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Mémoire et réminiscence

  "— Nous sommes d’accord, n’est-ce pas, que pour se souvenir de quelque chose, il faut l’avoir su auparavant ?
  — Tout à fait d’accord, dit-il.
  — Le sommes-nous aussi sur ce point, que, lorsque la connaissance nous vient de cette façon-ci, c’est une réminiscence ? Voici ce que j’entends par cette façon-ci si un homme qui a vu, entendu ou perçu quelque chose d’une autre manière, non seulement a pris connaissance de cette chose, mais encore a songé à une autre qui ne relève pas de la même science, mais d’une science différente, est-ce que nous n’avons pas le droit de dire qu’il s’est ressouvenu de la chose à laquelle il a songé ?
  — Comment cela ?
  — Prenons un exemple : autre chose est la connaissance d’un homme, et autre chose la connaissance d’une lyre.

  — Sans doute.
  — Eh bien, ne sais-tu pas ce qui arrive aux amants, à la vue d’une lyre, d’un manteau ou de quelque autre chose dont leurs mignons ont l’habitude de se servir ? En même temps qu’ils reconnaissent la lyre, ils reçoivent dans leur esprit l’image de l’enfant à qui cette lyre appartient. Et cela, c’est une réminiscence, tout comme, quand on voit Simmias, on se souvient souvent de Cébès, et je pourrais citer des milliers d’exemples du même genre.
  — Des milliers, oui, par Zeus, repartit Simmias.

  — N’y a-t-il pas dans un tel cas, demanda Socrate, une sorte de réminiscence, surtout lorsqu’il s’agit de choses que le temps ou l’inattention a fait oublier ?
  — Assurément si, dit-il.
  — Mais, en voyant un cheval ou une lyre sur un tableau, ne peut-on pas se ressouvenir d’un homme, et, en voyant le portrait de Simmias, se ressouvenir de Cébès ?
  — Certainement si.
  — Et en voyant le portrait de Simmias, se ressouvenir de Simmias lui-même ?

Certainement, on le peut, dit-il."

 

Platon, Phédon, 73c-73e, tr. fr. Émile Chambry, GF, 1965, 124-125.



  "SOCRATE. Quand l’âme et le corps, affectés tous deux par la même chose, sont aussi ébranlés en même temps, tu peux appeler ce mouvement sensation : le terme sera juste.
  PROTARQUE. C’est parfaitement vrai.
  SOCRATE. À présent, nous savons, n’est-ce pas, ce que nous voulons appeler sensation ?
  PROTARQUE. Certainement.

  SOCRATE. Donc, en disant que la mémoire est la conservation de la sensation, on parlerait juste, du moins à mon avis ?
  PROTARQUE.  Oui, on parlerait juste.
  SOCRATE. Mais ne disons-nous pas que la réminiscence diffère de la mémoire ?

  PROTARQUE. Peut-être.
  SOCRATE. N’est-ce point en ceci ?
  PROTARQUE. En quoi ?
  SOCRATE. Quand ce que l’âme a autrefois éprouvé avec le corps, elle le ressaisit seule en elle-même, sans le corps, autant que possible, voilà ce que nous appelons se ressouvenir, n’est-ce pas ?
  PROTARQUE. Parfaitement.
  SOCRATE. Et lorsque ayant perdu le souvenir soit d’une sensation, soit d’une connaissance, l’âme la rappelle à nouveau, seule en elle-même, nous appelons tout cela réminiscences et souvenirs.
  PROTARQUE. Tu parles juste."

 

Platon, Philèbe, 34-b-34c, tr. fr. Émile Chambry, GF, p. 310-311.


 

 "En ce qui concerne la mémoire et le fait de se souvenir, il faut dire ce que c'est, quelle est la cause de leur genèse et par l'intermédiaire de quelle partie de l'âme surviennent cette affection et l'exercice de la réminiscence. Ce ne sont pas les même individus en effet qui fon preuve de mémoire et qui font preuve de réminiscence, mais, le plus souvent, les individus lents ont plus de mémoire alors que les individus rapides et qui apprennent aisément les surpassent dans la réminiscence.
  Il faut examiner d'abord ce qui caractérise les objets de mémoire, car on se trompe souvent à leur propos. En effet il n'est pas possible de se souvenir du futur, qui est objet de conjecture et de prévision […]. Il n'y a pas non plus de <souvenir> du présent, mais c'est là l'objet de la sensation. Par l'intermédiaire de celle-ci, en effet, nous ne connais­sons ni le futur, ni le passé, mais seulement le présent.

  La mémoire porte, quant à elle, sur le passé. Personne ne dirait se souvenir du présent au moment où il est présent, comme de cette chose blanche au moment ou on la regarde, pas plus qu'on ne dirait se souvenir de l'objet étudié au moment où l'on est en train de l'étudier et de le penser ; mais on dit seulement, dans le premier cas, que l'on sent, et dans le deuxième cas, que l'on sait. Cependant, quand on possède la science et la sensation en dehors de leur exercice même, alors on se souvient, dans un cas, que l'on a appris ou étudié, dans l'autre qu'on a entendu, vu ou senti de quelque autre manière. Chaque fois, en effet, que l'on fait acte de souvenir, on se dit en son âme que l'on a entendu, ou senti, ou pensé cela auparavant.
  La mémoire n'est donc ni sensation, ni croyance, mais une disposition ou une affection se rapportant à l'une d'elles lorsque du temps s'est écoulé. Il n'y a pas de mémoire du moment présent sur le moment, conformément à ce nous avons dit, mais il y a sensation du présent, prévision du futur, et souvenir du passé. C'est pourquoi tout souvenir suppose le temps. Aussi les animaux qui perçoivent le temps sont-ils les seuls à se souvenir, et cela grâce à la <faculté> par laquelle ils exercent la sensation.
  Quant à la mémoire, même celle des intelligibles, elle n'existe pas sans image et l'image est une affection de la sensation commune. Dès lors elle doit appartenir par accident à l'intellect, mais elle appartient par soi à la faculté sensible première. C'est pour cette raison qu'on la trouve, non seulement chez les hommes et les animaux qui possèdent opinion ou intelligence, mais aussi chez d'autres animaux. D'ailleurs, si la mémoire était une des parties intellectives de l'âme, elle n'appartiendrait ni à un grand nombre d'animaux autres que l'homme, ni, probablement, à aucun être mortel, puisque tous les animaux ne la possèdent pas du fait, précisément qu'ils n'ont pas la sensation du temps. Chaque fois, en effet, comme on l'a dit précédemment, que l'on fait acte de mémoire parce qu'on a déjà vu, entendu ou appris telle chose, on perçoit en outre que cela s'est produit antérieurement. Or, l'antérieur et le postérieur sont dans le  temps. Il est donc manifeste que la partie de l'âme à laquelle appartient la mémoire est précisément celle à laquelle appartient aussi l'imagination. En outre, les objets dont il y a imagination sont par soi des objets de mémoire, tandis que ceux qui ne se présentent pas sans l'imagination le sont par accident.
  On pourrait d'autre part se demander ce qui fait que, l'affection étant présente, alors que la chose est absente, on se souvient de ce qui n'est pas présent. En effet, c'est manifestement comme un phénomène comparable à un tableau (produit par l'intermédiaire de la sensation, dans l'âme, et dans la partie du corps qui possède <la sensation>) que nous devons concevoir l'affection donc nous appelons la possession « mémoire ». En effet, le mouvement qui se produit imprime comme une empreinte de l'impression sensible, comme on dépose sa marque avec un sceau. C'est pourquoi la mémoire fait défaut à ceux qui sont agités par de multiples mouvements à cause de quelque affection ou du fait de leur âge, comme si le mouvement et le sceau rencontraient de l'eau qui s'écoule. Chez d'autres, pour cause d'usure, comme sur les parties anciennes des bâtiments, et à cause de la dureté de la partie qui reçoit l'affection, l'empreinte ne parvient pas à se former. C'est précisément pour cette raison que les sujets très jeunes, tout comme les vieillards, ont une mémoire défectueuse. Ils sont dans un état de flux, les premiers du fait de leur croissance, les autres du fait de leur déclin. De même encore, ceux qui sont trop rapides et ceux qui sont trop lents <d'esprit> ne font ni les uns ni les autres montre de mémoire, car les pre­miers ont plus d'humidité et les seconds sont plus secs qu'il ne convient. Ainsi, l'image ne persiste pas dans l'âme des premiers, tandis qu'elle n'atteint par les seconds.
  Cependant, si c'est bien ainsi que les choses se passent pour la mémoire, se souvient-on de cette affection même ou bien de ce qui l'a engendrée ? En effet, dans le premier cas, on ne se souviendrait pas des choses absentes, mais, dans le second cas, comment, puisqu'on a la sensation de l'affection, nous souvenons-nous de ce dont on n'a pas la sensation, à savoir la chose absente ? Si en outre, il y a là en nous comme une empreinte ou un dessin, pourquoi la sensation qu'on en a serait-elle un souvenir de quelque chose d'autre et non pas de cette affection elle-même ? Celui en effet qui fait acte de mémoire regarde cette affec­tion et il en a la sensation. Comment dès lors se suviendra-t-il de ce qui n'est pas présent ? Il faudrait en effet que l'on puisse à la fois voir et entendre ce qui n'est pas présent.
  N'est-il toutefois pas concevable qu'une telle chose soit possible et <même> qu'elle se produise effectivement ? Il en va en effet pour l'animal dessiné sur une tablette. Il est à la fois un animal et une copie, et tout en étant une seule et même chose, il est les deux choses à la fois, bien que celles-ci ne soient pas identiques, et l'on peut le regarder aussi bien comme animal que comme copie. De même faut-il concevoir l'image qui est en nous à la fois comme quelque chose par soi et comme l'image de quelque chose d'autre. En tant donc qu'elle est par soi, elle est un objet que l'on regarde ou une image, mais en tant qu'elle est <l'image> de quelque chose d'autre, elle est une sorte de copie et un souvenir. De ce fait encore, lorsque le mouvement qui l'accompagne s'actualise, en tant que <cette image> est quelque chose par soi, l'âme pour cette raison la perçoit pour elle-même et elle se présente sous l'aspect d'une sorte de pensée ou sous celui d'une image. Mais en tant que <l'image> se rapporte à autre chose, <l'âme> la regarde aussi comme une copie, comme dans une peinture, de même que sans avoir vu Coriscos, on voit Coriscos en copie. Dans ce cas, ce regard a une propriété différente de celle du regard porté sur <l'image> comme animal dessiné. Dan l'âme également, d'un côté ce qui se produit vaut comme une simple pensée, mais d'un autre côté, comme dans le cas du dessin, parce qu'il s'agit d'une copie, c'est un souvenir.
  C'est du reste pour cette raison que, parfois, nous ne savons pas, lorsque de tels mouvements s'ils arrivent en vertu de la sensation passée et nous nous  demandons s'il 'agit d'un souvenir ou non. Quelquefois, il arrive qu'à la réflexion nous nous remémorions que nous avons entendu ou vu quelque chose précédemment. Cela se produit lorsque, regardant l'objet en lui-même, on se met à le regarder comme se rapportant à un autre. Toutefois, le contraire se produit aussi, comme c'est arrivé à Antiphéron d'Orées et à d'autres esprits dérangés­, qui parlaient des images comme d'événements s'étant effectivement produits et comme s'ils s'en souve­naient, Cela se produit lorsqu'on regarde ce qui n'est pas une copie de la même manière que si c'en était une. Les exercices toutefois préservent la mémoire par la répétition du souvenir, ce qui n'est pas autre chose que de le regarder à plusieurs reprises comme une copie et non pas comme quelque chose en soi.
  Nous avons donc dit ce que c'est que la mémoire et le fait de se souvenir, à savoir le fait de disposer d'une image comme copie de ce dont elle est image, et à laquelle de nos parties cette disposition appartient, à savoir à la faculté sensible première, par laquelle nous sentons aussi le temps."

 

Aristote, "De la mémoire et de la réminiscence", Petits traités d'histoire naturelle, 4494-451a18, tr. fr. Pierre-Marie Morel, GF, 2000, p. 105-111.

 

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Date de création : 10/09/2018 @ 08:35
Dernière modification : 10/09/2018 @ 08:59
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