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Mémoire et passé

  "La mémoire proprement dite, ou, si vous voulez, la mémoire secondaire, [opposée à la mémoire primaire ou immédiate dont il vient d'être parlé,] est la connaissance d'un ancien état psychique reparaissant dans la conscience après en avoir disparu. Ou plutôt, c'est la connaissance d'un événement ou d'un objet auquel nous avons cessé un certain temps de penser, et qui revient enrichi dune conscience additionnelle le signalant comme l'objet dune pensée ou d'une expérience antérieures.
  On pourrait croire que l'élément essentiel de cette connaissance est la reproduction [revival] dans l'esprit d'une image ou copie de l'objet original. C'est bien ainsi que l'entendent maints auteurs, selon lesquels cette reproduction suffit à constituer un souvenir de l'expérience première. Mais cette reproduction sera ce quelle voudra, elle ne sera jamais un souvenir [a memory: c'est un double, une seconde édition, et qui n'a d'autre rapport avec la première édition que de lui ressembler d'aventure. Ma pendule sonne aujourd'hui, elle sonnait déjà hier, elle peut sonner encore un million de fois avant d'être hors de service ; la pluie tombe sur ma gouttière cette semaine, ainsi fit-elle la semaine dernière, et fera-t-elle sans doute in saecula sœculorum : mais pensez-vous que, par un pur effet de la répétition et de la ressemblance, ce coup qui sonne aujourd'hui se souvienne de ceux qui ont sonné avant lui ? que ce déluge rappelle à ma gouttière le déluge de la semaine dernière ? Qui soutiendrait un tel paradoxe ? Cependant ne m'objectez pas que le paradoxe tient à ce que pendule et gouttière n'ont pas de conscience ; prenez une conscience : ses sensations ne se souviendront pas plus l'une de l'autre que ne le font des sonneries de pendule, du seul chef qu'elles se répètent et se ressemblent. Récurrence n'est pas mémoire. Deux éditions d'un même état de conscience sont deux événements distincts, enfermés chacun dans sa peau ; l'état de conscience d'hier est mort et enterré : la présence de l'état de conscience d'aujourd'hui ne le fera pas ressusciter. Pour qu'une image présente puisse prétendre à s'identifier à une image passée, il faut encore une condition dont on ne parle pas.
  Cette condition, c'est que ladite image soit expressément rapportée au passé et pensée dans le passé. Mais comment penser une chose dans le passé, sinon en pensant simultanément et la chose et le passé et leur mutuelle connexion ? Et comment penser le passé ? Dans le chapitre de la perception du temps, nous avons vu que notre intuition immédiate du passé ne nous mène guère plus loin, que quelques secondes en arrière du présent. Hors de celte limite, nous concevons, nous ne percevons pas le passé ; nous n'en avons qu'une connaissance symbolique exprimée dans des mots, v.g. « la semaine dernière », « en 1850 », etc., ou nous ne le connaissons qu'au travers d'événements qu'il a contenus, v. g. « l'année où nous étions sur les bancs de tel collège, l'année où nous avons fait telle perle », etc. Si donc nous voulons penser une époque passée, il nous faudra la penser dans les états de conscience qui lui sont associés, dans son nom ou dans quelque autre symbole, ou encore dans certains événements concrets. Et si nous voulons la penser intégralement, il nous faudra utiliser à la fois le symbole et les souvenirs concrets. Ainsi, « rapporter » un événement spécial à une époque passée reviendra à le penser avec sa date et tout ce qui la détermine, bref reviendra à le penser avec une foule « d'associés » qui font corps avec lui [contiguous associates].
  Mais, même alors, nous n'aurons pas encore réalisé un souvenir. Car un souvenir est plus qu'un fait qui a sa date dans le passé : c'est un fait qui a sa date dans mon passé ; autrement dit il me faut le penser comme la répétition d'une de mes expériences antérieures. Il faut qu'il m'apparaisse enveloppé de cette « chaleur » et de cette « intimité » dont nous avons si souvent parlé, dans le chapitre du Moi, et qui sont les critères grâce auxquels la conscience reconnaît et s'approprie comme sienne n'importe quelle expérience.

  Voici donc les éléments requis pour qu'il y ait vrai souvenir : un sentiment général de la ligne du passé, une date particulière projetée en quelque point de cette ligne (date déterminée soit par son chiffre, soit par son contenu), un événement localisé à cette date, et enfin la revendication de cet événement par ma conscience comme partie intégrante de sa propre vie."

 

William James, Précis de psychologie, 1908, chapitre XVIII, tr. fr. E. Baudin et G. Bertier, Marcel Rivière, 1909, p. 375-377.

 

  "ANALYSE DU PHÉNOMÈNE DU SOUVENIR [OF MEMORY]

  La mémoire proprement dite, ou, si vous voulez, la mémoire secondaire, est la connaissance d'un ancien état psychique reparaissant dans la conscience après en avoir disparu. Ou plutôt, c'est la connaissance d'un événement ou d'un objet auquel nous avons cessé un certain temps de penser, et qui revient enrichi dune conscience additionnelle le signalant comme l'objet dune pensée ou d'une expérience antérieures.
  On pourrait croire que l'élément essentiel de cette connaissance est la reviviscence [revival] dans l'esprit d'une image ou copie de l'objet original. C'est bien ainsi que l'entendent maints auteurs, selon lesquels cette reproduction suffit à constituer un souvenir de l'expérience première. Mais cette reproduction sera ce quelle voudra, elle ne sera jamais une mémoire [a memory : un souvenir] : c'est un double, une seconde édition, et qui n'a d'autre rapport avec la première édition que de lui ressembler d'aventure. Ma pendule sonne aujourd'hui, elle sonnait déjà hier, elle peut sonner encore un million de fois avant d'être hors de service ; la pluie tombe sur ma gouttière cette semaine, ainsi fit-elle la semaine dernière, et fera-t-elle sans doute in saecula sœculorum : mais pensez-vous que, par un pur effet de la répétition et de la ressemblance, ce coup qui sonne aujourd'hui se souvienne de ceux qui ont sonné avant lui ? que ce déluge rappelle à ma gouttière le déluge de la semaine dernière ? Qui soutiendrait un tel paradoxe ? Cependant ne m'objectez pas que le paradoxe tient à ce que pendule et gouttière n'ont pas de conscience ; prenez une conscience : ses sensations ne se souviendront pas plus l'une de l'autre que ne le font des sonneries de pendule, du seul chef qu'elles se répètent et se ressemblent. Récurrence n'est pas mémoire. Deux éditions d'un même état de conscience sont deux événements distincts, enfermés chacun dans sa peau ; l'état de conscience d'hier est mort et enterré : la présence de l'état de conscience d'aujourd'hui ne le fera pas ressusciter. Pour qu'une image présente puisse prétendre à s'identifier à une image passée, il faut encore une condition dont on ne parle pas.
  Cette condition, c'est que ladite image soit expressément rapportée au passé et pensée dans le passé. Mais comment penser une chose dans le passé, sinon en pensant simultanément et la chose et le passé et leur mutuelle connexion ? Et comment penser le passé ? Dans le chapitre de la perception du temps, nous avons vu que notre intuition immédiate du passé ne nous mène guère plus loin, que quelques secondes en arrière du présent. Hors de celte limite, nous concevons, nous ne percevons pas le passé ; nous n'en avons qu'une connaissance symbolique exprimée dans des mots, v.g. « la semaine dernière », « en 1850 », etc., ou nous ne le connaissons qu'au travers d'événements qu'il a contenus, v. g. « l'année où nous étions sur les bancs de tel collège, l'année où nous avons fait telle perle », etc. Si donc nous voulons penser une époque passée, il nous faudra la penser dans les états de conscience qui lui sont associés, dans son nom ou dans quelque autre symbole, ou encore dans certains événements concrets. Et si nous voulons la penser intégralement, il nous faudra utiliser à la fois le symbole et les souvenirs concrets. Ainsi, « rapporter » un événement spécial à une époque passée reviendra à le penser avec sa date et tout ce qui la détermine, bref reviendra à le penser avec une foule « d'associés » qui font corps avec lui [contiguous associates].
  Mais, même alors, nous n'aurons pas encore réalisé un souvenir. Car un souvenir est plus qu'un fait qui a sa date dans le passé : c'est un fait qui a sa date dans mon passé ; autrement dit il me faut le penser comme la répétition d'une de mes expériences antérieures. Il faut qu'il m'apparaisse enveloppé de cette « chaleur » et de cette « intimité » dont nous avons si souvent parlé, dans le chapitre du Moi, et qui sont les critères grâce auxquels la conscience reconnaît et s'approprie comme sienne n'importe quelle expérience.

  Un sentiment général de la ligne du passé, une date particulière projetée en quelque point de cette ligne (date déterminée soit par son chiffre, soit par son contenu), un événement localisé à cette date, et enfin la revendication de cet événement par ma conscience comme partie intégrante de sa propre vie : voici les éléments requis pour qu'il y ait acte de mémoire.
  Il s'ensuit ce que ce que nous avons commencé à appeler « image », ou « copie », du fait de l'esprit, n'est pas du tout réellement ici dan cette forme simple vue comme une « idée » séparée, Ou du moins, si elle est ici en tant qu'idée séparée, aucun souvenir n'y est attaché. Quel que soit le souvenir, il est, au contraire, une représentation très complexe, celle du fait à rappeler plus ses associés, le tout formant un « objet» […] connu dans une impulsi­on [pulse] intégrale de conscience […] et exigeant pro­bablement un processus cérébral énormément plus complexe que celui dont dépend n'importe quelle image sensorielle simple. […]
  La mémoire est ainsi le sentiment, de, croire en un objet complexe particulier ; sauf qu'on ne peut rapporter tous les éléments de cet objet à d'autres états de croyance;  ni dire qu'il y a dans la combinaison particulière à chacun d’eux tels qu'ils apparaissent dans la mémoire autre chose de si particulier qui nous pousse à nous opposer à ce dernier aux autres formes de pensée comme quelque chose d'autre sui generis, nécessitant ainsi une faculté spé­ciale pour en rendre compte. Quand plus tard nous en serons à notre chapitre sur la Croyance, nous verrons que n’importe quel objet représenté qui est connecté soit médiatement soit immédiatement avec nos sensations présentes ou nos activités émotionnelles a tendance à être considéré comme une réalité. Le sens d'une relation active particulière dans celui-ci rapportée à nous-même est ce qui donne à un objet la qualité caractéristique de la réalité, et un événement passé simplement imaginé diffère d'un souvenir seulement par l'absence de cette relation de sentiment particulier. Le courant électrique, pour ainsi dire, entre celui-ci et notre moi présent n’est pas fermé. Mais dans leurs autres déterminations le passé re-souvenu et le passé imaginé peuvent être presque les mêmes. Autrement dit, il n'y a rien d'unique dans l'objet de mémoire, et on n'a besoin d'aucune faculté mentale spéciale pour rendre compte de sa formation. C'est une synthèse de parties considérées comme liées ensemble, la perception, l'imagination, la comparaison et le raisonnement étant des synthèses analogues de parties pcour former des objets complexes. Les objets de n’importe laquelle de ces facultés peuvent éveiller la croyance échouer à l'éveiller ; l'objet de mémoire est seulement un objet imaginé dans le passé (habituellement très complètement imaginé à ce niveau) auquel l'émotion de croyance adhère."

 

William James, Principles of psychology, 1890, vol. I, chapitre XVI, Holt & Company, p. 650-652.tr. fr. E. Baudin et G. Bertier.

 

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Date de création : 03/10/2018 @ 13:15
Dernière modification : 03/10/2018 @ 13:15
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