"(1) Il existe au moins cinq ensembles d'objectifs, que l'on peut qualifier de besoins fondamentaux. Ce sont, en résumé, les besoins physiologiques, de sécurité, d'amour, d'estime et d'accomplissement de soi. S'y ajoutent le désir d'atteindre ou de maintenir les différentes conditions nécessaires à la satisfaction de ces besoins fondamentaux, ainsi que certains désirs plus intellectuels.
(2) Ces objectifs fondamentaux sont liés entre eux et organisés selon une hiérarchie de prépuissance. Autrement dit, l'objectif le plus prépotent monopolise la conscience et tend de lui-même à organiser la mobilisation des différentes capacités de l'organisme. Les besoins moins prépotents sont minimisés, voire oubliés ou niés. Mais lorsqu'un besoin est relativement bien satisfait, le besoin immédiatement supérieur émerge, dominant à son tour la vie consciente et servant de centre d'organisation au comportement, car les besoins satisfaits ne constituent plus des motivations actives.
Ainsi, l'homme est un animal perpétuellement en manque. La satisfaction de ces besoins n'est généralement pas totalement exclusive, mais tend seulement à l'être. Le citoyen moyen de notre société est le plus souvent partiellement satisfait et partiellement insatisfait de tous ses besoins. Le principe de hiérarchie est généralement observé empiriquement, avec des pourcentages croissants d'insatisfaction à mesure que l'on monte dans la hiérarchie. On observe parfois des inversions de l'ordre moyen de la hiérarchie. On a également observé qu'un individu peut perdre définitivement les besoins supérieurs dans la hiérarchie dans certaines conditions. Il existe non seulement des motivations multiples à l'origine des comportements habituels, mais aussi de nombreux déterminants autres que les motivations.
(3) Toute entrave ou possibilité d'entrave à ces objectifs humains fondamentaux, ou tout danger pour les mécanismes de défense qui les protègent, ou pour les conditions sur lesquelles ils reposent, est considéré comme une menace psychologique. À quelques exceptions près, toute psychopathologie peut être partiellement attribuée à de telles menaces. Un homme fondamentalement frustré peut, si l'on veut, être
qualifié de « malade ».
(4) Ce sont ces menaces fondamentales qui provoquent les réactions d'urgence générales."
Abraham Maslow, "Une théorie de la motivation humaine", 1943, Psychological Review, 50, p. 394- 395.
"(1) There are at least five sets of goals, which we may call basic needs. These are briefly physiological, safety, love, 'esteem, and self-actualization. In addition, we are motivated by the desire to achieve or maintain the various conditions upon which these basic satisfactions rest and by certain more intellectual desires.
(2) These basic goals are related to each other, being arranged in a hierarchy of prepotency. This means that the most prepotent goal will monopolize consciousness and will tend of itself to organize the recruitment of the various capacities of the organism. The less prepotent needs are minimized, even forgotten or denied. But when a need is fairly well satisfied, the next prepotent ('higher') need emerges, in turn to dominate the conscious life and to serve as the center of organization of behavior, since gratified needs are not active motivators.
Thus man is a perpetually wanting animal. Ordinarily the satisfaction of these wants is not altogether mutually exclusive, but only tends to be. The average member of our society is most often partially satisfied and partially unsatisfied in all of his wants. The hierarchy principle is usually empirically observed in terms of increasing percentages of non-satisfaction as we go up the hierarchy. Reversals of the average order of the hierarchy are sometimes observed. Also it has been observed that an individual may permanently lose the higher wants in the hierarchy under special conditions. There are not only ordinarily multiple motivations for usual behavior, but in addition many determinants other than motives.
(3) Any thwarting or possibility of thwarting of these basic human goals, or danger to the defenses which protect them, or to the conditions upon which they rest, is considered to be a psychological threat. With a few exceptions, all psychopathology may be partially traced to such threats. A basically thwarted man may actually be defined as a 'sick' man, if we wish.
(4) It is such basic threats which bring about the general emergency reactions."
Abraham Maslow, "A Theory of Human Motivation", 1943, Psychological Review, 50, p. 394- 395.
"La hiérarchie des besoins et des métabesoins m'a été précieuse à d'autres égards. Je me la représente comme une sorte de buffet garni, dans lequel on pioche en fonction de ses goûts et de son appétit. C'est-à-dire que, dans tout jugement sur les motivations du comportement d'une personne, le caractère du juge doit aussi être pris en compte. Il sélectionne les motivations auxquelles il attribue le comportement, par exemple en fonction de son optimisme ou de son pessimisme généralisé. Je trouve qu'aujourd'hui on tend plus souvent à faire le second choix, si fréquemment d'ailleurs qu'il m'a paru judicieux de désigner ce phénomène par l'expression « tirer les motivations vers le bas ». Pour résumer, il s'agit de la tendance à privilégier, à des fins d'explication, les besoins inférieurs par rapport aux besoins moyens, et les besoins moyens par rapport aux besoins supérieurs. On préfère une motivation purement matérialiste à une motivation sociale ou une métamotivation, ou à un mélange des trois. C'est une sorte de suspicion voisine de la paranoïa, une forme de dévaluation de la nature humaine, que j'observe souvent mais qui, à ma connaissance, n'a pas été suffisamment d'écrite. Je pense que toute théorie de la motivation qui se veut complète doit inclure cette variable supplémentaire.
Et j'imagine sans peine que, l'historien des idées n'aurait aucune difficulté à trouver de nombreux exemples, dans les différentes cultures et à diverses époques, d'une tendance générale à tirer les motivations humaines soit vers le bas, soit vers le haut. Au moment où j'écris ces lignes, dans notre culture, la tendance est d'aller clairement et largement vers le bas. On surexploite lourdement et outrageusement les besoins inférieurs aux fins d'explication et on sous-utilise les besoins supérieurs et les métabesoins. Selon moi, cette tendance repose nettement plus sur un préjugé que sur un fait empirique. Il me semble que les besoins supérieurs et que les métabesoins sont plus déterminants que mes sujets eux-mêmes le suspectent, et certainement, beaucoup plus, et de loin, que les intellectuels contemporains osent l'admettre. À l'évidence, il s'agit là d'une question empirique et scientifique, qui est, à ce titre, beaucoup trop importante pour être confiée à des cénacles et des cliques."
Abraham Maslow, Devenir le meilleur de soi-même, préface à la 2e édition, 1970, tr. fr. Laurence Nicolaieff, Eyrolles, 2020, p. 25-26.
"Les besoins biologiques sont ceux qui découlent des caractéristiques physiques de l'homme : besoin de nourriture et de logement, de protection contre les ennemis humains ou animaux, et besoins de reproduction pour perpétuer l'espèce. Ils sont communs aux hommes et aux animaux et sont particulièrement puissants [...].
Les besoins sociaux des êtres humains proviennent de ce que l'homme a l'habitude de vivre en groupe. Tous les animaux grégaires doivent connaître sous forme rudimentaire des besoins similaires, mais l'étroite interdépendance des membres d'une société humaine fait qu'ils sont beaucoup plus importants pour l'homme […].
Enfin, il y a des besoins psychiques qui sont exactement difficiles à définir mais qui existent néanmoins. L'’une des fonctions les plus importantes de toute culture est de rendre heureux et satisfaits la majorité des individus qui la partagent. Tous les autres êtres humains souhaitent que les autres individus leur soient favorables, éprouvent le désir des choses qui sont inaccessibles (ou le désir de pouvoir les obtenir facilement) et le désir d'évasion psychologique. À la longue, la satisfaction de ces besoins est probablement aussi importante pour le bon fonctionnement d’une société que celle de n'importe quel besoin des deux autres catégories, bien qu'ils soient moins immédiats et pressants."
Ralph Linton, De l'homme, 1968. Tr. fr. Y. Delsaut, Éditions de Minuit, 1968, p. 423-424.
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