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Texte à méditer :   Les vraies révolutions sont lentes et elles ne sont jamais sanglantes.   Jean Anouilh
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Hors des sentiers battus
Le langage animal ; les langages animaux

  "Après s'être débarrassée de sa charge, la pourvoyeuse entame une sorte de ronde. Elle se met à trottiner à pas rapides sur le rayon, là où elle se trouve, en cercles étroits, changeant fréquemment les sens de sa rotation, décrivant de la sorte un ou deux arcs de cercle chaque fois, alternativement vers la gauche et vers la droite. Cette danse se déroule au milieu de la foule des abeilles, et est d'autant plus frappante et attrayante qu'elle est contagieuse. […]
  Si l'on regarde attentivement une des ouvrières qui escortent la danseuse, on peut observer qu'elle se prépare à l'envol, fait un brin de toilette, se faufile vers le trou de vol et quitte la ruche. Dès lors, il ne faut pas longtemps pour que d'autres abeilles viennent s'associer, sur notre table d'expérience, à la première qui l'a découverte. Les nouvelles venues dansent aussi, lorsqu'elles rentrent chargées à la ruche, et plus les danseuses sont nombreuses, plus il y a d'abeilles qui se pressent vers la table. La relation ne peut être mise en doute : la danse annonce dans la ruche la découverte d'une riche récolte. Mais comment les abeilles qui en sont averties trouvent-elles l'endroit où il faut aller la chercher ? […]

  Si nous nous arrangeons pour que des abeilles numérotées, appartenant à une ruche d'observation, aillent récolter au voisinage de celle-ci, et qu'au même moment d'autres bêtes marquées, de la même colonie, remplissent leur jabot à un endroit beaucoup plus éloigné, les rayons de la ruche seront le théâtre d'une scène surprenante : toutes les ouvrières qui butinent près de la ruche exécutent des rondes et toutes celles qui récoltent loin font des danses frétillantes.
  Dans ce dernier cas, l'abeille court en ligne droite sur une certaine distance, décrit un demi-cercle pour retourner à son point de départ, court de nouveau en ligne droite, décrit un demi-cercle de l'autre côté et cela peut continuer au même endroit pendant plusieurs minutes. Ce qui distingue surtout cette danse de la ronde, ce sont de rapides oscillations de la pointe de l'abdomen, et elles sont toujours exécutées pendant le trajet en ligne droite (appelé pour cela trajet frétillant).
  Si l'on éloigne progressivement le ravitaillement qu'on avait placé près de la ruche, on observe que quand il est distant de 50 à 100 mètres, les rondes des pourvoyeuses font place à des danses frétillantes. De même, si l'on rapproche petit à petit celui qui était loin, les danses frétillantes sont remplacées par des rondes lorsqu'on arrive à une distance de 100 à 50 mètres de la ruche. Les deux danses représentent donc deux expressions différentes de la langue des abeilles ; l'une indique la proximité d'une récolte, l'autre son éloignement, et, comme on peut le démontrer, c'est bien dans ce sens que les abeilles les interprètent. […]
  Il serait de peu d'intérêt pour les abeilles d'apprendre qu'à 2 kilomètres de la ruche il y a un tilleul en fleur, si ne leur était communiquée en même temps la direction dans laquelle il faut chercher. Et effectivement, la danse frétillante comporte également des indications sous ce rapport. Celles-ci sont données par l'allure de cette danse, et en l'occurrence par la direction de son parcours rectiligne. Pour faire part de leurs directives, les abeilles recourent à deux méthodes bien distinctes, selon qu'elles exécutent leur danse sur le rayon disposé verticalement dans la ruche - cas le plus fréquent -, ou sur une surface horizontale, par exemple sur la planchette d'envol […]
  Nous nous souviendrons d'abord du rôle de boussole que joue le soleil. Si, pour voler de la ruche jusqu'au ravitaillement, l'ouvrière a le soleil sous un angle de 40° à gauche et vers l'avant, elle observe ce même angle par rapport au soleil lorsqu'elle danse, et stipule ainsi directement le lieu de la récolte. Les abeilles qui suivent la danseuse enregistrent sa position par rapport au soleil pendant le parcours rectiligne de sa danse ; si elles adoptent, en quittant la ruche, une position semblable relativement à l'astre du jour, elles volent bien dans la direction de l'endroit intéressant...
  À l'intérieur de la ruche, il fait sombre et le ciel est totalement invisible : en outre, les rayons sont disposés verticalement, ce qui contribue à exclure toute possibilité d'indication du genre de celle que nous venons de décrire. Dans de telles conditions, les abeilles utilisent leur seconde méthode, d'ailleurs très remarquable. Elles reproduisent par rapport à la verticale l'angle que faisait la direction du butin avec celle du soleil ; pour ce faire, elles recourent au code que voici : si le parcours rectiligne de la danse est orienté vers le haut, cela signifie que le butin se trouve dans la direction du soleil ; ce même parcours orienté vers le bas indique la direction opposée ; un angle de 60° à gauche en haut, toujours par rapport à la verticale, envoie les abeilles vers une récolte située à 60° à gauche du soleil, etc. Les indications perçues ainsi par rapport à la verticale, dans l'obscurité de la ruche et grâce à leur fine sensibilité, les ouvrières qui suivent la danseuse les reporteront plus tard dans l'espace en se servant du soleil comme repère. […]
  La danse frétillante et son parcours rectiligne plein de fougue, la ronde et ses orbites circulaires, semblent inviter à l'action avec une clarté tellement symbolique qu'elle nous étonne ; la première incite les abeilles à se précipiter au loin, la seconde à chercher dans les environs immédiats de la ruche. Celles qui doivent partir au loin reçoivent, selon un système parfaitement établi, des indications précises quant au but de leur course. Mais lorsque des centaines d'ouvrières se mettent en route, obéissent aux directives reçues, il y en a généralement quelques-unes qui font autrement que les autres ; quelques-unes qui, après des rondes, s'en vont chercher au loin, ou qui restent dans les environs de la ruche après des danses frétillantes, ou encore qui partent dans une mauvaise direction. N'auraient-elles pas compris le langage de leurs compagnes ? Ou sont-ce de mauvaises têtes, qui n'en veulent faire qu'à leur guise ? Quel que puisse être le motif de leur « fausse manoeuvre », il s'agit de très utiles originales, si l'on envisage la question sur le plan de la communauté. En effet, lorsqu'au sud se met à fleurir un champ de colza, il est évidemment indiqué d'y envoyer en groupes nourris les pourvoyeuses, mais il est encore intéressant d'aller voir à ce même moment s'il n'y a pas autre part un champ de colza dont les boutons sont en train de s'ouvrir. C'est grâce à ces originales, dont le comportement n'est pas conforme à celui des autres abeilles, que toutes les sources de butin qui se trouvent à la portée de la colonie sont tellement vite découvertes."


Karl Von Frisch, Vie et moeurs des abeilles, 1927, tr. fr. André Dalcq, Albin Michel, 1984, p. 154-184, J'ai Lu, 1974, p. 152-182.

 

  "Les abeilles sont en mesure de désigner par leurs danses d'autres buts que les sources de nectar et de pollen : par exemple, un bourbier favorable pour l'obtention d'eau, laquelle n'est pas seulement nécessaire en abondance pour étancher la soif, mais souvent pour rafraîchir la ruche ; ou encore, les danses indiquent une place où l'on peut récolter sur les bourgeon des arbres quelque résine convenant pour enduire l'intérieur de la ruche et colmater les fissures propices aux courants d'air. Un intérêt particulier s'attache aux danses des « éclaireuses » qui ont été en quête d'une demeure et donnant alors connaissance à un essaim de la situation d'un endroit où s'installer.
  Immédiatement après avoir essaimé, les abeilles se réu­nissent autour de leur reine et forment une « grappe », qui est la plupart du temps suspendue à un arbre des environs. C'est alors aux éclaireuses qu'incombe la tâche de découvrir à la jeune colonie un abri approprié : arbre creux, cavité ménagée dans le roc ou dans un mur, ruche vide, et ainsi de suite. Les émissaires s'en vont par douzaines, dans toutes les directions, et il ne faudra pas longtemps pour que l'un ou l'autre d'entre eux ait découvert, ici ou là, un emplacement qui mérite d'être pris en considération, quand bien même il serait à des kilomètres de distance. À leur retour, les éclaireuses dont les recherches ont été couronnées de succès dansent sur la grappe formée par l'essaim, et indiquent ainsi la direction et l'éloignement de l'abri qu'elles ont trouvé, exactement comme le font les pourvoyeuses pour la localisation d'une récolte. À la suite de cela, on observe un nombre croissant de danses dans l'essaim ; les unes indiquent une petite distance, les autres une plus grande ; celles-ci une telle direction, celles-là encore une autre, chacune selon l'habitat découvert. Il est curieux de constater que la vigueur avec laquelle la danseuse invite les ouvrières à se joindre à elle, est en rapport avec le lieu en faveur duquel elle se démène. De même que les danses, pour une récolte abondante et très sucrée, sont pleines de vitalité et mettent toute la colonie en émoi alors qu'elles s'alanguissent lorsque le nectar possède moins de qualités, ainsi les éclaireuses, s'en tenant à des normes très strictes, dansent d'autant plus vigoureusement que l'abri découvert par elles répond mieux aux besoins de la colonie. Et ici, beaucoup de facteurs entrent en ligne de compte : les dimen­sions de l'excavation repérée, le fait que son entrée soit protégée du vent et qu'il n'y ait pas de courants d'air à l'intérieur, une éventuelle odeur qui devra plaire aux abeilles, et qui sait quoi d'autre encore !

  Alors se produit, en quelques heures ou parfois même en quelques jours, une chose extrêmement remarquable. Les danseuses les plus animées sont suivies d'un nombre de plus en plus grand de compagnes qui sont allées explorer l'endroit signalé et qui – après s'être pour ainsi dire convaincues « de visu » de ses qualités – se mettent à danser et à faire de la propagande pour lui. Il arrive même que des danseuses qui jusqu'alors avaient fait du racolage en faveur d'une autre demeure présentant moins d'avantages, soient entraî­nées par le tourbillon d'une éclaireuse plus heureuse qu'elles et se laissent convertir, en ce sens qu'elles commencent par suivre leur concurrente dans la grappe de l'essaim, puis que, obéissant à ses directives, elles s'en aillent visiter l'autre abri et finissent même par faire du recrutement pour leur rivale. Beaucoup d'éclaireuses qui ne pouvaient défendre leur découverte avec autant d'ardeur, cessent tout simplement de danser lorsque les choses ont atteint ce stade. Peu à peu, on en arrive ainsi à une unification : toutes dansent au même rythme et selon la même direction, et dès que les choses en sont là, la grappe de l'essaim se disloque et s'envole, sous la conduite de centaines d'ouvrières qui connaissent déjà le chemin, vers l'objectif qui a recueilli, de tous, le plus de suffrages."

 

Karl Von Frisch, Vie et moeurs des abeilles, 1927, tr. fr. André Dalcq, Albin Michel, 1984, p. 154-184, J'ai Lu, 1974, p. 193-195.


 

  "Notre problème central est le suivant : qu'est-ce qui pousse l'acteur à donner un signal ? Qu'est-ce qui fait que la mouette adulte appelle ses petits et leur offre à manger ? À en juger d'après notre comportement à nous, nous tendrions à penser que l'acteur songe à une certaine fin, qu'il agit en vue d'arriver à cette fin. Mais tout donne à penser que, chez l'animal, les activités ne dépendent pas de cette sorte de « préscience » qui, d'une façon inexpliquée, commande à tel point notre propre comportement. S'il y avait une telle préscience, et une telle conscience des fins poursuivies par le comportement, nous ne pourrions expliquer les nombreux cas où, bien que leur comportement n'ait pas atteint sa fin, les animaux ne font rien pour y porter remède. Par exemple, si les cris d'alarme étaient poussés en vue d'avertir d'autres individus, on ne comprendrait pas pourquoi les oiseaux le poussent avec la même vigueur, qu'il ait ou non un congénère aux alentours. Ou encore, si les parents étaient guidés par une connaissance des fonctions de couvaison et d'alimentation, les oiseaux chanteurs colonisés par un Coucou ne laisseraient pas leurs propres petits mourir sous leurs yeux après que le petit Coucou les ait jetés hors du nid. On peut montrer que ce comportement (dont il existe beaucoup d'exemples semblables) est dû à des réactions relativement rigides et immédiates à des stimuli internes et externes. Le parent d'oiseaux chanteurs ne peut nourrir ses petits s'ils ne le lui demandent pas. Il ne peut les couver s'ils ne sont pas dans le nid. D'autre part, un oiseau qui a des petits ne peut s'empêcher de pousser le cri d'alarme s'il aperçoit un prédateur, qu'il y ait ou non un congénère à prévenir.
  Pour revenir aux Goélands argentés, tout nous amène à conclure que l'adulte réagit de façon rigide à un besoin interne et aux stimuli fournis par l'emplacement du nid et par les petits eux-mêmes. Cette rigidité est manifeste quand on constate les réactions d'un adulte à un poussin mort. Plus d'une fois, j'ai vu des oisillons tués par un adulte du voisinage. Alors qu'ils le défendent férocement tant qu'il est vivant, son père et sa mère le dévorent dès qu'il est mort. Ils n'entendent plus les cris du petit oiseau, ils ne voient plus ses mouvements ; cela suffit à lui faire perdre toute réalité en tant que poussin, et à le transformer en nourriture.

  Il est hors de doute que nous pouvons généraliser cette conclusion. Sauf peut-être chez les mammifères tout à fait supérieurs, tout comportement de signalement est une réaction immédiate à des stimuli internes et externes. À cet égard, il y a une grande différence entre l'Homme et les autres animaux. On peut comparer les signaux des animaux aux cris de l'être humain dans sa première enfance, ou aux expressions involonta­ires de la colère ou de la peur, chez les humains de tout âge ; nous savons que ce « langage émotionnel » de l'homme est différent du discours volontaire. Le « langa­ge » des animaux est au niveau de notre « langage émotionnel ».
  En outre, le comportement de signalement est inné, probablement dans tous les cas que nous avons évoqués. La chose a été prouvée chez un certain nombre d'anim­aux en les élevant à l'écart des autres membres de leur espèce, afin qu'ils n'aient aucune chance de voir et d'imiter leur comportement. En fait, nous savons actuel­lement que l'imitation réelle est extrêmement rare chez les animaux, On est pourtant toujours surpris, quand on voit de tels animaux isolés se livrer à des comporte­ments aussi complexes que la nidification, la résistance à un adversaire ou la cour à une femelle, et qu'ils le font pour la première fois de leur vie. Un jour, par exemple, nous élevâmes dans l'isolement (depuis l'œuf) un mâle Épinoche commune ; une fois qu'il eut atteint sa maturi­té sexuelle, quand nous le mîmes en face d'un mâle et d'une femelle, nous vîmes qu'il possédait intégrale­ment le comportement d'agression et toute la chaîne des activités de cour. À cet égard aussi, le « langage » animal diffère du discours humain."

 

Nikolaas Tinbergen, La Vie sociale des animaux, 1953, tr. fr. Laurent Jospin, Petite Bibliothèque Payot, 1979, p. 98-100.



  "Si l'on trouve, chez tous les oiseaux, l'émission-jeu aussi bien que l'émission affective, chez le perroquet le type ludique de « lan­gage » joue un rôle important. Leur don d'imitation sonore est si riche et puissant, qu'il atteint jusqu' « à la manière de » la parole humaine, ou plutôt des mots humains. Le « langage » de ces oiseaux constitue un phénomène si frappant qu'il forme un chapitre spécial, si l'on peut dire, du problème de l'émission sonore chez les bêtes. Bien qu'il y ait quelques autres espèces d'oiseaux, auxquelles on peut apprendre à imiter des sons proprement humains, ce mimétisme vocal apparaît bien plus nettement chez les perroquets. Comment l'expliquer ?
  L'organisation du perroquet mérite l'attention pour sa singularité. D'abord, sa langue est ultra-mobile ; elle lui sert à triturer sa nour­riture. Voilà réalisée, du coup, une première condition fonctionnelle d'une émission sonore très variée. De plus, cet oiseau est, à sa manière, un fin gourmet, grand amateur de friandises. Alors que sa nourriture est très variée, il a des préférences, des mets de choix, des élections gourmandes. Comme tous les animaux qui se trouvent dans ce cas, tout, en lui, est disposé en vue du choix. D'où, sans doute, la formation rapide de ses habitudes, sa réaction aux nuances de la situation globale prise comme un aspect général, réaction si forte qu'elle suscite l'accoutumance au milieu humain, l'écoute et l'observation visuelle, l'une et l'autre attentives, tendues vers tout ce qui se passe dans l'ambiance. Le perroquet « connaît » des gens, réagit aux plus subtiles différences dans l'aspect extérieur et la façon de se mouvoir. Comme bête arboricole, il est prédisposé au contact des structures ; comme espèce volatile, à la vie sociale et à l'imitation. D'autre part, bien plus que d'autres oiseaux, les perroquets sont inquiets, toujours en éveil, en mouvement. Surtout s'ils sont captifs, un besoin de mou­vement les travaille, un « surplus d'impulsion », qui tend sans cesse à s'exprimer par une conduite ludique. Cette surabondance constante et débordante de mobilité se traduit, chez les singes, par la perpétuelle manipulation, comme folâtre, des objets, etc. ; chez le perroquet, doté d'ailes au lieu de mains, ce besoin de mouvement se « réfugie » en d'autres parties du corps, « libres» et disponibles, et peut s'exprimer surtout par l'émission sonore. Enfin, déjà les sonorités naturelles aux perroquets s'apparentent aux sons humains, de sorte que le « langage» ultérieur n'est rien autre qu'une série de variantes, à partir des sons naturels et spontanés. Le jeu sonore de cet animal incorpore, en les adaptant des sons ambiants surtout si cette adaptation se trouve cimentée, renforcée par des « récompenses », c'est-à-dire par des associations positives. L'expérience nous apprend que, surérogatoi­rement, le jeu même du mimétisme vocal procure à la bête un bien­-être, un assouvissement, qui satisfait son besoin d'impressions et perceptions confortables (c'est pour la même raison qu'il « adore » se gratter, voire qu'on le gratte).

  Ces diverses propriétés constituent les conditions du langage, chez cet animal. Il apprend à « parler », non pas en vertu d'affects, mais en jouant, par écholalie et imitation, tout comme le petit enfant des hommes.
  Mais voici la véritable question : cet oiseau, qui « parle », com­prend-il aussi ? Sans aucun doute, les sons émis par le perroquet, s'ils sont déclenchés par ses rapports avec des hommes – qui lui offrent des friandises, le grattent, etc. – remplissent une fonction affective, voire pseudo-représentative. Mais, comme tous les autres sons proférés par les bêtes, ils n'en restent pas moins des signaux et des mouvements expressifs. Bien entendu, les récits ne manquent pas de perroquets qui « parlent comme vous et moi ». La plupart sont aussi anthropomorphiques que les histoires de chiens « intelli­gents », sans parler d'autres animaux. Ce qui rend difficile tout juge­ment à leur égard, c'est qu'il est impossible de contrôler si les descriptions en sont complètes et exactes. De plus, on ignore en général les rétroactes de la bête en question, y compris la façon dont elle en est arrivée à imiter des sons humains. Des actes, dépendant de minimes nuances dans la situation générale où se trouve l'animal, se produisent assez souvent ; ils ont été relevés. Par exemple : plus d'un chien se conduit différemment le dimanche et en semaine. Est-ce une preuve de compréhension, de réflexion ? Certes, non. Il en va de même pour les innombrables perroquets qui disent « bonjour » le matin, et « bonsoir » au crépuscule, appellent quelqu'un par son nom, demandent une faveur et remercient après l'avoir reçue, etc.
  Celui qu'a décrit BREHM savait dire : « Donne-moi une amande », et : « Donne-moi une noisette.» Mais je ne sache pas qu'après avoir été gratifié d'une noisette, alors qu'il quémandait une amande, il ait réagi en croassant : « Erreur ! C'est une amande qu'il me faut ! » Mais c'eût été là vraiment un « parler », c'est-à-dire une libération de la simple émission sonore, un affranchissement de l'oiseau par rapport à la situation, une association délibérée des mots déjà connus, repris dans une liaison nouvelle. Une de ces bêtes avait appris de LUCANUS à s'exclamer « adieu », chaque fois qu'une personne quittait la chambre. Un jour, entra quelqu'un vis-à-vis de qui l'oiseau éprouvait visiblement une vive répugnance ; aussitôt le perroquet se mit à lui crier : « Adieu ! » Voir en cette façon d'agir « une tactique pour éloigner un être antipathique », est erroné. Car, énervé, hors de lui, le perroquet crie tout ce qui lui passe par la tête, vide tout son sac à malices, y compris donc, en l'occurrence, cet « adieu ». Toutes les autres anecdotes célébrant les performances vocales des perroquets ne fournissent, elles aussi, pas une seule preuve de pensée concep­tuelle ou de vocabulaire, au vrai sens du mot. Certes, il existe des associations, subtilement différenciées, avec la situation ; mais, pour le reste, le prétendu langage des oiseaux n'est qu'une formation de sons en guise de jeu, qui s'adapte aux impressions reçues."

 

F. J. J. Buytendijk, Traité de psychologie animale, 1952, tr. fr. A. Frank-Duquesne, PUF logos, p. 239-242.
 

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Date de création : 11/12/2020 @ 09:17
Dernière modification : 08/01/2021 @ 15:54
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