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Texte à méditer :  Avant notre venue, rien de manquait au monde ; après notre départ, rien ne lui manquera.   Omar Khayyâm
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Hors des sentiers battus
L'entreprise totalitaire d'effacement de la mémoire

  "Le changement dans la conception du crime et des criminels détermine les nouvelles et terribles méthodes de la police secrète totalitaire. Les criminels sont châtiés, les indésirables disparaissent de la surface du globe. La seule trace qu'ils laissent derrière eux est le souvenir de ceux qui les connaissent et les aimaient. Et l'une des tâches les plus ardues de la police secrète est de s'assurer que ces traces, elles-mêmes, disparaissent avec le condamné.
  L'Okrana, prédécesseur tsariste de la Gépéou avait, dit-on, inventé un système de classement. Chaque suspect était inscrit sur une grande carte au centre de laquelle figurait son nom entouré de rouge. Ses amis politiques étaient désignés par des cercles rouges plus petits, et ses connaissances non politiques par des cercles verts. Des cercles bruns indiquaient les personnes qui étaient en contact avec les amis du suspect mais qui n'étaient pas connus de lui personnellement. Les recoupements entre les amis du suspect, politiques et non politiques d'une part, et d'autre part, les amis de ses amis étaient indiqués par des lignes joignant les cercles respectifs.

  Manifestement cette méthode n'a d'autre limite que la dimension des cartes. De plus, théoriquement, une seule gigantesque feuille montrerait les relations et les recoupements des relations de la population toute entière. Or, tel est précisément le but utopique de la police secrète totalitaire. Celle-ci a abandonné le vieux rêve traditionnel de la police, que le détecteur de mensonge est encore sensé pouvoir réaliser. Elle n'essaye plus de découvrir qui est qui, ou qui pense quoi. Le détecteur de mensonges est peut-être l'exemple le plus frappant de la fascination que ce rêve exerce apparemment sur les esprits de tous les policiers. Car il est évident que le complexe appareil de mesure ne permet pas d'établir grand-chose si ce n'est le sang-froid ou la nervosité de ses victimes. De fait la débilité du raisonnement qui préside à l'utilisation de ce mécanisme ne peut s'expliquer que par le désir irrationnel qu'une forme de lecture de la pensée soit malgré tout possible. Ce vieux rêve suffisamment terrifiant a depuis des temps immémoriaux invariablement engendré la torture et les plus abominables cruautés. Il n'avait qu'une chose pour lui, il demandait l'impossible.
  Le rêve moderne de la police totalitaire avec ses techniques modernes est infiniment plus terrifiant. Maintenant, la police rêve qu'un seul coup d'œil à la gigantesque carte sur le mur du bureau suffise pour établir à n'importe quel moment qui est lié à qui et à quel degré d'intimité. Et en théorie, ce rêve n'est pas irréalisable, même si son exécution technique présente inévitablement quelques difficultés. Si cette carte existait réellement, le souvenir lui-même ne pourrait barrer la route à l'ambition totalitaire de dominer le monde. Avec une telle carte, il serait possible de faire disparaître les gens, sans laisser de trace aucune, comme s'ils n'avaient jamais existé. […]
  Dans les pays totalitaires, tous les lieux de détention Dans les pays totalitaires tous les lieux de détention régis par la police sont faits pour être de véritables oubliettes où les gens glissent par accident, sans laisser derrière eux ces signes d'une existence révolue que sont ordinairement un corps et une tombe. Au regard de cette invention nouvelle pour se défaire des gens, la vieille méthode du meurtre, politique ou criminel, est assurément inefficace. Le meurtrier laisse un cadavre derrière lui et, même s'il essaie d'effacer les traces de sa propre identité, il n'a pas le pouvoir d'extirper celle de sa victime de la mémoire du monde survivant. La police secrète opère au contraire le miracle de faire en sorte que la victime n'ait jamais existé du tout."

 

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1951, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XII, 2, trad. Jean-Louis Bourget, Robert Davreux et Pierre Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 776-779.

 

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Date de création : 18/03/2019 @ 10:10
Dernière modification : 18/03/2019 @ 10:10
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