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Texte à méditer :   C'est croyable, parce que c'est stupide.   Tertullien
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Mémoire et identité individuelle

  "Cela posé, pour trouver en quoi consiste l'identité personnelle, il faut voir ce qu'emporte le mot de personne. C'est, à ce que je crois, un Être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui se peut consulter soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu'il fait uniquement par le sentiment qu'il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque Être que ce soit d'apercevoir sans apercevoir qu'il aperçoit. Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes : et c'est par là que chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même. [...] Car puisque la conscience accompagne toujours la pensée, et que c'est là ce qui fait que chacun est ce qu'il nomme soi-même, et par où il se distingue de toute autre chose pensante : c'est aussi en cela seul que consiste l'identité personnelle, ou ce qui fait qu'un Être raisonnable est toujours le même. Et aussi loin que cette conscience peut s'étendre sur les actions ou les pensées déjà passées, aussi loin s'étend l'identité de cette personne : le soi est présentement le même qu'il était alors : et cette action passée a été faite par le même soi que celui qui se la remet à présent dans l'esprit."

 

Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, 1690, Livre II, Chapitre 27, tr. fr. Coste, Vrin, 1998, 264.

 

  « § 9. [En quoi consiste l'identité personnelle.]
  Cela posé, pour trouver en quoi consiste l'identité personnelle, il faut voir ce qu'emporte le mot de personne. C'est, à ce que je crois, un être pensant et intelligent, capable de raison et de réflexion, et qui se peut considérer soi-même comme le même, comme une même chose qui pense en différents temps et en différents lieux ; ce qu'il fait uniquement par le sentiment qu'il a de ses propres actions, lequel est inséparable de la pensée, et lui est, ce me semble, entièrement essentiel, étant impossible à quelque être que ce soit d'apercevoir, sans apercevoir qu'il aperçoit. Lorsque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous sentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque chose, nous le connaissons à mesure que nous le faisons. Cette connaissance accompagne toujours nos sensations et nos perceptions présentes ; et c'est par-là que chacun est à lui-même ce qu'il appelle soi-même. On ne considère pas dans ce cas si le même Soi est continué dans la même substance, ou dans diverses substances. Car puisque la con-science accompagne toujours la pensée, et que c'est là ce qui fait que chacun est ce qu'il nomme soi-même, et par où il se distingue de toute autre chose pensante : c'est aussi en cela seul que consiste l'identité personnelle, ou ce qui fait qu'un être raisonnable est toujours le même. Et aussi loin que cette con-science peut s'étendre sur les actions ou les pensées déjà passées, aussi loin s'étend l'identité de cette personne : le soi est présentement le même qu'il était alors ; et cette action passée a été faite par le même soi que celui qui se la remet à présent dans l'esprit.
  §. 10. [La Con-science fait l'identité personnelle.]

  Mais on demande outre cela, si c'est précisément et absolument la même substance. Peu de gens penseraient être en droit d'en douter, si les perceptions avec la con-science qu'on en a soi-même, se trouvaient toujours présentes à l'esprit, par où la même chose pensante serait toujours sciemment présente, et, comme on croirait, évidemment la même à elle-même. Mais ce qui semble faire de la peine dans ce point, c'est que cette con-science est toujours interrompue par l'oubli, n'y ayant aucun moment dans notre vie, auquel tout l'enchaînement des actions que nous avons jamais faites, soit présent à notre esprit ; c'est que ceux qui ont le plus de mémoire perdent de vue une partie de leurs actions, pendant qu'ils considèrent l'autre; c'est que quelquefois, ou plutôt la plus grande partie de notre vie, au lieu de réfléchir sur notre soi passé, nous sommes occupez de nos pensées présentes, et qu'enfin dans un profond sommeil, nous n'avons absolument aucune pensée, ou aucune du moins qui soit accompagnée de cette con-science qui est attachée aux pensées que nous avons en veillant. Comme, dis-je, dans tous ces cas le sentiment que nous avons de nous-mêmes est interrompu, et que nous nous perdons nous-mêmes de vue par rapport au passé, on peut douter si nous sommes toujours la même chose pensante, c'est-à-dire, la même substance, ou non. […]
  §. 13. Mais, supposé qu'il n'y ait que des substances immatérielles, qui pensent, je dis sur la première partie de la question, qui est, si la même substance pensante étant changée, la personne peut être la même ; je réponds, dis-je, qu'elle ne peut être résolue que par ceux qui savent qu'elle est l'espèce de substance qui pense en eux, et si la con-science qu'on a de ses actions passées, peut être transférée d'une substance pensante à une autre Substance pensante. Je conviens, que cela ne pourrait se faire, si cette con-science était une seule et même action individuelle. Mais comme ce n'est qu'une représentation actuelle d'une action passée, il reste à prouver comment il n'est pas possible que ce qui n'a jamais été réellement, puisse être représenté à l'esprit comme ayant été véritablement. C'est pourquoi nous aurons de la peine à déterminer jusques où le sentiment (Consciousness) des actions passées est attaché à quelque Agent individuel, en sorte qu'un autre agent ne puisse l'avoir ; il nous sera, dis-je, bien difficile de déterminer cela, jusqu'à ce que nous connaissions quelle espèce d'actions ne peuvent être faites sans un acte réfléchi de perception, qui les accompagne, et comment ces sortes d'actions sont produites par des substances pensantes qui ne sauraient penser sans en être convaincues en elles-mêmes. […]
  §. 16. [La con-science fait la même personne.]

  Mais quoi que la même Substance immatérielle ou la même Âme ne suffise pas toute seule pour constituer l'Homme, où qu'elle soit, et dans quelque état qu'elle existe ; il est pourtant visible que la con-science, aussi loin qu'elle peut s'étendre, quand ce serait jusqu'aux siècles passés, réunit dans une même personne les existences et les actions les plus éloignées par le temps, tout de même qu'elle unit l'existence et les actions du moment immédiatement précèdent ; de sorte que quiconque a une con-science, un sentiment intérieur de quelques actions présentes et passées, est la même personne à qui ces actions appartiennent. Si par exemple, je sentais également en moi-même, que j'ai vu l'Arche et le Déluge de Noé, comme je sens que j'ai vu, l'hiver passé, l'inondation de la Tamise, ou que j'écris présentement, je ne pourrais non plus douter, que le moi qui écrit dans ce moment, qui a vu, l'hiver passé inonder la Tamise, et qui a été présent au Déluge Universel, ne fût le même soi, dans quelque substance que vous mettiez ce soi, que je suis certain, que moi qui écris ceci, suis, à présent que j'écris, le même moi que j'étuis hier, soit que je sois tout composé ou non de la même substance matérielle ou immatérielle. Car pour être le même soi, il est indifférent que ce même soi soit composé de la même substance, ou de différentes substances; car je suis autant intéressé, et aussi justement responsable pour une action faite il y a mille ans, qui m'est présentement adjugée par cette con-science que j'en ai comme ayant été faite par moi-même, que je le suis pour ce que je viens de faire dans le moment précédent.
  §. 19. Nous pouvons voir par-là en quoi consiste l'identité personnelle ; et qu'elle ne consiste pas dans l'identité de Substance, mais comme j'ai dit, dans l'identité de con-science : de sorte que si Socrate et le présent Roi du Mogol participent à cette dernière Identité, Socrate et le Roi du Mogol sont une même personne. Que si le même Socrate veillant, et dormant, ne participe pas à une seule et même con-science : Socrate veillant, et dormant, n'est pas la même personne. Et il n'y aurait pas plus de justice à punir Socrate veillant pour ce qu'aurait pensé Socrate dormant, et dont Socrate veillant n'aurait jamais eu aucun sentiment, qu'à punir un Jumeau pour ce qu'aurait fait son frère et dont il n'aurait aucun sentiment, parce que leur extérieur serait si semblable qu'on ne pourrait les distinguer l'un de l'autre; car on a vu de tels Jumeaux.
  §. 20. Mais voici une objection qu'on fera peut-être encore sur cet article : supposé que je perde entièrement le souvenir de quelques parties de ma vie, sans qu'il soit possible de le rappeler, de sorte que je n'en aurai peut-être jamais aucune connaissance ; ne suis-je pourtant pas la même personne qui a fait ces actions, qui a eu ces pensées, desquelles j'ai eu une fois en moi-même une sentiment positif, quoi que je les aie oubliées présentement ? Je répons à cela ; Que nous devons prendre garde à quoi ce mot JE est appliqué dans l'occasion. Il est visible que dans ce cas il ne désigne autre chose que l'homme. Et comme on présume que le même homme est la même personne, on suppose aisément qu'ici le mot JE signifie aussi la même personne. Mais s'il est possible à un même homme d'avoir en différents temps une con-science distincte et incommunicable, il est hors de doute que le même homme doit constituer différentes personnes en différents temps ; et il parait par des Déclarations solennelles que c'est là le sentiment du genre humain, car les lois humaines ne punissent pas l'homme fou pour les actions que fait l'homme de sens rassis, ni l'homme de sens rassis pour ce qu'à fait l'homme fou, par où elles en font deux personnes: ce qu'on peut expliquer en quelque sorte par une façon de parler dont on se sert communément en François, quand on dit, un tel n'est plus le même, ou, il est hors de lui-même : expressions qui donnent à entendre en quelque manière que ceux qui s'en servent présentement ou du moins, qui s'en sont servis au commencement, ont cru que le soi était changé, que ce soi, dis-je, qui constitue la même personne, n'était plus dans cet homme."

 

Locke, Essai philosophique concernant l'entendement humain, 1690, Livre II, Chapitre 27, tr. fr. Coste, Vrin, 1998, 264-266 et 267-272.


 

  "Je ne voudrais point dire non plus que l'identité personnelle et même le soi demeurent point en nous et que je ne suis point ce moi qui ai été dans le berceau, sous prétexte que je ne me souviens plus de rien de tout ce que j'ai fait alors. Il suffit pour trouver l'identité morale par soi-même qu'il y ait une moyenne liaison de conscienciosité[1] d'un état voisin ou même un peu éloigné à l'autre, quand quelque saut ou intervalle oublié y serait mêlé. Ainsi, si une maladie avait fait une interruption de la continuité de la liaison de conscienciosité, en sorte que je ne susse point comment je serais devenu dans l'état présent, quoique je me souviendrais des choses plus éloignées, le témoignage des autres pourrait remplir le vide de ma réminiscence. On me pourrait même punir sur ce témoignage, si je venais de faire quelque mal de propos délibéré dans un intervalle, que j'eusse oublié un peu après par cette maladie. Et si je venais à oublier toutes les choses passées, et serais obligé de me laisser enseigner de nouveau jusqu'à mon nom et jusqu'à lire et écrire, je pourrais toujours apprendre des autres ma vie passée dans mon précédent état, comme j'ai gardé mes droits, sans qu'il soit nécessaire de me partager en deux personnes, et de me faire héritier de moi-même. Et tout cela suffit pour maintenir l'identité morale qui fait la même personne."

 

Leibniz, Nouveaux Essais sur l'entendement humain, 1703, Livre II, chap. 27, Éd. Flammarion, coll. « GF », 1966, p. 201-202.
 

[1] Conscienciosité : qui caractérise la conscience, fait d’être conscient.


 

  "Suivant l'ordre des choses, l'identité apparente à la personne même, qui se sent la même, suppose l'identité réelle à chaque passage prochain accompagné de réflexion ou de sentiment du moi, une perception intime et immédiate ne pouvant tromper naturellement. Si l'homme pouvait n'être que machine et avoir avec cela de la consciosité[2] (consciousness), il faudrait être de votre avis, monsieur ; mais je tiens que ce cas n'est point possible au moins naturellement. Je ne voudrais point dire non plus que l'identité personnelle et même le soi ne demeurent point en nous, et que je ne suis point ce moi qui ai été dans le berceau, sous prétexte que je ne me souviens plus de rien de tout ce que j'ai fait alors. Il suffit, pour trouver l'identité morale par soi-même , qu'il y ait une moyenne liaison de consciosité d'un état voisin ou même un peu éloigné à l'autre, quand quelque saut ou intervalle oublié y serait mêlé. Ainsi, si une maladie avait fait une interruption de la continuité de la liaison de consciosité, en sorte que je ne susse point comment je serais devenu dans l'état présent, quoique je me souvinsse des choses plus éloignées, le témoignage des autres pourrait remplir le vide de ma réminiscence. On me pourrait même punir sur ce témoignage, si je venais à faire quelque mal de propos délibéré dans un intervalle que j'eusse oublié un peu après par cette maladie. Et si je venais à oublier toutes les choses passées, que je serais obligé de me laisser enseigner de nouveau jusqu'à mon nom et jusqu'à lire et écrire, je pourrais toujours apprendre des autres ma vie passée dans mon précédent état, comme j'ai gardé mes droits, sans qu'il soit nécessaire de me partager en deux personnes, et de me faire héritier de moi-même. Tout cela suffit pour maintenir l'identité morale qui fait la même personne. […]

 Ainsi la conscience n'est pas le seul moyen de constituer l'identité personnelle, et le rapport d'autrui ou même d'autres marques y peuvent suppléer.

 

Leibniz, Nouveaux essais sur l'entendement humain, 1703, II, Chapitre XXVII, § 9, GF, 1990, p. 183-184.

 

[2] Conscienciosité : qui caractérise la conscience, fait d’être conscient.


 

  "[...] chacun de nous a l'impression irréfutable que la somme totale de sa propre expérience et de sa mémoire forme une unité tout à fait distincte de celle de toute autre personne. Il l'appelle son « Moi ». Qu'est-ce que ce « Moi » ?
  Si vous l'analysez de près vous trouverez, je pense, que c'est juste un petit peu plus qu'une collection de données isolées (expériences et souvenirs), notamment la toile sur laquelle elles sont rassemblées. Et vous trouverez par une introspection attentive que ce que vous entendez réellement par votre « moi » c'est le « substratum » sur lequel ces données sont fixées. Imaginez que vous vous déplaciez vers un pays lointain, que vous perdiez de vue tous vos amis, que vous arriviez presque à les oublier ; vous vous faites de nouveaux amis, vous partagez leur vie aussi intensément que vous l'avez jamais fait avec les anciens. Le fait que, tout en vivant une nouvelle vie, vous vous souveniez encore de l'ancienne, deviendrait de moins en moins important. Vous pourriez arriver à parler du « jeune homme que j'étais », à la troisième personne ; le héros du roman que vous seriez en train de lire serait probablement plus proche de votre coeur et certainement plus intensément vivant et mieux connu de vous. Et pourtant il n'y aurait eu ni solution de continuité, ni mort. Et même si un hypnotiseur habile réussissait à vous affranchir entièrement de toutes vos réminiscences antérieures, vous ne penseriez pas qu'il vous aurait tué. En aucun cas, il n'y aurait à déplorer la perte d'une existence personnelle.

    Et il n'y en aura jamais".

 

Erwin Schrödinger, Qu'est-ce que la vie ?, 1944, tr. L. Keffler, Paris, Points Seuil, 1993, p. 207-208.


 

  "En se souvenant de quelque chose, on se souvient de soi.
  Trois traits sont volontiers soulignés en faveur du caractère foncièrement privé de la mémoire. D'abord, la mémoire paraît bien être radicalement singulière : mes souvenirs ne sont pas les vôtres. On ne peut transférer les souvenirs de l'un dans la mémoire de l'autre. En tant que mienne, la mémoire est un modèle de mienneté, possession privée, pour toutes les expériences vécues du sujet. Ensuite, dans la mémoire paraît résider le lien originel de la conscience avec le passé. On l'a dit avec Aristote, on le redit avec Augustin, la mémoire est du passé et le passé est celui de mes impressions ; en ce sens ce passé est mon passé. C'est par ce trait que la mémoire assure la continuité temporelle de la personne et, par ce biais, cette identité dont nous avons affronté […] les difficultés et les pièges. Cette continuité me permet de remonter sans rupture du présent vécu jusqu'aux événements les plus lointains de mon enfance. D'un côté les souvenirs se distribuent et s'organisent en niveaux de sens, en archipels, éventuellement séparés par des gouffres, de l'autre la mémoire reste la capacité  de parcourir, de remonter le temps, sans que rien en principe n'interdise de  suivre sans solution de continuité ce mouvement. C'est dans le récit principalement que s'articulent les souvenirs au pluriel et la mémoire au singulier, la différenciation et la continuité. Ainsi me rapporté-je en arrière vers mon enfance, avec le sentiment que les choses se sont passées à une autre époque. C'est cette altérité qui à son tour, servira d'ancrage à la différenciation des laps de temps à laquelle procède l'histoire sur la base du temps chronologique. Il reste que ce facteur de distinction entre les moments du passé remémoré ne ruine aucun des caractères majeurs du rapport entre le passé souvenu et le présent, à savoir la continuité temporelle et la mienneté du souvenir. Enfin, troisièmement, c'est à la mémoire qu'est attaché le sens de l'orientation dans le passage du temps ; orientation à double sens, du passé vers le futur, par poussée arrière, en quelque sorte, selon la flèche du temps du changement, mais aussi du futur vers le passé, selon le mouvement inverse de transit de l'attente vers le souvenir, à travers le présent vif."

 

Paul Ricœur, La Mémoire, l'histoire, l'oubli, 2000, Points essais, 2003, p. 115-116.

 


Date de création : 26/02/2019 @ 15:41
Dernière modification : 26/02/2019 @ 15:41
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