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Hors des sentiers battus
Démocratie et république

  "À vrai dire, il faut avouer que le terme de « république » a dans toutes les langues une signification bien vague, témoin les prétendues républiques de Hollande, de Suisse, de Gênes, de Venise, de Pologne. S'il me fallait chercher une définition nette et précise de ce mot [république], je dirais purement et simplement qu'il désigne un gouvernement par la masse des citoyens, agissant directement et personnellement, conformément à des règles établies par la majorité, et que tout autre gouvernement est plus ou moins républicain suivant l'importance qu'il attribue dans sa constitution à l'action directe des citoyens. Un gouvernement de ce genre ne saurait évidemment s'appliquer qu'à une population et à un territoire très limités. Je ne crois guère qu'il soit praticable sur une plus grande échelle que celle d'une des petites communes de Nouvelle-Angleterre… On peut trouver d'autres degrés de républicanisme dans différentes formes de gouvernement où le peuple désigne, plus ou moins directement, ceux qui rempliront les fonctions exécutives, les fonctions judiciaires et les fonctions des diverses branches du pouvoir législatif, pour une assez grand nombre d'années, à vie, ou à titre héréditaire ; ou bien dans celles où, à côté d'autorités qui dépendent du peuple, il en existe d'autres qui sont indépendantes de lui. Plus on s'éloigne du contrôle direct et constant des citoyens, moins le gouvernement est empreint de républicanisme. Il n'en reste évidemment plus du tout là où l'autorité est héréditaire, comme en France ou à Venise, ou bien là où elle se choisit elle-même, comme en Hollande ; dans les pays où elle est conférée à vie, il n'en reste que bien peu, et d'autant moins que la vie de l'élu se prolonge davantage après l'élection. […]
  Quand on considère sous ce jour le sens du mot « république », au lieu de répéter, après d'autres, « qu'il peut signifier tout ou rien », on a le droit d'affirmer comme une vérité instructive qu'un gouvernement est plus ou moins républicain selon que le contrôle du peuple et l'élection par le peuple jouent un rôle plus ou moins important dans ses institutions. Et, comme je suis convaincu que nul ne saurait mieux garder les droits du peuple que la masse même de ce peuple, et surtout que les maux qui découlent des erreurs du peuple sont moins préjudiciables que ceux qui ont leur source dans l'égoïsme des agents, je suis partisan de la forme de gouvernement qui est la plus républicaine possible."

 

Thomas Jefferson, Lettre à John Taylor du 28 mai 1816, La Liberté et l'État, Éditions Seghers, 1970, p. 99-100.


 

  "La république n'est pas née d'aujourd'hui mais d'hier : l'idée républicaine ne date pas de la révolution de 1789, de la proclamation de 1792, ni même de la IIe République de 1848 ou de la IIIe de 1874. L'idée républicaine moderne fait sa réapparition à la Renaissance à travers les œuvres de Machiavel, Discours sur la première Décade de Tite-Live (1513) et de Jean Bodin, Les Six Livres de la République (1576) et elle se développe sur le plan doctrinal et historique selon un long parcours sous l'Ancien Régime. Parcours doctrinal : toutes les philosophies politiques modernes, celle de Bodin, celle de Spinoza, celle de Hobbes, celle de Locke, celle de Rousseau, sont républicaines. Quelle est l'origine de l'idée républicaine ? Elle se trouve en vérité dans les textes d'Aristote, de Cicéron, de Tite-Live, de Salluste et de Tacite, tels qu'ils ont été retrouvés à la Renaissance. L'idée républicaine se trouve d'abord et avant tout chez Aristote. C'est donc du grand maître qu'il faut partir pour en dégager l'essence même.
  Revenons donc à la définition de Politique, I, 2. : La république est la société qui a pour objet le bien-vivre (eu zen), Politique 1, 8. Non pas vivre, dit Aristote, mais bien-vivre. Dans Politique, 1, 7, Aristote distingue en effet l'autorité du maître, en grec, despotes, et l'autorité de l'homme d'État, en grec, politikos ; despotique et politique s'opposent comme l'autorité qui s'exerce sur les esclaves (douloi) et l'autorité qui s'exerce sur les hommes libres (eleutheroi). Dans Politique I, 6, 2, Aristote explique par ailleurs que tout gouvernement domestique s'exerce comme une maîtrise tandis que tout gouvernement politique s'exerce sur des hommes libres et égaux (eleutheroi kai isoi). Dans Politique 1, 12, 1, pour distinguer l'autorité du mari sur la femme et du père sur les enfants, Aristote dit que l'une est politique, l'autorité du mari sur la femme (politikos) républicaine, tandis que l'autre qui concerne l'autorité du père sur les enfants est monarchique (basilikos). Il dit encore qu'une république est une communauté (koïnonia), qu'elle n'est pas un ethnos. Chacun sait que la préférence d'Aristote ira au régime mixte. Dans Politique II, 18, il écrit, en effet : « mieux vaut donc l'opinion de ceux qui préfèrent la constitution mixte car la constitution composée d'un plus grand nombre d'éléments est la meilleure »; à condition de ne pas faire à propos de ce choix un contresens, car Aristote ne dit pas que la république doit être une aristocratie mais, au contraire, dans Politique V, 16, 1, il précise que le gouvernement des classes moyennes est plus proche de la démocratie que de l'oligarchie et, c'est précisément pourquoi c'est la plus stable des formes de constitution. Le meilleur gouvernement, à son sens, est un mélange d'oligarchie et de démocratie (Politique V, 7).

  Soulignons d'abord l'extraordinaire audace et la radicalité du grand penseur de l'Antiquité. Selon lui, il n'existe que deux types et deux types seulement de société; les sociétés despotiques — nous dirions impériales — et les sociétés républicaines. Les sociétés despotiques sont les sociétés qui sont organisées en vue de l'intérêt privé, de l'intérêt de quelques-uns, les sociétés républicaines sont les sociétés qui sont organisées en vue de l'intérêt général, du bien commun. C'est cette radicalité qui frappera les penseurs de la Renaissance et dont ils se voudront les héritiers. Après avoir défini la république comme l'objet de la société civile (politeïa qui deviendra chez les Romains la res republica, chose publique, l'intérêt commun ou l'intérêt général et après avoir posé la question de la nature de la société politique) la philosophie politique n'est pas épuisée: reste à définir le gouvernement qui va exercer l'intérêt commun et défendre l'intérêt général. Reste également à définir le titulaire des magistratures. S'il s'agit d'un seul, c'est une monarchie, s'il s'agit de plusieurs c'est une aristocratie, s'il s'agit du plus grand nombre, c'est une démocratie. J'en viens à la très intéressante tautologie formulée par Aristote dans Politique III, 7. Remarquons que, contrairement à une idée reçue, Aristote définit comme républicain tout gouvernement — fût-il monarchique ou aristocratique - qui a pour objet le bien commun et l'intérêt général. La monarchie peut être une politeïa, l'aristocratie peut être une politeïa, la démocratie peut être une politeïa dès lors que chacun de ces gouvernements a en vue, non pas l'intérêt d'un seul, de quelques-uns ou des plus nombreux, mais l'intérêt commun. Mais lorsque Aristote définit par le même nom l'objet de la vie civile, la république et le sujet du gouvernement, « La république qui a pour gouvernement le grand nombre est républicaine », Politique III, 7, que veut-il dire, que signifie-t-il sans l'énoncer tout à fait ? Tout simplement que le bien commun, que la chose publique sont mieux assurés ou atteints plus facilement lorsque le titulaire du gouvernement n'est pas un seul, le monarque, ni le petit nombre des meilleurs, les aristocrates, mais, sinon le grand nombre, du moins un nombre satisfaisant d'individus, le peuple. Bien qu'Aristote ait considéré ailleurs que la démocratie pouvait constituer une perversion de la république lorsque la démocratie est le pouvoir des plus pauvres et du plus grand nombre et que celui-ci ne s'intéresse qu'aux défavorisés, ici, dans Politique III, 7, Aristote énonce, à demi, que tout gouvernement légitime de la république est démocratique parce que le peuple est mieux à même d'instituer la république, c'est-à-dire d'instituer l'intérêt général, le bien commun que les aristocrates ou le monarque. Mais dans son refus de ne pas intituler démocratique le gouvernement du plus grand nombre et de lui préférer le terme de républicain (ou « politie » comme le traduisent certains) par méfiance vis-à-vis de la démocratie pure, le meilleur gouvernement d'une république est, à son avis, le gouvernement du grand nombre additionné des élites nécessaires, autrement dit un gouvernement mixte. Les deux définitions de république et démocratie diffèrent donc sensiblement. La démocratie, le pouvoir du peuple désigne le titulaire de l'exercice du pouvoir. Sa destination répond à la question Qui ? Qui exerce le pouvoir ? La république (la chose publique) définit l'objet même de la société politique, le bien commun. Sa définition répond à la question Quoi ? Malgré la spécificité des deux concepts, on ne peut donc pousser jusqu'au bout leur opposition. Parce qu'ils ne sont pas exactement semblables, parce qu'ils ne décrivent pas la même réalité, parce qu'ils ne sont pas sur le même plan. La définition de la république civile, la société qui a pour fin l'intérêt général et où l'autorité s'exerce par des lois sur des hommes libres, trouve son contraire dans la définition du despotisme, société qui a en vue l'intérêt privé et où l'autorité s'exerce par la force sur des esclaves. Mais cette définition n'est pas saturée car elle ne dit encore rien du choix du gouvernement de la république. Nécessaire, la république n'est pas suffisante. Ou encore, elle n'est pas intransitive car une république peut souffrir des gouvernements différents. Reste donc à déterminer le gouvernement le plus apte à instituer la république."

 

Blandine Kriegel, Propos sur la démocratie, chapitre I, "La démocratie et l'institution de la république", Descartes et Cie, 1994, p. 15-18.

 

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Date de création : 20/09/2019 @ 08:54
Dernière modification : 28/09/2019 @ 07:14
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