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Texte à méditer :   De l'amibe à Einstein, il n'y a qu'un pas.   Karl Popper
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Hors des sentiers battus
De l'infiniment grand à l'infiniment petit : l'emboîtement des mondes

  "Mais, ô dieux et déesses, que vis-je là ? Que Jupiter m'abatte de sa triple foudre si je mens. J'y cheminais comme l'on fait à Sainte-Sophie à Constantinople, et j'y vis des rochers grands comme les monts des Danois (je crois que c'étaient ses dents) et de grands prés, d'imposantes et de grosses villes, non moins grandes que Lyon ou Poitiers.
  Le premier individu que j'y rencontrai, ce fut un bonhomme qui plantait des choux. Aussi, tout ébahi, je lui demandai :

  « Mon ami, que fais-tu ici ?
  - Je plante des choux, dit-il.
  - Et pourquoi et comment ? dis-je.
  - Ah ! monsieur, dit-il, tout le monde ne peut pas avoir un poil dans la main, et nous ne pouvons être tous riches. Je gagne ainsi ma vie, et je vais les vendre au marché dans la cité qui est derrière.
  - Jésus ! dis-je, il y a ici un nouveau monde ?
  - Certes, dit-il, il n'est pas nouveau ; mais l'on dit bien que, hors d'ici, il y a une nouvelle terre où ils ont et soleil et lune, et tout plein de belles affaires, mais celui-ci est plus ancien.
  - Oui, mais, dis-je, mon ami, quel est le nom de cette ville où tu vas vendre tes  choux ?
  - On le nomme Aspharage, dit-il, les habitants sont Chrétiens, ce sont des gens de bien, ils vous feront bon acceuil.
  Bref je décidai d'y aller.
  Or, sur mon chemin, je rencontrai un compagnon qui tendait des filets aux pigeons et je lui demandai. « Mon ami, d'où vous viennent ces pigeons ici ?
  - Sir, dit-il, ils viennent de l'autre monde. » Je pensai alors que, quand Pantagruel bâillait, les pigeons entraient à toutes volées dans sa gorge, croyant que c'était un colombier. Puis j'entrai dans la ville, que je trouvai belle, imposante et d'un bel aspect, mais à l'entrée les portiers me demandèrent mon laisser-passer, ce dont je fus fort ébahi, et je leur demandai "Messieurs y a-t-il ici danger de peste ?
  - Ô seigneur, dirent-ils, on meurt tant, près d'ici, que le corbillard va et vient par les rues.
  - Vrai Dieu, dis-je, et où ?" Ils me répondirent alors que c'était à Laryngues et Pharyngues, deux villes aussi grosses que Rouen et Nantes, des riches villes très commerçante, que l'origine de la peste était une puante et infecte exhalaison sortie depuis peu des abîmes, et que plus de deux millions deux cent soixante mille seize personnes en étaient mortes depuis huit jours. Alors je réfléchis et calculai, et découvris que c'était une puante haleine qui était venue de l'estomac de Pantagruel, quand il mangea tant d'aillade, comme nous l'avons dit plus haut.
  Partant de là, je passai entre les rochers, qui étaient ses dents, et fis tant et si bien que je montai sur l'une d'elles; là je trouvai les plus beaux lieux du monde, de beaux et grands jeux de paume, belles galeries, belles prairies, force vignes, et une infinité de villes à l'italienne dans les champs pleins de délices, et là je demeurai bien quatre mois, et je ne menai jamais meilleure vie qu'alors."

 

Rabelais, Pantagruel, 1532, chapitre XXXII, édition établie par M. Lazard, Hachette, 1977.


 

  "Que l'homme contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté, qu'il éloigne sa vue des objets bas qui l'environnent. Qu'il regarde cette éclatante lumière, mise comme une lampe éternelle pour éclairer l'univers, que la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre décrit et qu'il s'étonne de ce que ce vaste tour lui-même n'est qu'une pointe très délicate à l'égard de celui que les astres qui roulent dans le firmament embrassent. Mais si notre vue s'arrête là, que l'imagination passe outre ; elle se lassera plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce monde visible n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de la nature. Nulle idée n'en approche. Nous avons beau enfler nos conceptions au-delà des espaces imaginables, nous n'enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. C'est une sphère dont le centre est partout, la circonférence nulle part. Enfin, c'est le plus grand caractère sensible de la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette pensée.
  Que l'homme, étant revenu à soi, considère ce qu'il est au prix de ce qui est; qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné de la nature ; et que de ce petit cachot où il se trouve logé, j'entends l'univers, il apprenne à estimer la terre, les royaumes, les villes et soi-même son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ?
  Mais pour lui présenter un autre prodige aussi étonnant, qu'il recherche dans ce qu'il connaît les choses les plus délicates. Qu'un ciron lui offre dans la petitesse de son corps des parties incomparablement plus petites, des jambes avec des jointures, des veines dans ces jambes, du sang dans ces veines, des humeurs dans ce sang, des gouttes dans ces humeurs, des vapeurs dans ces gouttes ; que, divisant encore ces dernières choses, il épuise ses forces en ces conceptions, et que le dernier objet où il peut arriver soit maintenant celui de notre discours; il pensera peut-être que c'est là l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là dedans un abîme nouveau. Je lui veux peindre non seulement l'univers visible, mais l'immensité qu'on peut concevoir de la nature, dans l'enceinte de ce raccourci d'atome. Qu'il y voie une infinité d'univers, dont chacun a son firmament, ses planètes, sa terre, en la même proportion que le monde visible ; dans cette terre, des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donné; et trouvant encore dans les autres la même chose sans fin et sans repos, qu'il se perde dans ses merveilles, aussi étonnantes dans leur petitesse que les autres par leur étendue; car qui n'admirera que notre corps, qui tantôt n'était pas perceptible dans l'univers, imperceptible lui-même dans le sein du tout, soit à présent un colosse, un monde, ou plutôt un tout, à l'égard du néant où l'on ne peut arriver ?

  Qui se considérera de la sorte s'effrayera de soi-même, et, se considérant soutenu dans la masse que la nature lui a donnée, entre ces deux abîmes de l'infini et du néant, il tremblera dans la vue de ces merveilles ; et je crois que sa curiosité, se changeant en admiration, il sera plus disposé à les contempler en silence qu'à les rechercher avec présomption. Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti."

 

Pascal, Pensées, 1670, Brunschvicg 72, Lafuma 199, Sellier 230.

 

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Date de création : 06/01/2023 @ 07:41
Dernière modification : 06/01/2023 @ 07:41
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