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Benjamin Franklin
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Hors des sentiers battus
Amour et désir sexuel

  "Je serais vain de la manière dont je sais aimer, si je n'avais eu sous les yeux pendant huit jours de suite à la campagne de quoi m'humilier. J'ai vu un amant, par la pluie, le vent, le temps affreux qu'il faisait, oublier son repos, la maison, tous les besoins de la vie, et s'en venir gémir, soupirer, se coucher et passer les nuits sous les fenêtres de l'objet chéri.
  Vous croirez peut-être que ce galant est un Espagnol. Point du tout. C'est un chien. Mais s'il faut vous en dire ce que j'en pense, je ne crois pas que tout cela se fît par un sentiment bien délicat et bien pur. Je crois qu'il y avait un peu de luxure dans le fait de Taupin ; c'est le nom du galant. Mais si on nous épluchait de bien près, nous autres descendants de Céladon, peut-être découvrirait-on aussi un peu d'intérêt impur et de taupinerie dans nos démarches les plus désintéressées et dans notre conduite la plus tendre. Il y a un peu de testicule au fond de nos sentiments les plus sublimes et de notre tendresse la plus épurée".


Diderot, Lettre à Damilaville, 3 novembre 1760.


 

  "Toute passion, en effet, quelque apparence éthérée qu'elle se donne, a sa racine dans l'instinct sexuel, ou même n'est pas autre chose qu'un instinct sexuel plus nettement déterminé, plus spécialisé ou, au sens exact du mot, plus individualisé. […]
  L'instinct sexuel en général, tel qu'il se présente dans la conscience de chacun, sans se porter sur un individu déterminé de l'autre sexe, n'est, en soi et en dehors de toute manifestation extérieure, que la volonté de vivre. Mais quand il apparaît à la conscience avec un individu déterminé pour objet, cet instinct sexuel est en soi la volonté de vivre en tant qu'individu nettement déterminé. En ce cas l'instinct sexuel, bien qu'au fond pur besoin subjectif, sait très habilement prendre le masque d'une admiration objective et donner ainsi le change à la conscience ; car la nature a besoin de ce stratagème pour arriver à ses fins. […] La procréation de tel enfant déterminé, voilà le but véritable, quoique ignoré des acteurs, de tout roman d'amour : les moyens et la façon d'y atteindre sont chose accessoire. […] L'inclination croissante de deux amants, c'est déjà au fond le vouloir-vivre du nouvel individu, qu'ils peuvent et veulent procréer ; oui, dans cette rencontre de regards pleins de désir s'allume déjà sa prochaine existence […]. Ils sentent le désir de s'unir réellement, de se fondre en un être unique pour continuer à vivre en lui, et ce désir trouve sa satisfaction dans la procréation de l'enfant, en qui leurs qualités transmissibles à tous deux se perpétuent, confondues et unies en un seul être. […].

  L'égoïsme est en général un caractère de toute individualité si profondément enraciné en elle, que, pour exciter l'activité d'un être individuel, les fins égoïstes sont les seules auxquelles on puisse se fier avec assurance. […] Dans cet état de choses, la nature ne peut atteindre son but qu'en faisant naître chez l'individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n'en est un que pour l'espèce, si bien que c'est pour l'espèce qu'il travaille quand il s'imagine travailler pour lui-même […]. Ici donc, comme dans tout instinct, la vérité a pris la forme d'une illusion pour agir sur la volonté. C'est en effet une illusion voluptueuse qui abuse l'homme en lui faisant croire qu'il trouvera dans les bras d'une femme dont la beauté le séduit une plus grande jouissance que dans ceux d'une autre, ou en lui inspirant la ferme conviction que tel individu déterminé est le seul dont la possession puisse lui procurer la suprême félicité."

 

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, 1818, supplément au livre IV, chapitre XLIV, tr. fr. A. Burdeau, PUF, 2003, p. 1287-1296.


 

  "[Une tradition sceptique] prétend qu'en réalité l'amour n'existe pas et qu'il n'est que l'oripeau du désir. La seule chose qui existe, c'est le désir. Selon cette vision, l'amour n'est qu'une construction imaginaire plaquée sur le désir sexuel. Cette conception, qui a une longue histoire, invite tout un chacun à se méfier de l'amour. Elle appartient déjà au registre sécuritaire, parce qu'elle consiste à dire : « Écoutez, si vous avez des désirs sexuels, réalisez-les. Mais vous n'avez pas besoin de vous monter le bourrichon avec l'idée qu'il faut aimer quelqu'un. Laissez tomber tout ça et allez droit au but ! » Mais dans ce cas, je dirai simplement que l'amour est disqualifié - ou déconstruit, si l'on veut - au nom du réel du sexe.
  Sur ce point, je voudrais faire état de mon expérience vivante. Je connais, je crois, comme à peu près tout le monde, la force, l'insistance, du désir sexuel. Mon âge ne me l'a pas fait oublier. Je sais aussi que l'amour inscrit dans son devenir la réalisation de ce désir. Et c'est un point important, parce que, comme toute une littérature très ancienne le dit, l'accomplissement du désir sexuel fonctionne aussi comme une des rares preuves matérielles, absolument liée au corps, de ce que l'amour est autre chose qu'une déclaration. La déclaration du type « je t'aime » scelle l'événement de la rencontre, elle est fondamentale, elle engage. Mais livrer son corps, se déshabiller, être nu(e) pour l'autre, accomplir les gestes immémoriaux, renoncer à toute pudeur, crier, toute cette entrée en scène du corps vaut preuve d'un abandon à l'amour. C'est tout de même une différence essentielle avec l'amitié. L'amitié n'a pas de preuve corporelle, de résonance dans la jouissance du corps. C'est pourquoi elle est le sentiment le plus intellectuel, celui que ceux des philosophes qui se méfient de la passion ont toujours préféré. L'amour, surtout dans la durée, a tous les traits positifs de l'amitié. Mais l'amour se rapporte à la totalité de l'être de l'autre, et l'abandon du corps est le symbole matériel de cette totalité. On dira : « Mais non ! C'est le désir, et lui seul, qui fonctionne alors. » Je soutiens que, dans l'élément de l'amour déclaré, c'est cette déclaration, même si elle est encore latente, qui produit les effets de désir, et non directement le désir. L'amour veut que sa preuve enveloppe le désir. La cérémonie des corps est alors le gage matériel de la parole, elle est ce à travers quoi passe l'idée que la promesse d'une réinvention de la vie sera tenue, et d'abord au ras des corps. Mais les amants savent, jusque dans le plus violent délire, que l'amour est là, comme un ange gardien des corps, au réveil, au matin, quand la paix descend sur la preuve de ce que les corps ont entendu la déclaration d'amour. Voilà pourquoi l'amour ne peut être, et je crois n'est pour personne, sinon des idéologues intéressés à sa perte, un simple habillage du désir sexuel, une ruse compliquée et chimérique pour que s'accomplisse la reproduction de l'espèce."


Alain Badiou, Éloge de l'amour, 2009, III, Flammarion, p. 36-38.

 

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Date de création : 08/10/2019 @ 12:05
Dernière modification : 08/10/2019 @ 12:05
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