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Texte à méditer :   Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule.   Vassili Grossman
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Hors des sentiers battus
Les passions animales

  "Nous soutenons que les douleurs de l'enfantement sont la peine du péché ; car, nous le savons, Dieu l'a formellement déclaré ; il n'a parlé de la sorte à Eve qu'après qu'elle a eu violé sa défense, et il ne s'est exprimé ainsi que parce qu'il était irrité du mépris qu'elle avait fait de ses ordres. Cette colère de Dieu, tu as voulu en nier la puissance et les effets; c'est pourquoi, à t'entendre, les souffrances occasionnées par la maternité sont si peu le châtiment du péché, que les animaux eux-mêmes éprouvent des angoisses et des douleurs pareilles au moment où ils mettent bas, quoiqu'ils soient innocents de toute faute. Pourtant, ces animaux ne t'ont pas dit si les cris qu'ils poussent alors sont des cris de joie ou des lamentations. Lorsque les poules vont faire leurs veufs, elles semblent animées plutôt par l'allégresse que par le chagrin ; et quand elles les ont faits, elles poussent des cris semblables à ceux qu'elles poussent lorsqu'elles sont épouvantées ; mais au moment où elles pondent, elles gardent le plus profond silence ; ainsi en est-il des colombes et de tous les autres oiseaux : c'est là un fait incontestable et qu'on voit se réaliser tous les jours. Hé quoi ! les animaux ne sauraient nous dire ce qui se passe en eux, et un homme prétendrait le savoir pertinemment? Et il voudrait, malgré leur silence, interpréter leurs mouvements et leurs cris à l'heure de l'enfantement ? Qui sait si ces mouvements et ces cris, loin de trahir le sentiment de la douleur, ne sont pas, au contraire, l'expression d'un sentiment de plaisir ? Mais à quoi bon vouloir, en pareille matière, sonder les secrets de la nature, puisque notre cause n'en dépend pas ? Évidemment, si des animaux muets ne souffrent pas quand ils mettent bas ; ton raisonnement est de nulle valeur ; s'ils souffrent, c'est le vrai châtiment de l'image de Dieu que de se voir ravalée jusqu'à partager la condition des bêtes ; or, ce châtiment infligé à l'image de Dieu serait souverainement injuste, s'il n'avait pour cause le péché."


Saint Augustin, Oeuvres imparfaites contre Julien, II, Livre 6, tr. fr. abbé Morisot et abbé Aubert.



  "De l'amour et de la haine chez les animaux.
  Mais, pour passer des passions d'amour et de haine et de leurs mélanges et de leurs compositions tels qu'ils apparaissent chez l'homme aux mêmes affections telles qu'elles se manifestent chez les bêtes, nous pouvons remarquer non seulement que l'amour et la haine sont communs à toutes les créatures sensibles mais aussi que leurs causes, telles qu'elles ont été expliquées ci-dessus, sont d'une nature si simple qu'on peut facilement supposer qu'elles opèrent sur les simples animaux. Aucune force de réflexion ou de pénétration n'est nécessaire. Toutes les choses sont conduites par des ressorts et des principes qui ne sont propres ni à l'homme, ni à aucune espèce d'animaux. Ce qu'on en conclut est manifestement favorable au système précédent.

   L'amour chez les animaux n'a pas pour seul objet des animaux de la même espèce mais il s'étend plus loin et comprend presque tous les êtres sensibles et pensants. Un chien aime naturellement un homme qui est supérieur à sa propre espèce et qui, très souvent, lui rend cette affection.
  Comme les animaux sont peu susceptibles de connaître les plaisirs ou les douleurs de l'imagination, ils ne peuvent juger des objets que par le bien et le mal sensibles qu'ils produisent et, à partir de cela, ils doivent régler leurs affections envers ces objets. Par conséquent, nous trouvons que, en leur faisant du bien ou du mal, nous produisons leur amour ou leur haine et, qu'en les nourrissant et les chérissant, nous acquérons rapidement leur affection, tout comme, en les battant et les maltraitant, nous ne manquons jamais de nous attirer leur inimitié et leur malveillance.
  Chez les bêtes, l'amour n'est pas autant causé par la parenté que dans notre espèce, et cela parce que leurs pensées ne sont pas assez actives pour suivre des relations de parenté, sauf dans des cas très manifestes. Cependant il est facile de remarquer que, en certaines occasions, la parenté a une influence considérable sur eux. Ainsi la familiarité, qui a le même effet que la parenté, produit toujours chez les animaux de l'amour envers les hommes ou d'autres animaux. Pour la même raison, une ressemblance entre eux est la source de l'affection. Un bœuf enfermé dans un enclos avec des chevaux se joindra naturellement à leur compagnie, si je puis m'exprimer ainsi, mais il délaissera leur compagnie pour celle de sa propre espèce s'il a le choix entre les deux.
  L'affection des parents pour leur progéniture provient d'un instinct particulier aux animaux et à notre propre espèce.
  Il est évident que la sympathie, ou communication des passions, se trouve autant chez les animaux que chez les hommes. La crainte, la colère, le courage et d'autres affections sont fréquemment communiquées d'un animal à un autre sans connaissance de la cause qui produit la passion originelle. Le chagrin est également reçu par sympathie et il produit presque toutes les mêmes conséquences que dans notre espèce et excite les mêmes émotions. Les hurlements et les gémissements d'un chien produisent chez ses compagnons une préoccupation sensible. Il est remarquable que, quoique presque tous les animaux utilisent pour jouer les mêmes parties du corps que pour combattre (un lion, un tigre ou un chat ses griffes, le bœuf ses cornes, le chien ses crocs, le cheval ses sabots) et font presque les mêmes actions, ils évitent cependant le plus soigneusement qu'ils peuvent de blesser leurs compagnons, même s'ils n'ont pas à craindre leur vengeance, ce qui est la preuve évidente que les bêtes ont le sentiment du plaisir et de la douleur des autres bêtes.
  Tout le monde a remarqué que les chiens sont plus excités quand ils chassent en meute que quand ils poursuivent seuls le gibier ; et il est évident que cela ne peut provenir que de la sympathie. Les chasseurs savent aussi très bien que cet effet atteint un plus haut degré, et même un degré trop haut, quand on réunit ensemble deux meutes étrangères l'une à l'autre. Nous serions peut-être bien embarrassés pour expliquer ce phénomène si nous n'avions pas fait en nous-mêmes une expérience semblable.
  L'envie et la méchanceté sont des passions très remarquables chez les animaux. Elles sont peut-être plus courantes que la pitié et elles requièrent moins d'effort de pensée et d'imagination. »

 

David Hume, Traité de la nature humaine, 1739, Livre II, 2e partie, Section XII, GF, 1999, p. 248-250.



  "Y a-t-il rien de comparable à l'attachement du chien pour la personne de son maître ? On en a vu mourir sur le tombeau qui la renfermait. Mais sans vouloir citer les prodiges ni les héros d'aucun genre, quelle fidélité à accompagner, quelle constance à suivre, quelle attention à défendre son maître quel empressement à rechercher ses caresses ! quelle docilité à lui obéir ! quelle patience à souffrir sa mauvaise humeur, et des châtiments souvent injustes ! quelle douceur et quelle humilité pour tâcher de rentrer en grâce que de mouvements, que d'inquiétudes, que de chagrin, s'il est absent ! que de joie lorsqu'il se retrouve ! À tous ces traits peut-on méconnaître l'amitié ? se marque-t-elle, même parmi nous, par des caractères aussi énergiques ?
  Il en est de cette amitié comme de celle d'une femme pour son serin, d'un enfant pour son jouet, etc. toutes deux sont aussi peu réfléchies toutes deux ne sont qu'un sentiment aveugle celui de l'animal est seulement plus naturel, puisqu'il est fondé sur le besoin, tandis que l'autre n'a pour objet qu'un insipide amusement auquel l'âme n'a point de part. Ces habitudes puériles ne durent que par le désœuvrement, et n'ont de force que par le vide de la tête ; et le goût pour les magots et le culte des idoles, l'attachement, en un mot, aux choses inanimées, n'est-il pas le dernier degré de la stupidité ? Cependant que de créateurs d'idoles et de magots dans ce monde ! que de gens adorent l'argile qu'ils ont pétrie combien d'autres sont amoureux de la glèbe qu'ils ont remuée !

  Il s'en faut donc bien que tous les attachements viennent de l'âme, et que la faculté de pouvoir s'attacher suppose nécessairement la puissance de penser et de réfléchir, puisque c'est lorsqu'on pense et qu'on réfléchit le moins que naissent la plupart de nos attachements ; que c'est encore faute de penser et de réfléchir qu'ils se confirment et se tournent en habitude qu'il suffit de quelque chose qui flatte nos sens pour que nous l'aimions, et enfin qu'il ne faut que s'occuper souvent et longtemps d'un objet pour en faire une idole.
  Mais l'amitié suppose cette puissance de réfléchir ; c'est de tous les attachements le plus digne de l'homme et le seul qui ne le dégrade point. L'amitié n'émane que de la raison, l'impression des sens n'y fait rien c'est l'âme de son ami qu'on aime et pour aimer une âme il faut en avoir une, il faut en avoir fait usage, l'avoir connue, l'avoir comparée et trouvée de niveau à ce que l'on peut connaître de celle d'un autre ; l'amitié suppose donc non seulement le principe de la connaissance, mais l'exercice actuel et réfléchi de ce principe.
  Ainsi l'amitié n'appartient qu'à l'homme, et l'attachement peut appartenir aux animaux : le sentiment seul suffit pour qu'ils s'attachent aux gens qu'ils voient souvent, à ceux qui les soignent, qui les nourrissent, etc. Le seul sentiment suffit encore pour qu'ils s'attachent aux objets dont ils sont forcés de s'occuper."

 

Buffon, Discours sur la nature des animaux, in Histoire naturelle, tome IV, 1753, p. 83-85.



  "Les animaux non humains ressentent-ils la douleur ? Comment pouvons-nous le savoir ? Eh bien, comment savons-nous si quelqu'un, quel qu'il soit, humain ou non humain, ressent la douleur ? Nous savons que nous-mêmes pouvons ressentir la douleur. Nous savons cela par l'expérience directe que nous en avons quand, par exemple, quelqu'un applique une cigarette allumée sur le dos de notre main. Mais comment savons-nous que qui que ce soit d'autre ressent la douleur ? Nous ne pouvons pas éprouver directement la douleur d'autrui, que cet « autrui» soit notre meilleur ami ou un chien errant. La douleur est un état de conscience un « événement mental », et en tant que telle elle ne peut jamais être observée. Les comportements que l'on peut observer, qu'il s'agisse de contorsions, de cris, ou du retrait de la main touchée par la cigarette brûlante ne sont pas la douleur elle-même ; et les enregistrements qu'un neurologue pourrait faire de l'activité cérébrale ne sont pas non plus des observations de la douleur elle-même. La douleur est quelque chose que nous ressentons, et nous ne pouvons que déduire le fait que d'autres la ressentent à partir de diverses indications extérieures. En théorie, il reste toujours possible que nous nous trompions quand nous supposons que d'autres êtres humains ressentent la douleur. On peut concevoir qu'un de nos proches amis soit en fait un robot ingénieusement construit, contrôlé par un savant génial de façon à ce qu'il manifeste tous les signes de la douleur, sans qu'il soit en réalité plus sensible que n'importe quelle autre machine. Nous ne pouvons jamais savoir, avec certitude absolue, que tel n'est pas le cas. Néanmoins, bien que ce problème puisse constituer une énigme pour les philosophes, aucun de nous n'a le moindre doute réel sur le fait que nos amis proches ressentent la douleur tout comme nous la ressentons. Il s'agit là d'une déduction, mais d'une déduction parfaitement raisonnable, fondée sur l'observation d'un comportement dans des situations dans lesquelles nous-mêmes éprouverions de la douleur, et sur le fait que nous avons toutes les raisons de supposer que nos amis sont des êtres comme nous, avec un système nerveux comme le nôtre dont on peut présumer qu'il fonctionne comme le nôtre et qu'il produit des sensations similaires dans des circonstances similaires.
  S'il est justifiable d'admettre que les autres êtres humains ressentent la douleur comme nous, y a-t-il une raison qui rende injustifiable de faire une déduction similaire dans le cas des autres animaux ? Pratiquement tous les signes extérieurs qui nous amènent à conclure que la douleur existe chez les autres humains peuvent s'observer chez d'autres espèces, spécialement parmi nos plus proches cousins, les mammifères et les oiseaux. Parmi les signes comportementaux observés, y a les contorsions, les grimaces, les gémissements, les glapissements et autres formes de cris, les tentatives pour éviter la source de la douleur, les signes de peur à la perspective de la répétition de la douleur, et ainsi de suite. De plus, nous savons que ces animaux pos­sèdent un système nerveux très semblable au nôtre, dont la réaction produit les mêmes effets physiologiques que le nôtre quand l'animal est placé dans des circons­tances dans lesquelles nous-mêmes éprouverions de la douleur : une augmentation initiale de la pression san­guine, une dilatation des pupilles, une transpiration, une augmentation de la fréquence cardiaque, et, si le stimulus persiste, une chute de la pression sanguine. Les êtres humains possèdent un cortex cérébral plus déve­loppé que les autres animaux, mais il s'agit d'une partie du cerveau concernée par les fonctions de pensée plutôt que par les pulsions fondamentales, par les émotions et les sensations. Les pulsions, émotions et sensations siè­gent dans le diencéphale, lequel est bien développé chez beaucoup d'autres espèces animales, spécialement chez les mammifères et les oiseaux.

  Nous savons aussi que les systèmes nerveux des autres animaux n'ont pas été artificiellement construits – comme pourrait l'être un robot – pour imiter le comportement d'un humain face à la douleur. Ceux des animaux sont comme le nôtre le produit de l'évolution, et de fait au cours de cette évolution les êtres humains n'ont pas divergé des autres animaux, en particulier des mammifères, avant que les caractéristiques centrales de notre système nerveux ne fussent déjà en place. Il est évident que l'aptitude à ressentir la douleur augmente la probabilité de survie que possède une espèce puisqu'elle en amène les membres à éviter les sources de blessure. Il est certainement déraisonnable de supposer que des systèmes nerveux physiologiquement presque identiques, qui possèdent une origine commune et une fonction évolutive commune, et qui sont cause de formes de comportement similaires dans des circonstances similaires, devraient en réalité fonctionner d'une manière complètement différente au niveau des sensations subjectives.
  Depuis longtemps il est reconnu comme bonne démarche dans les domaines scientifiques de rechercher pour toute chose l'explication la plus simple possible. On a parfois soutenu que pour cette raison il est « non scientifique» d'expliquer le comportement des animaux au moyen d'une théorie qui fasse référence à des sensations conscientes, à des désirs, etc. – l'idée étant que si l'on peut trouver au comportement observé une autre explication qui ne fasse pas intervenir la conscience ou les sensations, la théorie résultante sera plus simple. Cependant nous pouvons maintenant voir que les explications de cette seconde sorte, lorsqu'on les considère dans la perspective du comportement effectif des animaux tant humains que non humains sont en fait bien plus complexes que les premières. Car nous savons de par notre propre expérience que les explications de notre comportement qui ne feraient pas intervenir la conscience et la sensation de la douleur seraient incomplètes ; et il est plus simple de supposer que les comportements similaires d'animaux dont le système nerveux est semblable au nôtre s'expliquent de la même façon, qu'il ne l'est de tenter d'inventer quelque autre explication pour le comportement des animaux non humains en plus d'avoir à expliquer la divergence entre les humains et les non-humains sous ce rapport."

 

Peter Singer, La Libération animale, 1975, tr. fr. Louise Rousselle et David Olivier, Petite Bibliothèque Payot, 2015, p. 78-81.

 

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Date de création : 27/11/2020 @ 09:49
Dernière modification : 16/02/2021 @ 11:01
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