.
  - Généralement : mauvais.
  - Mais rien de plus puissant, n’est-ce pas ?… Il y a là quelques gros tyrans qui agissent sans s’expliquer… La vie serait supportable sans les viscères !
  - Vous voulez me réduire à la mendicité !
  - Bref, la poussée de la sensibilité est fort inégale, ses moyens bien différents selon qu’elle s’épanouit vers… l’extérieur, ou qu’elle plonge dans les masses…
  - Laborieuses ! Je suis sûr que vous digérez capricieusement, et que nous avons le foie un peu gros…
  - Je n’en doute pas. Et c’est pourquoi je complète ma formule : Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau, — en tant qu’il se connaît. Mais ce qu’il y a de… vraiment profond dans l’homme, en tant qu’il s’ignore… c est le foie… Et choses semblables… Vagues ou… sympathiques !"

 

Paul Valéry, L'Idée fixe, 1932, Les Laboratoires Martinet, p. 20-22, Œuvres II, Pléiade, p. 215-216.

 

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Date de création : 30/11/2017 @ 08:59
Dernière modification : 30/11/2017 @ 08:59
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