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Texte à méditer :   Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.   Vassili Grossman
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Hors des sentiers battus
Les déficiences de la mémoire ; l'amnésie

  "Il s'agit d'une femme, internée à l'Asile de Bel-Air, âgée de 47 ans au moment de nos premières expériences (1906). Sa maladie [un syndrome de Korsakoff] a débuté vers 1900. Elle a conservé intacts ses souvenirs anciens, par exemple elle peut dénommer sans erreurs les capitales de l'Europe, et exécuter correctement divers calculs mentaux, etc. Mais elle ne sait pas où elle se trouve, bien qu'elle soit à l'Asile depuis 5 ans. Elle ne reconnaît pas les médecins de l'asile qu'elle voit tous les jours, ni même son infirmière, qui est depuis six mois auprès d'elle. Quand cette dernière lui demande si elle la reconnaît : non, Madame, répond la malade, à qui ai-je l'honneur de parler ? Elle oublie, d'ailleurs, d'une minute à l'autre, ce qu'on lui a dit, ou les événements qui se sont passés. Elle ignore quel est le mois, le jour, l'année, où on est, bien qu'on lui répète sans cesse ces dates. Elle ne sait pas son âge, mais peut le calculer si on lui indique en quelle année on est....
  Ce qui mérite de retenir ici notre attention, c'est son impossibilité d'évoquervolontairement ses souvenirs récents et, lorsqu'ils ont été par hasard évoqués automatiquement, de les reconnaître. J'ai fait sur elle l'expérience suivante, assez curieuse : pour voir si elle retiendrait mieux une impression intense, mettant en jeu son affectivité, je lui piquais fortement la main avec une épingle dissimulée entre mes doigts. Cette petite douleur a été aussi vite oubliée que les perceptions indifférentes, et quelques instants après la piqûre, elle ne se souvenait plus de rien. Cependant, lorsque j'approchais de nouveau ma main de la sienne, elle retira sa main, d'une façon réflexe, et sans savoir pourquoi. Lorsque je lui demandais la raison de ce retrait de main, elle répondait d'un air ébahie : mais, est-ce qu'on n'a pas le droit de retirer sa main ? Et puisque j'insistais, elle me disait : il y a peut être une épingle cachée dans votre main ? À ma question : qui peut donc vous faire soupçonner que je veuille vous piquer ? Elle reprenait son refrain : il y a quelquefois des épingles cachées dans les mains. Mais jamais elle n'a reconnu cette idée de piqûre comme un souvenir."

 

Édouard Claparède, Archives de psychologie, T. XI, 1911, p. 84-85.


 

  "Je reviens à moi. Robert m'appelle, m'offre de l'alcool de menthe, puis s'éloigne : «Je vais te faire remplacer.» Qu'est-ce qu'il veut dire ? Je regarde autour de moi. Où suis-je ? Je regarde ... Qu'est-ce que ceci ? Un but, un terrain de football... Qu'est-ce que je fais en joueur de football, sur un terrain de football ? J'examine le sol, les joueurs, les spectateurs, les bâtiments ... cela ne m'apprend rien. Cela n'a pas de sens ... Je vois la petite affiche, sur le mur de plâtre : « Match, samedi à 16 heures 45 », Oh, ça doit être le match ... Ah ! comme ma tête est pesante, comme je me sens pesant. Je suis certain cependant que cette partie, c'est celle de l'affiche. Pourquoi ? Ma pensée ne répond pas. Où trouver une réponse ? Je regarde les bâtiments gris, je ne les reconnais pas. Je ne sais même pas où je suis. Une farce : je reconnais les joueurs – je suis des yeux les dix joueurs de l'équipe, les uns après les autres, et je m'attache minu­tieusement à dire leur nom ... J'ai reconnu immédiatement Robert, et je ne reconnais pas l'endroit où je suis. Est-ce que les autres se doutent de cette plaisanterie ? Je suis seul. En même temps, je me surprend à penser que j'étais en train de jouer au moment que je me suis réveillé ... Il faut réfléchir, chercher à voir clair. Qu'est-ce que tu sais ? Je suis prisonnier. Je me retourne, j'aperçois les barbelés. D'accord. Mais prisonnier où ? Je dois habiter un de ces bâtiments. Lequel ? Je les regarde ; je les compte. Quatre. Ce chiffre est muet. Il me semble cependant entendre comme une voix lointaine qui me souffle que je demeure dans le deuxième bâtiment. Si c'est vrai, où est ma chambre ? J'inspecte chaque fenêtre. En vain. Où irai-je après le match ? Je demande aux spectateurs, derrière le but, si la partie est bientôt finie. « Quelques secondes encore. » Mais alors qu'ai-je fait pendant plus de vingt minutes ? Les autres savent. Pas moi. Coup de sifflet final. On se précipite vers moi, on m'entoure, on me demande comment je vais ... Je demande : « Qu'est-ce qui s'est passé ? » Des visages étonnés. En même temps, je me rappelle les deux buts mar­qués en première mi-temps ... J'ai l'impression de chercher le passé dans un sac ; je m'approche de lui ; je le touche. Je sais maintenant que le jeu où je me suis retrouvé, c'est ce jeu de championnat qui commença à 16 h 45. Je me souviens même d'un blocage au début de la seconde mi-temps. Mais après ? La lumière a disparu, l'écran est uniformément sombre. Que me dit-on ? On me raconte l'accident. On me félicite. « Ta blessure t'a fait du bien.» « Si tu joue toujours comme ça ... » J'ai bien joué, moi ? C'est comme si j'avais dormi. On m'offre des précisions. Alors, du fond de la nuit, viennent, appendus aux parole que j'entend, quelques fragments d'images. Je me sens sauter, et je en un tiraille­ment dans mon bras droit, et mon corps qui tombe et se retourne ... Touché, le bois du poteau. Et le ballon ? ... Deux shoots détournés en corner ... Un bruit d'applaudissements au moment où je marche vers le but et des voix qui disent « Repose-toi », et aussi la question que je pose aux spectateurs « Ont-ils marqué ? » ... Je sens que moi, j'ai fait, j'ai dit cela. Moi. Mais où ? Je ne sais dans quel monde. En rêve, peut-être."

 

Maxime Chastaing, "Impressions d'un amnésique", Journal de psychologie normale et pathologique, 1946, p. 474-475.


 

Le cas de Lev Zassetski étudié par Alexandre Luria

 

  "Après avoir été blessé, j'ai tout oublié, tout ce que j'avais appris jadis, su un jour… J'ai tout oublié et j'ai recommencé à évoluer, à développer mes facultés jusqu'à un certain stade, mais sans pouvoir aller jusqu'au bout. Ces facultés souffrent d'un développement inachevé dans l'état actuel des choses. La plus grande des confusions s'est installée dans ma mémoire. J'ai tout oublié du monde et je me mets, actuellement, à reprendre conscience de tout, à tout restituer, à comprendre le monde avec une mémoire identique à celle du gamin que j'ai été.
  Par cette blessure, je suis devenu au plein sens du terme un homme anormal, mais non pas au sens de « fou », non, pas du tout, je suis devenu un homme anormal au sens où j'ai subi de graves pertes irréversibles de mémoire sans pouvoir parvenir à retrouver les parcelles qui doivent en rester encore.

  Mon cerveau est soumis continuellement à la confusion au mélange, à des carences, au dysfonctionnement. Aupa­ravant, à l'intérieur de mon cerveau, les choses se présen­taient ainsi :

Luria1.jpg

Désormais, elles sont ainsi :

Luria2.jpg

  Je me trouve comme dans un brouillard, comme s'il n'y avait plus rien dans ma mémoire, comme si j'étais dans un état de semi-léthargie. Je ne peux me souvenir du moindre mot, seules quelques images émergent, des visions floues qui apparaissent rapidement et se fondent aussitôt de la même manière, laissant place à d'autres... Je suis incapable de retenir la moindre image...
  Tout ce qui subsiste dans ma mémoire est disloqué, éclaté, en bribes, sans ordre aucun. Et il en est ainsi pour chaque mot, chaque pensée, chaque concept."

 

Alexandre Luria, L'Homme dont le monde volait en éclats, 1972, tr. fr. Fabienne Mariengof, Seuil, 1995, p. 37-39.

 

  "Je déchiffre l'écriture d'imprimerie en épelant. Au début, j'étais obligé de m'aider de l'alphabet : « A, bé, vé, gué, dé, ié ... », mais, par la suite, je m'en servais de moins en moins. Je tâchais de me rappeler les lettres sans ce support, en me laissant le laps de temps nécessaire pour que la lettre revienne d'elle-même. J'oubliais souvent, avant de lire toutes les lettres d'un mot, le mot lui-même, et j'étais dans la nécessité de relire les lettres du mot pour le comprendre. Il m'arrivait fréquemment de lire un mot sans en comprendre le sens, uniquement pour le lire. Quand je veux comprendre le sens, il faut également attendre le laps de temps néces­saire à sa compréhension. Une fois que j'ai lu le mot et en ai compris le sens, je peux avancer, je lis un second mot, j'en comprends le sens, j'en lis un troisième, j'en saisis le sens, mais, à ce moment-là, je ne me rappelle plus précisément le sens du premier mot ni parfois du deuxième, je les ai déjà oubliés et je suis dans l'incapacité de m'en souvenir malgré toute ma volonté et tous mes efforts...
  Je déchiffre la deuxième, la troisième, la quatrième lettre ... Je fais le même travail sur le sens du mot. Je lis un mot, un autre, j'en comprends la signification. Je m'arrête à la quatrième lettre, je la vois et je me rappelle sa pronon­ciation. Mais j'ai déjà oublié la première, la deuxième et la troisième, bien que la deuxième et la troisième soient encore dans mon champ de vision, mais j'ai perdu la première. »

  C'est ainsi qu'il entreprend de lire, lettre par lettre, mot à mot, dans la crainte de voir disparaître la lettre qu'il vient de reconnaître, le terme qu'il vient de lire.

  « Je me suis mis à lire un chapitre d'un livre indiqué en collectant les lettres une par une, en reconstituant chaque syllabe, chaque mot. La lenteur épouvantable de ce déchif­frage m'agace profondément. Pour compléter le tableau, je préciserai que me deux yeux se gênent mutuellement, en particulier l'œil droit ; il louchent de côté, emportant la lettre que je voulais justement regarder. Je me hâte de retrouver la lettre, le mot dans le texte... le temps passe... et j'ai oublié à quel endroit j'étais arrêté, à quel mot, à quelle lettre.
  Ces derniers mois, j'ai désormais du mal à lire un texte de journal ou de livre. J'y passe et j'y perds un temps encore plus fou. Disons que je lis un chapitre sans pouvoir arriver jusqu'au bout même de la moitié. Tous les mots que je lis se « volatilisent » vite. J'aurais plus de facilité à mémoriser un certain temps des expressions particulières du genre éclipse du soleil, éclipse de la lune... »

 

Alexandre Luria, L'Homme dont le monde volait en éclats, 1972, tr. fr. Fabienne Mariengof, Seuil, 1995, p. 96-97.

 

  "Et l'écriture de son journal, de l'histoire de sa vie, devient pour lui une exigence intérieure fondamentale.
  C'est sa raison de vivre. Le fil unique qui le relie à la vie, la seule chose qu'il peut effectivement réaliser, son seul espoir de se rétablir, de redevenir l'homme qu'il était avant, de développer sa pensée, de se rendre utile, de se retrouver dans le monde des vivants.

  À travers la résurgence du passé, s’affirmer plus solidement dans l'avenir : voilà pourquoi il fait cela, pourquoi il entreprend cette mission épuisante, passant des heures, des, jours, des années, à la recherche de sa mémoire perdue.
  Et, qui sait, s’il pouvait rendre service à d'autres, contri­buer à mieux faire comprendre aux gens la valeur de ce qu'ils ont et peuvent perdre... s'il pouvait leur faire com­prendre qu'un petit éclat de rien du tout logé dans le cer­veau, suffit à détruire leur passé, à faire voler en éclat leur présent, à supprimer leur avenir...
  Écrire est un travail affreusement pénible, un travail de titan, mais qui se justifie pleinement !

  « Le but de mon travail d'écriture est de montrer com­ment j'ai lutté et lutte toujours pour rétablir ma mémoire... C'est une lutte extrêmement pénible...
  Mon unique échappatoire était de collecter le mot en écoutant la radio, en lisant des livres, en écoutant par­ler les gens, puis de rassembler des mots, des phrases, des pensées : pour finir, de reprendre le récit que j'avais entamé en 1944. J'étais dans l'incapacité de faire autre chose, par exemple de lire de la grammaire ou de la physique.

  Je prends un stylo, j'ai une idée en tête : je veux retrouver les instants qui ont précédé la catastrophe, au moment de l'offensive... Une image floue se présente à mon esprit – le début de l'offensive sur le front occidental, une petite par­tie du front. Comment décrire cet instant lorsqu'on est inca­pable de rassembler les mots nécessaires à la description en question ? Il s'écoule un temps assez long que j'endure stoïquement avant que mon cerveau ne se souvienne d'un mot indispensable. J'inscris aussitôt ce mot sur une feuille de papier spécialement réservée à cet effet, et ainsi de suite.
  Ensuite, avec ces mots, je fabrique une phrase (ou une proposition !), je la moule sur d'autres phrases, tirées d'un livre ou entendues à la radio. Après avoir modifié la phrase ou la proposition en conformité avec le modèle, je peux enfin l'inscrire dans mon cahier. Pour commencer la phrase suivante, je suis obligé de relire la phrase précédente car j'en ai déjà oublié le contenu.
  C'est de cette façon que je procède maintenant. Je col­lecte dans ma mémoire des mots, des pensées, des idées pour rédiger véritablement, je plaque phrase après phrase, proposition après proposition, je relis deux ou trois phrases de ce qui est déjà écrit, je fais des comparaisons !
  Je me suis pris au jeu de ce travail de rédaction, je ne sors pas de la pièce, je ne vais pas me promener, je ne vais pas au cinéma, je ne sors pas de la maison, je ne vais nulle part. Je m'efforce continuellement d'écrire mon histoire, de me souvenir de mon passé disparu, de me remémorer un mot, une pensée.
  J'accomplis inlassablement cette tâche toujours aussi exté­nuante, sans connaître le moindre allégement à ma peine ...
  De jour en jour, de mois en mois, au fil des ans, je n'ai cessé de repêcher les mots surgis de ma mémoire disper­sée, de rassembler des pensées que j'ai notées, sans relâche, jusqu'à présent..."

 

Alexandre Luria, L'Homme dont le monde volait en éclats, 1972, tr. fr. Fabienne Mariengof, Seuil, 1995, p. 111-113.

 

  "Avant, ma mémoire me permettait d'avoir une pensée clairvoyante et rapide dans quelque domaine que ce soit, au gré de ma fantaisie. Après, ma mémoire a comme éclaté en îlots infimes. Il s'est produit une véritable dissociation entre les mots et leur signification. Mon cerveau ne fonctionne clairement que par intermittence, il se trouble, tout comme les mots et leur signification; d'ailleurs, l'essentiel de ma mémoire s'est effacé à jamais: les idées ne me « parviennent » qu'après bien des complications, ou même ne m'arrivent pas du tout. Un grand nombre de mots ont perdu tout leur sens et je n'en ai gardé qu'une désignation, qu'un label vide de sens.
  Dans ma tête, il se produit quelque chose d'incompréhen­sible, de peu clair, d'étrange. Si je tente de me rappeler une chose, c'est en pure perte. Si je tente de dire une chose, c'est encore peine perdue. Les pensées et les mots sont tous épar­pillés dans ma mémoire. De images d'objets ou de choses surviennent dans mon esprit sans y rester, remplacées par d'autres qui à leur tour disparaissent. Lorsque j'essaie d'ex­primer ou de restituer verbalement une chose, j'éprouve de grandes difficultés, je cherche vainement les mots de mes paroles et de ma pensée.

  Le lent recouvrement d'un terme, d'une pensée, d'un sou­venir, ou la saisie difficile d'une idée, m'empêche d'ap­prendre, de me souvenir, de mémoriser et d'enregistrer tout ce que, jadis, j'ai appris, mémorisé, enregistré, su...
  J'ai déjà écrit que, depuis ma blessure, ma mémoire n'est plus, qu'elle s'est dissociée, déchirée, disloquée en infimes îlots de mémoire, isolés. De plus, ces îlots épars n'ont pas tous été préservés, seule une quantité négligeable l'a été.
  Je commence, j'essaie de me souvenir tant que je peux... mais c'est peine perdue. Je parviens à rassembler au maxi­mum une dizaine ou deux de termes, pas plus, tout est là je ne peux rien retrouver de plus...
  Je suis inapte à toute occupation, j'oublie tout instantanément, je suis incapable de me souvenir de quoi que ce soit. Mon activité du moment s’efface, disparaît immédiatement de ma mémoire ! C'est comme si un cadenas verrouillait ma mémoire quand je reste seul...
  Certes, c'est un phénomène bien étrange qui s'est produit depuis ma blessure. On dirait que des pans de mémoire se ont écroulé à l'intérieur de mon cerveau : j'en souffre encore jusqu'à présent. Si je pouvais le retrouver et le réparer comme un électricien répare les fils électriques défectueux d'un circuit ! »

  Tout cela s'éternise et perdure : chez lui, en ville, en pro­menade, quand il est seul, quand il es aie d'avoir des rela­tion avec on entourage.

  « Quand je déambule en ville, je regarde les choses, le objets, les phénomènes, je suis continuellement dans l'obli­gation de les réactualiser en fouillant ma mémoire, pour me rappeler leur nom... Cela ne présente encore pas trop d'inconvénients... Quand je reste assis sur un banc à côté de la maison, j'ai avec des gens de mon immeuble une conversation simple et banale – je dois toutefois fouiller davantage ma mémoire pour me remémorer et enregistrer ce qu'on me dit et ce que je dois dire. Mai quand j'en­treprends de parler avec ma mère, ma sœur cadette ou ma sœur aînée, mon système nerveux est davantage éprouvé, je fournis davantage d'efforts pour enregistrer et comprendre ce qu'on me dit, ce que je dois dire ou faire... Et là, je me heurte à la non-réminiscence des mots ou de idées qu'il me faudrait...
  Il arrive que me revienne une petite partie de ce que je voulais dire, mais que la majeure partie de ma mémoire se trouve bloquée quelque part dans mon cerveau sans qu'il soit possible de l'en déloger. Mes parents essaient bien de me poser un tas d'autres questions, afin que je leur parle, mais, n'obtenant strictement rien de ma part, ils s'éloignent ou laissent tomber, pensant que de toute façon je n'irai pas au bout de ce que je suis en train de dire, que je ne me rap­pellerai pas ce que je voulais dire.
  Dans une assemblée, j'ai peur de prendre la parole car j'oublie tout ce qui s'y est dit et j'ignore ce que je pourrais dire: j'ai la tête vide ou tout est décousu, épars; il est donc hors de question de collecter des mots, des pensées. C'est pourquoi je n'essaie pas de prendre la parole en pareille occasion.
  ... Une amnésie constante, vraiment ! Il m'est arrivé d'aller à la grange pour prendre un seau de charbon, de bûchettes. En voyant le verrou (j'avais oublié la clé), je revenais à la maison. Une fois chez moi, j'oubliais déjà que je devais prendre la clé, retourner à la grange...
  Les premiers jours et mois de ma vie au pays, j'ai d'abord eu peur de m'éloigner de la maison : j'oubliais vite où je me trouvais, j'étais absolument incapable de m'orienter en un lieu, dans l'espace...
  Je ne sais pas pourquoi mais il m'arrive fréquemment de ne pas pouvoir dire quel jour nous sommes (mercredi, jeudi ?..) ni le combien on est ; quand j'essaie de me rap­peler ce que j'ai pris au petit déjeuner ou au déjeuner, il m'arrive souvent aussi d'être incapable de dire ce que j'ai mangé ce jour-là...
  Mais mon principal malheur, le symptôme le plus grave de ma maladie, c'est le déficit de ma mémoire et une amné­sie qui entraîne la non-réminiscence des mots et des image. Mon environnement n'est qu'un abîme sans mémoire ... quel que soit l'endroit où mon regard se pose : sur les choses, les objets, les phénomènes, le monde animal, l'homme, je bute toujours sur la non-réminiscence du terme désignant la chose ; cela dure un moment, ou même toute une journée, ce qui m'empêche de le formuler en l'exprimant à voix haute ou dans ma tête. Bien que je parvienne à avoir des relations simplifiées avec les gens, avec des mots simples et quotidiens, je reste pourtant incapable chez moi de me remémorer le nom des objets, des choses… Prenons pour exemple brûleur, armoire, stores, rideaux, rebord de fenêtre, cadre, etc. je me remémore encore plus difficilement les parties d'objets, de choses, etc. Si je ne fais pas appel à certains mots dans ma pratique du langage de la mémoire, je n'y accorde plus aucune attention, même en leur présence. Cela implique à long terme que je les oublie : je perds leur sens, il m'arrive même d'oublier les parties de mon corps... »

  Que lui arrive-t-il ? Pourquoi ne maîtrise-t-il pas sa mémoire ?
  Tout est-il uniment détruit dans sa mémoire ? Et comment sa mémoire s'est-elle effondrée ?
  II faudrait clarifier la situation ... Il entreprend un travail minutieux, un travail d'archéologue de la mémoire, en s'ef­forçant de séparer ce qui est conservé de ce qui est irrémé­diablement perdu."

 

Alexandre Luria, L'Homme dont le monde volait en éclats, 1972, tr. fr. Fabienne Mariengof, Seuil, 1995, p. 120-124.

 

  "À la maison, ma mère va me dire juste une chose, du style : « Va à la grange, descends à la cave, et prends dans la cuve une assiette de concombres salés. N'oublie pas de fermer la cuve avec le couvercle et de remettre la pierre dessus... » Je n'ai pas compris tout de suite le message et je lui demande de répéter ce qu'elle a dit. Ma mère a répété ses mots. Maintenant, j'ai entendu grange, cave, concombres, quant aux autres mots, je les ai instantanément oubliés. Grange, cave, concombres... je me dépêche de prendre cons­cience de leur sens à chacun. J'ai finalement compris (des minutes ont passé !). Maintenant, il me faut demander à ma mère ce qu'elle m'a demandé de faire. Je me retourne... pour constater qu'elle n'est plus là. Elle surgit brusquement et je m'aperçois qu'elle a eu le temps d'aller à la grange, de descendre dans la cave, et qu'elle apporte les concombres à ma place...
Ma mère me dit : « Coupe du pain, des concombres, du jambon pour le déjeuner, mon fils, apporte le sel en même temps, le sel fin. » Évidemment, je n'ai pas saisi ses propos. Je lui demande de répéter. Elle s'exécute. J'ai juste retenu pain et jambon. Je réfléchis, je m'occupe de ces deux mots, finalement je les ai compris mais j'ai oublié les propos de ma mère. Je reste là, debout, indécis...

  Ma mère me dit : « Va donc porter le seau d'épluchures à la chèvre et rapporte le seau ! » Je tiens le seau à la main, je vais à la grange ... je verse les épluchures à ma chèvre... j'oublie de fermer la grange et j'oublie complètement le seau... « Mais où est le seau ? T'as bien fermé la grange ? » me demande brusquement ma mère. Il a fallu retourner à la grange. J'ai vu le seau, je l'ai pris. Là-dessus, ma mère m'in­terroge : « Alors, t'as bien fermé la grange, oui ou non ? » Il a bien fallu retourner encore à la grange, sacrebleu ! ... De fait, je n'avais pas fermé la grange, elle était un peu ouverte et... la chèvre avait réussi à se sauver... Maudite mémoire, la peste soit d'elle !..."

 

Alexandre Luria, L'Homme dont le monde volait en éclats, 1972, tr. fr. Fabienne Mariengof, Seuil, 1995, p. 136-137.


 

Le cas de Jimmie G. étudié par Oliver Sacks

 

  "Jimmie G., homme charmant, intelligent, amnésique, fut admis dans notre institut pour personnes âgées près de New York au début de 1975, avec cette note de transfert sibylline : « Abandonné, dément, confus et désorienté. »
  Jimmie était un bel homme aux cheveux gris, foisonnants et bouclés ; à quarante-neuf ans, il respirait la santé, il était gai, amical, chaleureux. […] Il me donna son nom et sa date de naissance, et évoqua la petite ville, dans le Connecticut, où il était né. Il me la décrivit avec des détails qui disaient son attachement à ce lieu et en dessina même le plan. Il parla des maisons où sa famille avait vécu – il se souvenait encore de leur numéro de téléphone. Il évoqua avec enthousiasme le temps qu'il avait passé dans la Marine – il avait alors dix-sept ans et sortait tout juste du lycée, lorsqu'il fut incorporé en 1943. Avec ses talents d'ingénieur – c'était un radio et un électronicien né – et après un cours accéléré au Texas, il se retrouva assistant radio sur un sous-marin. Il se rappelait les noms des différents sous-marins sur lesquels il avait servi, leurs missions, leurs lieux de stationnement, les noms de ses compagnons de bord. Il se rappelait le morse et savait encore envoyer des messages ; il connaissait aussi la dactylographie.

  Une jeunesse intéressante et bien remplie, qu'il se remémorait d'une façon vivante, en détail et avec attachement. Mais, à partir de là, pour je ne sais quelle raison, ses réminiscences s'arrêtaient. Il se souvenait de son temps de guerre et de son service, de la fin de la guerre et de ses projets d'avenir, les revivant presque. Il s'était pris d'affection pour la Marine, et pensait qu'il pourrait y rester. Mais, avec le G.I. (aide financière aux anciens combattants américains) et un soutien, il sentait qu'il ferait mieux d'entrer au collège.
  Quand il s'agissait de se rappeler, de revivre les événements, Jimmie était très animé ; il ne donnait pas l'impression de parler du passé mais plutôt du présent, et je fus très frappé par son changement de temps lorsqu'il passait des souvenirs de sa scolarité à ceux de sa période dans la Marine : il avait employé le passé, il employait maintenant le présent – et il ne s'agissait pas, me semblait-il, du présent formel ou fictif du souvenir, mais du présent actuel de l'expérience immédiate.
  Un brusque, invraisemblable soupçon me saisit.
  – En quelle année sommes-nous, monsieur G. ? demandai-je en dissimulant ma perplexité sous un air désinvolte.
  – Quarante-cinq, mon gars. Pourquoi ?
  Il continua :
  – Nous avons gagné la guerre, Roosevelt est mort. Truman est à la barre. L'avenir nous appartient.
  – Et vous Jimmie, quel âge avez-vous donc ?
  Chose curieuse, il hésita un moment comme s'il calculait.
  – Voyons, je dois avoir dix-neuf ans, docteur. J'aurai vingt ans au prochain anniversaire.
  Regardant l'homme aux cheveux gris qui se tenait en face de moi, j'eus une impulsion que je ne me suis jamais pardonnée – et qui eût été le summum de la cruauté si Jimmie avait eu la possibilité de s'en souvenir.
  – Là, dis-je, et je lui tendis une glace. Regardez dans la glace et dites-moi ce que vous voyez. Est-ce bien quelqu'un de dix-neuf ans que vous voyez dans la glace ?
  Il pâlit brusquement et agrippa les bords de la chaise.
  – Mon Dieu, dit-il dans un souffle, Dieu, que se passe-t-il ? Que m'est-il arrivé ? C'est un cauchemar ? Je suis fou ? C'est une blague ?
  Il était affolé, hors de lui.
  – Ça va, Jimmie, dis-je avec douceur. C'est une erreur. Aucune raison de s'inquiéter, hein ! » Je l'amenai vers la fenêtre. « N'est-ce pas une belle journée de printemps ? Regardez les enfants qui jouent au base-ball ! » Il reprit des couleurs et recommença à sourire ; je m'éloignai furtivement en emportant l'odieux miroir.
  Deux minutes plus tard, je rentrai dans la pièce. Jimmie était toujours debout près de la fenêtre, regardant avec plaisir les enfants jouer au base-ball en contrebas. Il se retourna quand j'ouvris la porte et son visage prit une expression enjouée.
  – Bonjour, docteur ! dit-il. Belle matinée ! Vous voulez vous entretenir avec moi ! Je m'assieds là ?

  Son visage franc et ouvert n'exprimait pas le moindre signe de reconnaissance.
  – Est-ce que nous nous sommes déjà rencontrés, Monsieur G. ? demandai-je d'un air détaché ?
  – Non, je ne crois pas. Quelle barbe vous avez ! Je ne vous aurais pas oublié [… ] Et ici, où est-on « ici » ? Quel est cet endroit ? je vois des lits et des malades partout. On dirait une sorte d'hôpital. Mais, Bon Dieu, qu'est-ce que j'irais faire à l'hôpital ? […] Il se trouve que j'oublie des choses de temps en temps – des choses qui viennent de se passer."

 

Oliver Sacks, L'Homme qui prenait sa femme pour un chapeau, 1985, Chapitre 2, tr. fr. Édith de la Héronnière, Points essais, 1992, p. 42-45.

 

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Date de création : 08/01/2019 @ 17:20
Dernière modification : 08/01/2019 @ 17:20
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