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Texte à méditer :  C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.
  
Descartes
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Les multiples sens et dimensions de la mémoire

  "MÉMOIRE (XIIe ; memorie, 1050 ; lat. memoria).

  1. Cour. Faculté de conserver et de rappeler des états de conscience, passés et ce qui s’y trouve associé ; l’esprit en tant qu’il garde le souvenir du passé. « Ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire » (VOLT.). Évènement encore présent à la mémoire, vivant dans les mémoires. « Le peu que je savais s'est effacé de ma mémoire. » (ROUSS.). « Des refrains me remontent à la mémoire. » (J. LEMAITRE). Chercher, fouiller dans sa mémoire. Effort de mémoire. Bonne, mauvais mémoire. Avoir beaucoup, peu de mémoire. Perdre la mémoire. Lacunes de mémoire. « Il y a là un grand trou dans ma mémoire. » (DAUD.). Rafraîchir la mémoire de qqn. ◊ Loc. adv. DE MÉMOIRE, sans avoir la chose sous les yeux. Réciter, jouer de mémoire. V. Cœur (par). ◊ Mémoire de… : aptitude à se rappeler spécialement certaines choses. « La mémoire des lieux, des visages, des odeurs » (DUHAM.). Je n'ai pas la mémoire des noms. Psycho. Ensemble de fonctions psychiques grâce auxquelles nous pouvons nous représenter le passé comme passé (fixation, conservation, rappel et reconnaissance des souvenirs). Mémoire-habitude, conservation dans le cerveau d'impressions qui continuent à influer sur notre comportement sous forme d'habitudes. Mémoire affective, reviviscence d'un état affectif ancien, agissant sur nos représentations sans que nous en ayons conscience. Mémoire volontaire, mémoire involontaire (PROUST). Relatif à la mémoire : -mnésique. Perte de la mémoire. V. Amnésie. ◊ Mémoire organique. « Les cellules, comme l'esprit, sont douées de mémoire. » (CARREL) Avoir de la mémoire : une bonne mémoire. Il n'a pas de mémoire. Faculté collective de se souvenir. Rester dans la mémoire des hommes, de la postérité. « Ces noms sont restés exécrables dans la mémoire du peuple » (MICHELET). Techn. Dispositif permettant de recueillir et de conserver, dans les calculatrices (ordinateurs, etc.), les informations destinées à un traitement ultérieur ; le support de telles informations. Mémoires à cartes perforées, à disques et à tambours magnétiques ; mémoires sur films minces, mémoire à supraconductivité. Mise en mémoire d'une information.
  2.  1° La mémoire de : le souvenir (de qqc., de qqn). Conserver, garder la mémoire d'un événement. « Cette mémoire qu'il a de son visage, c'est bien l'amour » (CHARDONNE). « Le petit être dont je voudrais prolonger un peu la mémoire » (LOTI). Souvenir qu'une personne laisse d'elle à la postérité. V. Renommée. Réhabiliter la mémoire d'un savant. – LOC. Un roi de glorieuse, de triste mémoire. – En mémoire de (vieilli), à la mémoire de, pour perpétuer, glorifier la mémoire de. « On inaugurait une plaque à la mémoire d'Évariste Galois » (ALAIN). 3° (En phrase négative). De mémoire d'homme, d'aussi loin qu'on s'en souvienne. De mémoire de sportif, on n'avait assisté à un match pareil. 4° POUR MÉMOIRE, se dit, en comptabilité, de ce qui n'est pas porté en compte, et n'est mentionné qu'à titre de renseignement. Par ext. À titre de rappel, d'indication. Signalons, pour mémoire…"

 

Dictionnaire alphabétique & analogique de la langue française Le petit Robert, 1978, article "Mémoire".


 

  "MÉMOIRE. D. Gedächtnis, Erinnerung ; E. Memory ; I. Memoria.

  1. Fonction psychique consistant dans la reproduction d'un état de conscience passé avec ce caractère qu'il est reconnu pour tel par le sujet.
  2. Par généralisation, toute conservation du passé d'un être vivant dans l'état actuel de celui-ci. « La mémoire est une fonction générale du système nerveux ; elle a pour base la propriété qu'ont les éléments de conserver une modification reçue et de former des associations... La mémoire psychique n'est que la forme la plus haute et la plus complexe de la mémoire. » (RIBOT, Maladies de la mémoire, conclu­sion, p. 163.) - Se dit même quelque­fois de certains phénomènes des corps inorganiques.
  3. Souvenir. « Conserver la mémoire d'un fait. » (Ce sens, très usuel en latin, est rare en français, sauf dans quelques expressions toutes faites : « Perpétuer la mémoire d'un événe­ment ; rendre hommage à la mémoire d'un grand homme », etc."

 

André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, 2010, p. 606-607.



  "La mémoire proprement dite, ou, si vous voulez, la mémoire secondaire, [opposée à la mémoire primaire ou immédiate dont il vient d'être parlé,] est la connaissance d'un ancien état psychique reparaissant dans la conscience après en avoir disparu. Ou plutôt, c'est la connaissance d'un événement ou d'un objet auquel nous avons cessé un certain temps de penser, et qui revient enrichi dune conscience additionnelle le signalant comme l'objet dune pensée ou d'une expérience antérieures.
  On pourrait croire que l'élément essentiel de cette connaissance est la reproduction [revival] dans l'esprit d'une image ou copie de l'objet original. C'est bien ainsi que l'entendent maints auteurs, selon lesquels cette reproduction suffit à constituer un souvenir de l'expérience première. Mais cette reproduction sera ce quelle voudra, elle ne sera jamais un souvenir [a memory: c'est un double, une seconde édition, et qui n'a d'autre rapport avec la première édition que de lui ressembler d'aventure. Ma pendule sonne aujourd'hui, elle sonnait déjà hier, elle peut sonner encore un million de fois avant d'être hors de service ; la pluie tombe sur ma gouttière cette semaine, ainsi fit-elle la semaine dernière, et fera-t-elle sans doute in saecula sœculorum : mais pensez-vous que, par un pur effet de la répétition et de la ressemblance, ce coup qui sonne aujourd'hui se souvienne de ceux qui ont sonné avant lui ? que ce déluge rappelle à ma gouttière le déluge de la semaine dernière ? Qui soutiendrait un tel paradoxe ? Cependant ne m'objectez pas que le paradoxe tient à ce que pendule et gouttière n'ont pas de conscience ; prenez une conscience : ses sensations ne se souviendront pas plus l'une de l'autre que ne le font des sonneries de pendule, du seul chef qu'elles se répètent et se ressemblent. Récurrence n'est pas mémoire. Deux éditions d'un même état de conscience sont deux événements distincts, enfermés chacun dans sa peau ; l'état de conscience d'hier est mort et enterré : la présence de l'état de conscience d'aujourd'hui ne le fera pas ressusciter. Pour qu'une image présente puisse prétendre à s'identifier à une image passée, il faut encore une condition dont on ne parle pas.
  Cette condition, c'est que ladite image soit expressément rapportée au passé et pensée dans le passé. Mais comment penser une chose dans le passé, sinon en pensant simultanément et la chose et le passé et leur mutuelle connexion ? Et comment penser le passé ? Dans le chapitre de la perception du temps, nous avons vu que notre intuition immédiate du passé ne nous mène guère plus loin, que quelques secondes en arrière du présent. Hors de celte limite, nous concevons, nous ne percevons pas le passé ; nous n'en avons qu'une connaissance symbolique exprimée dans des mots, v.g. « la semaine dernière », « en 1850 », etc., ou nous ne le connaissons qu'au travers d'événements qu'il a contenus, v. g. « l'année où nous étions sur les bancs de tel collège, l'année où nous avons fait telle perle », etc. Si donc nous voulons penser une époque passée, il nous faudra la penser dans les états de conscience qui lui sont associés, dans son nom ou dans quelque autre symbole, ou encore dans certains événements concrets. Et si nous voulons la penser intégralement, il nous faudra utiliser à la fois le symbole et les souvenirs concrets. Ainsi, « rapporter » un événement spécial à une époque passée reviendra à le penser avec sa date et tout ce qui la détermine, bref reviendra à le penser avec une foule « d'associés » qui font corps avec lui [contiguous associates].
  Mais, même alors, nous n'aurons pas encore réalisé un souvenir. Car un souvenir est plus qu'un fait qui a sa date dans le passé : c'est un fait qui a sa date dans mon passé ; autrement dit il me faut le penser comme la répétition d'une de mes expériences antérieures. Il faut qu'il m'apparaisse enveloppé de cette « chaleur » et de cette « intimité » dont nous avons si souvent parlé, dans le chapitre du Moi, et qui sont les critères grâce auxquels la conscience reconnaît et s'approprie comme sienne n'importe quelle expérience.

  Voici donc les éléments requis pour qu'il y ait vrai souvenir : un sentiment général de la ligne du passé, une date particulière projetée en quelque point de cette ligne (date déterminée soit par son chiffre, soit par son contenu), un événement localisé à cette date, et enfin la revendication de cet événement par ma conscience comme partie intégrante de sa propre vie."

 

William James, Précis de psychologie, 1908, chapitre XVIII, tr. fr. E. Baudin et G. Bertier, Marcel Rivière, 1909, p. 375-377.

 

  "ANALYSE DU PHÉNOMÈNE DU SOUVENIR [OF MEMORY]

 

  La mémoire proprement dite, ou, si vous voulez, la mémoire secondaire, est la connaissance d'un ancien état psychique reparaissant dans la conscience après en avoir disparu. Ou plutôt, c'est la connaissance d'un événement ou d'un objet auquel nous avons cessé un certain temps de penser, et qui revient enrichi dune conscience additionnelle le signalant comme l'objet dune pensée ou d'une expérience antérieures.
  On pourrait croire que l'élément essentiel de cette connaissance est la reviviscence [revival] dans l'esprit d'une image ou copie de l'objet original. C'est bien ainsi que l'entendent maints auteurs, selon lesquels cette reproduction suffit à constituer un souvenir de l'expérience première. Mais cette reproduction sera ce quelle voudra, elle ne sera jamais une mémoire [a memory : un souvenir] : c'est un double, une seconde édition, et qui n'a d'autre rapport avec la première édition que de lui ressembler d'aventure. Ma pendule sonne aujourd'hui, elle sonnait déjà hier, elle peut sonner encore un million de fois avant d'être hors de service ; la pluie tombe sur ma gouttière cette semaine, ainsi fit-elle la semaine dernière, et fera-t-elle sans doute in saecula sœculorum : mais pensez-vous que, par un pur effet de la répétition et de la ressemblance, ce coup qui sonne aujourd'hui se souvienne de ceux qui ont sonné avant lui ? que ce déluge rappelle à ma gouttière le déluge de la semaine dernière ? Qui soutiendrait un tel paradoxe ? Cependant ne m'objectez pas que le paradoxe tient à ce que pendule et gouttière n'ont pas de conscience ; prenez une conscience : ses sensations ne se souviendront pas plus l'une de l'autre que ne le font des sonneries de pendule, du seul chef qu'elles se répètent et se ressemblent. Récurrence n'est pas mémoire. Deux éditions d'un même état de conscience sont deux événements distincts, enfermés chacun dans sa peau ; l'état de conscience d'hier est mort et enterré : la présence de l'état de conscience d'aujourd'hui ne le fera pas ressusciter. Pour qu'une image présente puisse prétendre à s'identifier à une image passée, il faut encore une condition dont on ne parle pas.
  Cette condition, c'est que ladite image soit expressément rapportée au passé et pensée dans le passé. Mais comment penser une chose dans le passé, sinon en pensant simultanément et la chose et le passé et leur mutuelle connexion ? Et comment penser le passé ? Dans le chapitre de la perception du temps, nous avons vu que notre intuition immédiate du passé ne nous mène guère plus loin, que quelques secondes en arrière du présent. Hors de celte limite, nous concevons, nous ne percevons pas le passé ; nous n'en avons qu'une connaissance symbolique exprimée dans des mots, v.g. « la semaine dernière », « en 1850 », etc., ou nous ne le connaissons qu'au travers d'événements qu'il a contenus, v. g. « l'année où nous étions sur les bancs de tel collège, l'année où nous avons fait telle perle », etc. Si donc nous voulons penser une époque passée, il nous faudra la penser dans les états de conscience qui lui sont associés, dans son nom ou dans quelque autre symbole, ou encore dans certains événements concrets. Et si nous voulons la penser intégralement, il nous faudra utiliser à la fois le symbole et les souvenirs concrets. Ainsi, « rapporter » un événement spécial à une époque passée reviendra à le penser avec sa date et tout ce qui la détermine, bref reviendra à le penser avec une foule « d'associés » qui font corps avec lui [contiguous associates].
  Mais, même alors, nous n'aurons pas encore réalisé un souvenir. Car un souvenir est plus qu'un fait qui a sa date dans le passé : c'est un fait qui a sa date dans mon passé ; autrement dit il me faut le penser comme la répétition d'une de mes expériences antérieures. Il faut qu'il m'apparaisse enveloppé de cette « chaleur » et de cette « intimité » dont nous avons si souvent parlé, dans le chapitre du Moi, et qui sont les critères grâce auxquels la conscience reconnaît et s'approprie comme sienne n'importe quelle expérience.

  Un sentiment général de la ligne du passé, une date particulière projetée en quelque point de cette ligne (date déterminée soit par son chiffre, soit par son contenu), un événement localisé à cette date, et enfin la revendication de cet événement par ma conscience comme partie intégrante de sa propre vie : voici les éléments requis pour qu'il y ait acte de mémoire.
  Il s'ensuit ce que ce que nous avons commencé à appeler « image », ou « copie », du fait de l'esprit, n'est pas du tout réellement ici dan cette forme simple vue comme une « idée » séparée, Ou du moins, si elle est ici en tant qu'idée séparée, aucun souvenir n'y est attaché. Quel que soit le souvenir, il est, au contraire, une représentation très complexe, celle du fait à rappeler plus ses associés, le tout formant un « objet» […] connu dans une impulsi­on [pulse] intégrale de conscience […] et exigeant pro­bablement un processus cérébral énormément plus complexe que celui dont dépend n'importe quelle image sensorielle simple. […]
  La mémoire est ainsi le sentiment, de, croire en un objet complexe particulier ; sauf qu'on ne peut rapporter tous les éléments de cet objet à d'autres états de croyance;  ni dire qu'il y a dans la combinaison particulière à chacun d’eux tels qu'ils apparaissent dans la mémoire autre chose de si particulier qui nous pousse à nous opposer à ce dernier aux autres formes de pensée comme quelque chose d'autre sui generis, nécessitant ainsi une faculté spé­ciale pour en rendre compte. Quand plus tard nous en serons à notre chapitre sur la Croyance, nous verrons que n’importe quel objet représenté qui est connecté soit médiatement soit immédiatement avec nos sensations présentes ou nos activités émotionnelles a tendance à être considéré comme une réalité. Le sens d'une relation active particulière dans celui-ci rapportée à nous-même est ce qui donne à un objet la qualité caractéristique de la réalité, et un événement passé simplement imaginé diffère d'un souvenir seulement par l'absence de cette relation de sentiment particulier. Le courant électrique, pour ainsi dire, entre celui-ci et notre moi présent n’est pas fermé. Mais dans leurs autres déterminations le passé re-souvenu et le passé imaginé peuvent être presque les mêmes. Autrement dit, il n'y a rien d'unique dans l'objet de mémoire, et on n'a besoin d'aucune faculté mentale spéciale pour rendre compte de sa formation. C'est une synthèse de parties considérées comme liées ensemble, la perception, l'imagination, la comparaison et le raisonnement étant des synthèses analogues de parties pcour former des objets complexes. Les objets de n’importe laquelle de ces facultés peuvent éveiller la croyance échouer à l'éveiller ; l'objet de mémoire est seulement un objet imaginé dans le passé (habituellement très complètement imaginé à ce niveau) auquel l'émotion de croyance adhère."

 

William James, Principles of psychology, 1890, vol. I, chapitre XVI, Holt & Company, p. 650-652.tr. fr. E. Baudin et G. Bertier.



  "Les biologistes et les psychologues n'utilisent pas toujours le terme de mémoire dans le même sens, et nous pouvons distinguer les trois grand types suivants de significations :

  I. – Les biologistes parlent de « mémoire » pour désigner la conservation de toute réaction acquise et cela dès le niveau des faits d'immunité. Lorsqu'une bactérie produit un anticorps en réponse à l'action d'un antigène, deux interprétations sont possible : ou il s'agit de préformations génétiques avec sélection après coup, et l'on ne parle pas de mémoire, ou la produc­tion de l'anticorps et une réaction acquise en liaison avec la structure de l'antigène, et l'immunité sera considérée comme un fait de « mémoire ». A fortiori toute conservation des résultats d'un apprentissage ou d'une habituation organiques sera appelée mémoire, etc. En cette première signification très large couvrant la conservation de toute acquisition somatique aussi bien que celle de tout schème acquis de comportement, nous emploierons le terme de « mémoire au sens du biologiste ».

  II. – En un sens plus restreint, réservé aux niveaux du seul comportement, on parle souvent de mémoire d'une façon encore large, qui couvre la conservation des habitudes ou des résultats d'apprentissage aussi bien que l'évocation de souvenirs-images ou que les faits de simple récognition. […]
  Nous n'appellerons […] pas mémoire n'importe quelle conservation d'un comportement antérieur et utiliserons les termes de « sché­matisme » ou de « conservation des schèmes » pour désigner la capacité des sujets de reproduire ce qui est généralisable en un système d'actions ou d'opérations (schèmes d'habitude quels qu'ils soient ; schèmes sensori-moteurs, conceptuels, opératoires, etc.); et nous appellerons « mémoire au sens large » celle qui englobe entre autres cette « conservation des schèmes ». On pourrait être tenté de répondre qu'autre chose est l'existence ou la construction d'un schème (par exemple de sériation ou de classification.) et autre chose est sa conservation, qui supposerait alors une sorte de mémoire spécialisée. Mais le propre d'un schème (par opposition à une conduite exécutée une seule fois) est précisément de relier les unes aux autres des situations analogues, donc de donner lieu à des reproductions ou à des généralisations, et la conser­vation du schème ne fait, par conséquent, qu'un avec son existence même. […]

  III. – Nous appellerons au contraire « mémoire au sens strict » les réactions relatives à des récognitions (en présence de l'objet) ou à des évocations (en son absence) et dont le premier critère distinctif est une référence explicite au passé : le sujet reconnaît un objet ou une séquence d'événements s'il a l'impres­sion de les avoir déjà perçus auparavant (à raison ou à tort, car il existe de fausses reconnaissances) ; et l'image-souvenir, dans l'évocation mnésique, se distingue de l'image représenta­tive en général (reproductrice ou anticipatrice) en ce qu'elle s'accompagne d'une localisation dans le passé (globale ou détaillée, correcte ou erronée) se manifestant par l'impression du déjà vécu ou perçu à un moment donné du temps (même non localisable) et non pas seulement du connu en général et encore moins du prévu. Ce premier critère s'accompagne d'un second annoncé à l'instant et peut-être plus essentiel encore quoique indissociable du précédent : la mémoire au sens strict et le souvenir-image ne portent que sur des situations, processus ou objets, qui sont singuliers et reconnus ou évoqués comme tels, par opposition aux schèmes, qui sont généraux (le schème de la sériation ou le concept du carré, etc.), ou aux images représentatives qui, quoique individuelles, symbolisent un schème général (l'image d'un carré en tant que symbole des carrés). Par exemple, si l'on utilise le concept de « stigmergie », tout en sachant qu'il s'agit d'une notion récente introduite en psychologie animale par Grassé, il n'y a là que la conserva­tion et l'application d'un schème, quoique acquis par transmis­sion extérieure, mais si l'on se rappelle avoir pris connaissance de ce concept par la lecture d'un traité de zoologie de Grassé, c'est là un souvenir en tant que lié à une situation vécue parti­culière et localisable avec plus ou moins de précision dans le temps.
  Mais cet exemple montre en même temps la possibilité d'intermédiaires entre le souvenir et la conservation d'un schème, car un étudiant, n'ayant aucun intérêt pour la stigmergie et n'utilisant en rien ce concept, peut se le rappeler lors d'un examen, et se le rappeler à des degrés divers (relation avec les « indices significatifs », relation avec les Termites, relation avec les travaux de Grassé, etc.). Mais ces intermédiaires, compa­rables à celui du poème appris par cœur cité à l'instant, n'infir­ment en rien, surtout lorsqu'ils sont empruntés à ces artéfacts sociaux que sont les examens scolaires, la dualité générale de structure et de fonctionnement entre la conservation d'un schème effectivement utilisé et celle d'un souvenir à la fois parti­cularisé et (approximativement) localisable quant à sa fixation dans le temps.

  La première différence entre la mémoire ainsi définie et la conservation des schèmes est alors que ceux-ci s'actualisent dans la situation présente sans référence explicite au passé sauf si cette utilisation nouvelle s'accompagne de souvenirs (mnésiques), ce qui peut parfois être utile mais n'est nullement nécessaire".

 

Jean Piaget et Bärbel Inhelder, Mémoire et intelligence, 1968, Introduction, PUF, p. 3-8.



  "La notion de mémoire est une notion carrefour. […]
   Mémoire, propriété de conservation de certaines informations, renvoie d’abord à un ensemble de fonctions psychiques grâce auxquelles l’homme peut actualiser des impressions ou des informations passées qu’il se représente comme passées.

  De ce point de vue, l’étude de la mémoire relève de la psychologie,  de la psychophysiologie, de la neurophysiologie, de la biologie et, pour les troubles  de la mémoire, dont le principal est l’amnésie, de la psychiatrie (cf. C. Flores, article Mémoire in Encyclopoedia Universalis).
  Certains aspects de l'étude de la mémoire par l'une ou l'autre de ces sciences peuvent évoquer, soit de façon métaphorique, soit de façon concrète, certains traits et problèmes de la mémoire historique et de la mémoire sociale (Morin-Piattelli-Palmarini).
  La notion d'apprentissage, importante pour la phase d'acquisition de la mémoire, conduit à s'intéresser aux divers systèmes d'éducation de la mémoire qui ont existé dan les diverses sociétés et à différentes épo­ques : les mnémotechniques.
  Toutes les théories conduisant dans une certaine mesure à l'idée d'une actualisation plus ou moins mécanique des traces mnémoniques ont été abandon­nées au profit de conceptions plus complexes de l'activité mnémonique du cerveau et du système ner­veux : « le processus de mémoire chez l'homme fait intervenir non seulement la mise en place de traces, mais la relecture de ces traces », et « les processus de relecture peuvent faire intervenir des centres nerveux très complexes et une grande partie du cortex », même s'il existe « un certain nombre de centres cérébraux spécialisés dans la fixation de la trace mnésique » (1.-P. Changeux, in E. Morin et M. Piattelli-Palmarini, p. 356).
  L'étude notamment de l'acquisition de la mémoire par les enfants a permis de constater le grand rôle tenu par l'intelligence (J. Piaget et B. Inhelder). Dans la ligne de cette thèse, Scandia de Schonen déclare : « La caractéristique des conduites perceptivo-cognitives qui nous semble fondamentale est l'aspect actif, cons­tructif de ces conduites » (De Schonen, p. 294), et elle ajoute : " C'est pourquoi l'on peut conclure en souhai­tant que des recherches ultérieures se développent qui traitent du problème des activités mnésiques en les resituant dans l'ensemble des activités perceptivo-­cognitives, dans l'ensemble des activités qui visent, soit à s'organiser de façon nouvelle dans une même situation, soit à s'adapter à des situations nouvelles. Ce n'est peut-être qu'à ce prix, que nous comprendrons un jour la nature du souvenir humain qui gêne si prodigieusement nos problématiques » (p. 302).
  D'où diverses conceptions récentes de la mémoire mettant en valeur les aspects de structuration, les activités d'auto-organisation. Les phénomènes de la mémoire, aussi bien sous leurs aspects biologiques que psychologiques ne sont que les résultats de système dynamiques d'organisation et ils n'existent que « dans la mesure où l'organisation les maintient ou les reconstitue ».
  Des savants ont été ainsi amenés à rapprocher la mémoire de phénomènes relevant directement des sciences humaines et sociales.
  Ainsi Pierre Janet dans L'évolution de la mémoire et la notion de temps (1922) « considère que l'acte mnémonique fondamental est la "conduite de récit" qu'il caractérise tout d'abord par sa fonction sociale parce qu'elle est communication à autrui d'une information en l'absence de l'événement ou de l'objet qui en constitue le motif ». Ici intervient le « langage-produit lui-même de la société ». Ainsi, Henri Atlan étudiant les systèmes auto-organisateurs, rapproche « langages et mémoires » : « L'utilisation d'un langage parlé, puis écrit, est en fait une extension formidable des possibilités de stockage de notre mémoire, qui peut, grâce à cela, sortir des limites physiques de notre corps pour être entreposé soit chez d'autres, soit dan les bibliothèques. Cela veut dire qu'avant d'être parlé ou écrit, un certain langage existe comme forme de stockage de l'information dans notre mémoire (E. Morin et M. Piattelli-Palrnarini, p. 461).
  Il est encore plus évident que les troubles de la mémoire qui, à côté de l'amnésie, peuvent apparaître aussi au niveau du langage, dans l'aphasie, doivent dans de nombreux cas s’éclairer aussi à la lumière des sciences sociales. D'autre part, au niveau métaphori­que mais significatif, de même que l'amnésie est non seulement un trouble chez l'individu mais entraîne des perturbations plus ou moins graves de la personnalité, de même l'absence ou la perte volontaire ou involon­taire de mémoire collective chez les peuples et les nations peut entraîner de graves troubles de l'identité collective.
  Les liens entre les différentes formes de mémoire peuvent d'ailleurs présenter des caractères non méta­phoriques, mais réels. Jack Goody remarque par exemple : « Dans toutes les sociétés, les individus détien­nent une grande quantité d'informations dans leur patrimoine génétique, dans la mémoire à long terme et, temporairement, dans la mémoire active ».
  André Leroi-Gourhan, dans La mémoire et les rythmes, second volet de Le geste et la parole, prend à la fois mémoire dans un sens très large et distingue trois types de mémoires : mémoire spécifique, mémoire ethnique, mémoire artificielle : " Mémoire est entendu, dans cet ouvrage, dans un sens très élargi. C'est non pas une propriété de l'intelligence mais, quel qu'il soit, support sur lequel s'inscrivent les chaînes d'actes. On peut à ce titre parler d'une « mémoire spécifique » pour définir la fixation des comportements des espèces animales, d'une mémoire « ethnique » qui assure la reproduction des comportements dans les sociétés humaines et, au même titre, d'une mémoire « artificielle », électronique dans sa forme la plus récente, qui assure, sans recours à l'instinct ou à la réflexion, la reproduction d'actes mécaniques enchaînés » (p. 269).
  À une époque très récente, les développements de la cybernétique et de la biologie ont enrichi considérablement, ­surtout métaphoriquement, par rapport à la mémoire humaine consciente, la notion de mémoire. On parle de la mémoire des ordinateurs et le code génétique est présenté comme une mémoire de l'hérédité. Mais cette extension de la mémoire à la machine et à la vie, paradoxalement à la fois, a eu un retentisse­ment direct sur les recherches des psychologues sur la mémoire, passant d'un stade surtout empirique à un stade plus théorique : « À partir de 1950, les intérêts changèrent radicalement, en partie sous l'influence de nouvelles sciences comme la cybernétique et la linguis­tique, pour prendre une option plus nettement théori­que ».
  Enfin, les psychologues, les psychanalystes, ont insisté, soit à propos du souvenir, soit à propos de l'oubli (à la suite notamment d'Ebbinghaus), sur les manipulations conscientes ou inconscientes que l'inté­rêt, l'affectivité, le désir, l'inhibition, la censure exer­cent sur la mémoire individuelle. De même, la mémoire collective a été un enjeu important dans la lutte des forces sociales pour le pouvoir. Se rendre maître de la mémoire et de l'oubli est une des grandes préoccupations des classes, des groupes, des individus qui ont dominé et dominent les sociétés historiques. Les oublis, les silences de l'histoire sont révélateurs de ces mécanismes de manipulation de la mémoire collec­tive.
  L'étude de la mémoire sociale est une des approches fondamentales des problèmes du temps et de l'histoire, par rapport à quoi la mémoire est tantôt en retrait et tantôt en débordement.
  Dans l’étude historique de la mémoire historique, il faut accorder une importance particulière aux différences entre sociétés à mémoire orale et sociétés à mémoire écrite et aux phases de passage de l’oralité à l’écriture, ce que Jack Goody appelle « la domestication de la pensée sauvage »."

 

Jacques Le Goff, Histoire et mémoire, 1988, Folio histoire, 2017, p. 105-110.



  "La « mémoire culturelle » n'est que l'un des quatre domaines de la mémoire externe que je caractériserai comme suit :
  1. La mémoire mimétique. Ce domaine touche à l'action. C'est par l'imitation que nous apprenons à agir. Le recours à des indica­tions écrites telles que modes d'emploi, livres de cuisine, manuels de montage, est relativement récent et n'est jamais systématique. Jamais l'action ne peut être entièrement codifiée. De vastes champs de l'action quotidienne, de l'usage et de la coutume reposent tou­jours sur des traditions mimétiques. […]

  2. La mémoire des objets. De l'équipement quotidien et intime, comme lits et chaises, récipients à usage alimentaire ou ménager, vêtements et outils, jusqu'aux maisons, villages et villes, aux rues, aux véhicules et aux bateaux, l'homme, depuis les temps les plus reculés, s'entoure d'objets dans lesquels il investit ses représenta­tions de l'utile, du commode et du beau, et par là s'investit en quelque sorte lui-même. Les objets lui servent donc de miroir, lui rappellent son propre être, son passé, ses ancêtres, etc. Le monde d'objets dans lequel il vit comporte un indice temporel qui, en même temps qu'au présent, renvoie à diverses strates du passé.
  3. Langage et communication : la mémoire communicationnelle.
  Même le langage et la capacité de communiquer, l'homme ne les développe pas de l'intérieur, à partir de lui-même, mais seulement en échangeant avec les autres, dans un va-et-vient permanent entre intérieur et extérieur. Conscience et mémoire ne se réduisent pas à la physiologie et à la psychologie individuelles, elles réclament une explication « systémique» qui inclut l'interaction avec autrui. Car elles ne se construisent dans l'individu que par sa participation à de telles interactions. […]
  4. La transmission du sens : la mémoire culturelle. La mémoire culturelle constitue un espace plus ou moins de plain-pied avec les trois domaines précités. Quand les routines mimétiques prennent le statut de « rites », c'est-à-dire acquièrent un sens au-delà de leur utilité, nous sortons du domaine de la mémoire liée à l'action pour entrer dans celui de la mémoire culturelle ; car les rites sont un mode de transmission et de commémoration du sens culturel. De même pour les objets quand, non contents d'être utiles, ils se chargent d'un sens : symboles, icônes, représentations telles que stèles, tombeaux, temples, idoles, etc., débordent l'horizon de la mémoire des objets, en rendant explicite l'indice temporel et identi­taire jusque-là implicite."

 

Jan Assmann, La Mémoire culturelle, Écriture, souvenir et imaginaire politique dans les civilisations antiques, 2002, Avant-propos, tr. fr. Diane Meur, Aubier, 2010, p. 18-19.


  "Notre mémoire est sans doute l'une des fonctions les plus importantes pour notre vie. C'est grâce à elle que nous nous rappelons qui nous sommes, quels sont nos proches, où nous habitons ou quelles sont nos occupations quoti­diennes. C'est grâce à elle que nous nous souvenons des langues que nous parlons, des chansons qui nous bercent, de la façon dont il faut conduire notre voiture ou allumer le gaz. Pour toutes ces raisons, notre mémoire nous donne un passé de souvenirs et un présent d'aptitudes qui nous permettent de maîtriser la vie de tous les jours. Elle nous propose aussi un futur, construit sur ce que nous avons appris être le déroulement du monde et notre façon de nous y insérer. Dès qu'apparaissent des troubles graves de la mémoire, comme c'est le cas dans certaines pathologies, dont la plus connue est la maladie d'Alzheimer, la vie de l'individu atteint devient très difficile, voire impossible, sans une aide constante de ses proches.
  Dans notre vécu psychologique, la mémoire c'est donc d'abord une aptitude humaine : la capacité d'avoir des « souvenirs ». Mais l'un des plus importants apports scien­tifiques a été de montrer que la mémoire ne se résume justement pas à ce vécu subjectif. Comme le formule Serge Nicolas : « La mémoire n'est pas réductible au souvenir ... [il faut] étendre l'acception courante du mot qui la limite le plus souvent à son expression consciente. » On peut en fait distinguer une mémoire consciente, qui est celle qui vient d'être évoquée (et qu'on nomme souvent « mémoire explicite ») et une ou des mémoires inconscientes (ou « implicites »). La première, la mémoire explicite, est un état de conscience se rapportant à notre passé, lié bien sûr à notre personnalité, lié à la capacité que nous avons de reconnaître ces éléments du passé comme des éléments de notre passé. Ce qui fait dire à Serge Nicolas : « Tout souvenir est un fragment de vie personnelle » et : « Il n'y a pas de souvenir en dehors de cette expérience intime, de ce sentiment de déjà-vu. »

  La seconde, la mémoire implicite, a surtout été analysée ces derniers siècles, lorsque l'étude de la mémoire a pris un tour plus expérimental. Serge Nicolas donne, comme exemple caractéristique, la mémoire de la dactylographie : son « amélioration n'est absolument pas due à ma connaissance consciente de la localisation des lettres individuelles sur le clavier ». À ces processus de mémoire implicite, on peut aussi rattacher les « pseudo­plagiats », où des auteurs reproduisent inconsciemment, et donc involontairement, des extraits d'œuvres qu'ils ont lues. Dans le domaine des conduites affectives, les exemples de mémoire implicite sont encore plus nombreux. Ces mémoires peuvent faire suite à des pertur­bations émotionnelles sévères ou à des maladies psycholo­giques. Comme le rappelle Serge Nicolas, « la découverte psychanalytique se présente [...] comme la révélation de l'existence d'une mémoire enfouie dont les contenus ignorés sont cependant agissants, et responsables de troubles jusqu'alors inexpliqués ». Il s'agit évidemment ici du refoulement dans l'inconscient, cher à Freud et à ses successeurs. Mais de nombreux auteurs, tels que, au début du XXe siècle, le psychologue Pierre Janet, se sont penchés sur ces phénomènes de mémoire implicite.
  Un autre retour à l'histoire s'impose ici. Celui qui fait référence à l'œuvre pionnière de Théodule Ribot. Relative­ment oublié aujourd'hui, cet auteur fut l'un des fonda­teurs de l'étude scientifique des phénomènes de mémoire. Son livre La Mémoire et ses maladies (1881) […] constitue une approche originale et objective des « faits de mémoire », Pour Ribot, qui s'inspire du philosophe évolutionniste anglais Herbert Spencer, il existe une hiérarchie des formes de la mémoire. Cette hiérarchie, qui existe chez l'homme, doit son origine à l'évolution des espèces dont l'homme est issu. La mémoire consciente n'est donc que le sommet d'un iceberg dont les bases cachées sont les mémoires implicites. Si l'on assi­mile cette mémoire consciente à la mémoire « psycholo­gique », on peut donc affirmer, avec Ribot, que « la mémoire est, par essence un fait biologique ; par accident, un fait psychologique ».
  Ces thèses révolutionnaires ont plusieurs conséquences. D'une part, elles légitiment la recherche de traces biologiques de la mémoire (ou des mémoires) dans le système nerveux, des traces qu'on appellera traces « mnésiques » ou « engrammes » et qui constituent le support matériel des mémoires. Elles suggèrent, d'autre part, que, si la mémoire est un phénomène évolutif, la mémoire explicite humaine n'en constitue qu'un aboutissement particulier et que de nombreux phénomènes de mémoires peuvent exister chez les animaux, y compris les animaux très peu élevés dans l'échelle zoologique et dépourvus de « conscience ».
  Ici, ainsi que dans la plupart des autres domaines de la biologie, l'espèce humaine prend ses racines dans l'animalité. Elle trouve l'origine de sa mémoire dans ses ancêtres animaux au cours de l'évolution des espèces. […]
  Enfin, comme d'une certaine manière, l'individu en devenir passe, durant sa vie embryonnaire, par certaines étapes qui rappellent les étapes évolutives par lesquelles sont passés, au cours de l'évolution, ses ancêtres animaux, on ne sera pas surpris non plus que ces racines animales de la mémoire puissent être retrouvées chez l'embryon. C'est un domaine encore très mal connu, mais on dispose aujourd'hui d'arguments scientifiques incontestables qui montrent que des mémoires peuvent se former chez les fœtus des mammifères et persister un certain temps après la naissance. C'est un point important […] qu'il fallait mentionner pour rappeler que, s'agissant de la mémoire comme de beaucoup d'autres fonctions, nos racines animales se prolongent dans nos origines embryonnaires."

 

Georges Chapouthier, Biologie de la mémoire, 2006, Odile Jacob, p. 17-20.



  "Nous avons d'abord remarqué ce point essentiel : l'univers lui­-même peut être considéré comme un système enregistreur, doté d'une « mémoire ». En effet, si des lois aux conséquences reproductibles ne guidaient pas notre univers, si les mêmes causes ne conduisaient pas aux mêmes effets et si, en outre, les phénomènes en cours ne gardaient pas une certaine trace stable des processus par lesquels ils sont passés, l'univers serait imprévisible. Notre approche scientifique constate au contraire des invariances, une stabilité des constituants intimes de la matière, qui servent de cadre à l'évolution de l'univers, et notamment à celle de la vie.
  Nous voudrions maintenant souligner trois processus trois, trois types de mémoire qui ont conduit l'évolution de notre espèce au cœur de l'évolution cosmique. Le premier est le code génétique qui enregistre l'essentiel de la mémoire du vivant dans de longues molécules au sque­lette carboné. […]  mémoire du phénomène vivant ne se limite pas au « tout génétique », et les disciplines de l'épigénétique sont ainsi en plein développement. Des processus épigénétiques viennent moduler l'information transmise par les gènes. Plus précisément, les gènes fixent les grandes règles d'organisation, laissant la possibilité à l'environnement de « sculpter » à chaque instant les détails du mode d'être des organismes considérés. Le premier ancrage de la mémoire de l'homme est ainsi son ADN, son code génétique d'être vivant.

  La mémoire individuelle est ensuite un ensemble complexe, réunis­sant divers processus depuis des mémoires procédurales, comme l'habi­tuation, jusqu'à des mémoires cognitives, comme les mémoires déclaratives. Ainsi, nous avons préféré parler de « mémoires » au pluriel. Il reste que ces phénomènes, liés à l'apparition d'un organe original, le système nerveux, constituent un apport remarquablement nouveau dans l'enregistrement du monde, un apport caractéristique d'un groupe d'êtres vivants, mobiles, les animaux. Le deuxième ancrage mémoriel de l'homme est d'être un animal, de posséder un système nerveux, et notamment un cerveau.
  Lorsque ces mémoires atteignent des dimensions importantes, elles permettent aux êtres qui les possèdent de simuler suffisamment le monde où ils vivent pour développer des processus culturels. Il s'agit de stockage et de transmission d'une information qui se propage parallèlement à la transmission génétique. Par imitation, par enseignement entre des animaux très « intelligents », au cerveau très développé. Ces processus peuvent alors déboucher sur des aptitudes à utiliser, pour prolonger le fonctionnement naturel des organes, des éléments issus de l'environ­nement, des éléments artificiels. Les outils inventés par les animaux en sont les premiers jalons. Les communications développées par certains animaux sont les ébauches de ce que pourraient être des langages complexes codant les éléments du monde. Ces dispositions, juste amorcées chez certains animaux, vont prendre chez les hommes une amplitude jamais égalée sur Terre. En naîtront des civilisations, les arts, la connais­sance scientifique et la technologie qui s'ensuit ... Au cœur de ces réali­sations humaines, se trouvent les révolutions que sont l'aptitude culturelle et la capacité à déléguer la mémoire à des supports externes. Le troisième ancrage mémoriel de l'homme s'inscrit dans son environ­nement, il le grave lui-même sur toutes sortes de supports, par toutes sortes de sciences et de techniques, grâce à des aptitudes culturelles démesurées.
  Être vivant, animal, animal culturel... trois étapes qui mènent à la naissance de notre espèce moderne. Le cadre des trois « mémoires» qui nous sont données dans notre berceau. L'espèce humaine dotée d'un cerveau exceptionnellement puissant, auquel s'ajoute une adaptabilité juvénile extrême a transformé à sa manière ces aptitudes pour devenir « vertigineusement technologique ». En installant sa mémoire on savoir, sa musique, se images, sa littérature, ses secrets... dans quelques grammes de silicium."

 

Michel Laguës, Denis Beaudouin et Georges Chapouthier, L’Invention de la Mémoire, CNRS Éditions, 2017, p. 34-35.
 

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Date de création : 04/09/2018 @ 14:50
Dernière modification : 11/11/2018 @ 14:43
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