"Les Rois [sont] établis pour juger les sujets. Il semblera peut-être à quelques-uns, que cette question qui n'a point été mise en dispute, ne reçoit aucune doute, qu'il n'est besoin d'y entrer plus avant, attendu que tous les anciens, et sages politiques sont d'accord que les rois ne furent [jamais] établis pour autre chose que pour faire justice, comme disait Hérodote parlant des Mèdes, et Cicéron parlant des Romains ; comme aussi nous lisons que les premiers Rois de la Grèce, Aeacus, Minos et Rhadamante, n'avaient qualité plus honorable que de Juges ; et quoique Homère appelât les Princes pasteurs des peuples, si est-ce que la qualité de juges a continué longtemps après lui en la personne des Princes d'Athènes, qui avaient le gouvernement souverain pour dix ans. Et non seulement les Princes Mèdes, Grecs et Latins, [mais] encore les Capitaines en chef, et qui étaient comme souverains entre les Hébreux, n'avaient autre qualité que de Juges, et lors qu'ils demandèrent un Roi à Samuel [déjà] recru de vieillesse, ils ajoutèrent : Pour nous juger, comme les autres peuples. [Ce] qui montre assez que la principale charge qu'ils avaient, était de faire justice en personne. Et la raison principale qui peut mouvoir les Princes à juger leurs sujets, est l'obligation mutuelle, qui est entre le Prince et les sujets, car tout ainsi que le sujet doit obéissance, aide, et connaissance à son Seigneur, [de même] aussi le Prince doit au sujet justice, garde et protection. Et [il] ne suffit pas qu'il rende justice par autrui, vu que le sujet doit en personne prêter la foi, l'hommage et le service, et que l'obligation est réciproque. Combien qu'il y a moins d'intérêt que le vassal prête la foi et hommage à son Seigneur par procureur, que le seigneur fasse justice par son officier, d'autant que l'obéissance du sujet en ce cas n'est point révoquée en doute. Mais le sujet n'a point de garant que l'officier ne se laisse corrompre par présents : ce que ne ferait pas le Prince, lequel est responsable devant Dieu, auquel il ne peut dire qu'il en a chargé la conscience de ses Juges, car la sienne n'est pas déchargée pour cela.
Le bien qui revient quand les Princes font justice en personne. Mais en outre, il y a bien grand et notable intérêt, pour la conservation des Républiques, que ceux-là qui tiennent la souveraineté fassent eux-mêmes justice ; c'est à savoir l'union et amitié des Princes avec les sujets, qui ne peut mieux être nourrie et entretenue que par la communication des uns et des autres, [chose] qui se perd, et s'anéantit, quand les Princes ne font rien que par officiers, car il semble aux sujets [qu'ils] les dédaignent et méprisent, chose qui est plus grave que si le Prince leur faisait injustice ; et d'autant plus grave, que la contumélie[1] est plus insupportable que l'injure simple. Et au contraire, quand les sujets voient que leur Prince se présente à eux pour leur faire justice, ils s'en vont à demi contents, [bien] qu'ils n'aient pas ce qu'ils demandent : pour le moins, disent-ils, le Roi a vu notre requête, il a ouï notre différend, il a pris la peine de le juger. Et si les sujets sont vus, ouïs et entendus de leur Roi, il est incroyable combien ils sont ravis d'aise et de plaisir, s'ils ont un Prince tant soit peu vertueux, ou qui ait quelque chose d'amiable en lui.
[J'ajoute] aussi qu'il n'y a moyen plus grand pour autoriser ses Magistrats et officiers, et faire craindre et révérer la justice, que de voir un Roi séant en son trône pour juger. Davantage, les officiers bien souvent font injustice aux sujets, s'arrêtant aux clauses, aux mots, aux syllabes de la loi, qu'ils n'osent franchir étant liés et asservis à [elle] ; et s'ils font conscience de juger selon la loi, il faut qu'ils envoient leurs remontrances aux Princes, et qu'ils attendent les réponses et déclarations des édits, faire selon l'avis des autres officiers, lesquels bien souvent veulent voir au fond du sac. De sorte que plusieurs procès vivent plus longtemps que les parties, et quelquefois demeurent pour jamais pendus au croc : où, si le Prince jugeait, lui qui est la loi vive, et pardessus toutes les lois civiles, étant accompagné de son conseil, il ferait bonne et brève justice, ayant égard au fond, sans beaucoup s'arrêter aux formalités. Aussi par ce moyen les oppositions, appellations, requêtes civiles, évocations, infinité d'arrêts les uns sur les autres, qui rendent les procès immortels, cesseraient, et la justice prendrait son cours sans aucun empêchement. [J'ajoute] aussi que la République serait relevée de grands frais, et gros gages qu'il faut aux Juges, et les particuliers des épices, qui sont après à merveilles, outre les corruptions et présents qu'il faut faire, qui souvent passent les épices ; de sorte que les sujets, au lieu d'avoir bonne et brève justice, que le Prince leur doit, sont contraints le payer comme la chose du monde la plus précieuse, et s'il advient trop souvent que le marchand est payé, et la marchandise qui est livrée ne vaut rien. Encore y a-t-il un point considérable, c'est que les parties quelquefois sont si illustres, qu'ils ne voudraient jamais répondre devant plusieurs juges, qui sont décriés ou pour leur indignité, ou iniquité, ou autre qualité semblable, dont il advient souvent qu'ils vident leurs différends à combats et coups d'épée, où le Prince de sa présence, d'un regard, d'un clin d'œil les mettrait d'accord. Et, quand il n'y aurait autre chose que le Prince faisant justice à ses sujets, s'accoutume lui-même à être juste, droit, et entier ([ce] qui est le plus haut point de félicité qui puisse advenir à une République), [ne] doit-on pas désirer d'une affection ardente, que le Prince ne cesse jamais de faire justice ? Aussi la vraie science du Prince est de juger son peuple : les armes lui sont bien séantes contre l'ennemi, mais la justice lui est nécessaire en tous lieux, et en tous temps. Combien qu'il ne se faut pas tant arrêter aux raisons et arguments, qu'à l'exemple des plus sages Princes. Et qui fut [jamais] le Prince pareil à Salomon en sagesse ? Nous lisons toutefois que la seule prière qu'il fit à Dieu fut pour obtenir sagesse, afin de bien juger son peuple : aussi, ses arrêts étaient publiés par toute la terre, avec un étonnement de tous les peuples. Qui fut [jamais] semblable à ce grand Auguste en prudence politique ? Et néanmoins, nous lisons de lui qu'il était sans cesse empêché à juger : et s'il était malade, il se faisait porter en sa litière, pour faire justice ; combien que c'était la vacation ordinaire des Empereurs Romains, qui ont emporté le prix de justice par-dessus tous les Princes de la terre, jusqu'à là qu'il y eut une pauvre vieille, à laquelle l'Empereur Adrien refusa répondre une requête, s'excusant envers elle qu'il n'avait pas loisir : Quittez donc, dit-elle, la charge que vous avez ; à quoi l'Empereur, n'ayant que répondre, s'arrêta pour lui faire justice. Si ce Prince, qui avait un si grand Empire, et enveloppé de tant d'affaires, reconnut l'obligation à laquelle il était tenu, que doivent faire tant de Princes qui ne tiennent que les échantillons de cet Empire-là ? Ne faut-il pas que chacun d'eux en sa personne s'efforce, en son esprit s'étudie, et de tout son pouvoir s'emploie à faire justice ? attendu [de même] qu'il n'y a point, disait Pline le jeune, de plus noble philosophie que [de] traiter les affaires publiques et faire justice, mettant en usage ce que les Philosophes enseignent. Autant peut-on dire des affaires d'état, et à plus forte raison que de la justice, vu que les affaires d'état touchent de plus près au Prince, que la distribution de la justice, de laquelle il ne se peut aucunement décharger sur les Magistrats, mais non pas des affaires d'État, si ce n'est au hasard d'en être dépouillé : car de parler, voir, ouïr, par la bouche, par les yeux, par les oreilles d'autrui, c'est à faire aux muets, aux aveugles, aux sourds."
Jean Bodin, Les Six livres de la République, 1576, Livre IV, chapitre VI, Le Livre de Poche, 1993, p. 376-380.
"Les Rois [sont] établis pour juger les sujets. Il semblera peut-être à quelques-uns, que cette question qui n'a point été mise en dispute, ne reçoit aucune doute, qu'il n'est besoin d'y entrer plus avant, attendu que tous les anciens, et sages politiques sont d'accord que les rois ne furent [jamais] établis pour autre chose que pour faire justice, comme disait Hérodote parlant des Mèdes, et Cicéron parlant des Romains ; comme aussi nous lisons que les premiers Rois de la Grèce, Aeacus, Minos et Rhadamante, n'avaient qualité plus honorable que de Juges ; et quoique Homère appelât les Princes pasteurs des peuples, si est-ce que la qualité de juges a continué longtemps après lui en la personne des Princes d'Athènes, qui avaient le gouvernement souverain pour dix ans. Et non seulement les Princes Mèdes, Grecs et Latins, [mais] encore les Capitaines en chef, et qui étaient comme souverains entre les Hébreux, n'avaient autre qualité que de Juges, et lors qu'ils demandèrent un Roi à Samuel [déjà] recru de vieillesse, ils ajoutèrent : Pour nous juger, comme les autres peuples. [Ce] qui montre assez que la principale charge qu'ils avaient, était de faire justice en personne. Et la raison principale qui peut mouvoir les Princes à juger leurs sujets, est l'obligation mutuelle, qui est entre le Prince et les sujets, car tout ainsi que le sujet doit obéissance, aide, et connaissance à son Seigneur, [de même] aussi le Prince doit au sujet justice, garde et protection. Et [il] ne suffit pas qu'il rende justice par autrui, vu que le sujet doit en personne prêter la foi, l'hommage et le service, et que l'obligation est réciproque. Combien qu'il y a moins d'intérêt que le vassal prête la foi et hommage à son Seigneur par procureur, que le seigneur fasse justice par son officier, d'autant que l'obéissance du sujet en ce cas n'est point révoquée en doute. Mais le sujet n'a point de garant que l'officier ne se laisse corrompre par présents : ce que ne ferait pas le Prince, lequel est responsable devant Dieu, auquel il ne peut dire qu'il en a chargé la conscience de ses Juges, car la sienne n'est pas déchargée pour cela."
Jean Bodin, Les Six livres de la République, 1576, Livre IV, chapitre VI, Le Livre de Poche, 1993, p. 376-377.
"Raisons pour montrer qu'il n'est pas expédient que les Princes jugent en personne. Bien est-il vrai, que cela serait fort utile, voire nécessaire, si les Princes étaient tels que disait Scylax de ceux des Indes, c'est-à-dire autant différents des autres sujets que les Dieux sont par-dessus les hommes : car il n'y a rien plus beau, ni plus Royal, que [de] voir un Prince faire les exploits de vertu devant son peuple, et de sa bouche blâmer et condamner les méchants, donner louange et loyer aux bons, tenir sages propos et graves discours en public ; car tout ainsi qu'il faut que celui-là soit homme de bien, qui aime les gens de vertu, et hait les méchants, aussi faut-il que celui-ci soit juste Prince et droit, qui juge bien. Mais dirons-nous que les Princes vicieux se doivent mettre en vue du peuple, et communiquer leurs vices aux sujets, car le moindre vice en un Prince, est tout ainsi qu'une rogne en un très beau visage ? et que serait-ce autre chose que mettre en visière au peuple un exemple de vice pour l'attirer, pour l'acheminer, voire pour le forcer d'être méchant ? car il n'y a rien [de] plus naturel que les sujets se conforment aux mœurs, aux faits, aux paroles de leur Prince ; et [il] n'y a geste, action, ni contenance en lui, soit bonne ou mauvaise, qui ne soit remarquée ou contrefaite par ceux-là qui le voient, ayant les yeux, le sens et tous leurs esprits tendus à l'imiter. […]
Il faut donc, puisque les Princes sont les vrais portraits des sujets, qu'ils soient parfaits autant qu'il se peut faire pour être suivis, ou qu'ils ne sortent en public, s'ils sont imparfaits et vicieux. […]
Si donc le sage Prince doit au maniement de ses sujets imiter la sagesse de Dieu au gouvernement de ce monde, il faut qu'il se mette peu souvent en vue des sujets, et avec une majesté convenable à sa grandeur et puissance, et, néanmoins, qu'il fasse choix des hommes dignes, qui ne peuvent être qu'en petit nombre, pour déclarer sa volonté au surplus, et incessamment combler ses sujets de ses grâces et faveurs. […]
Il ne faut pas dépouiller les Magistrats de leur puissance, pour l'attribuer au Prince. Il n'y a chose qui plus ait ruiné de Républiques, que dépouiller le Sénat, et les Magistrats de leur puissance ordinaire, et légitime, pour attribuer tout à ceux qui ont la souveraineté. Car d'autant que la puissance souveraine est moindre (réservé les vraies marques de la majesté) d'autant elle est plus assurée […]
Mais l'État ne peut faillir à prospérer, quand le souverain retient les points qui concernent sa majesté, le Sénat garde son autorité, les Magistrats exercent leur puissance, et que la justice a son cours ordinaire ; autrement, si ceux-là qui ont la souveraineté veulent entreprendre sur la charge du Sénat et des Magistrats, ils sont en danger de perdre la leur."
Jean Bodin, Les Six livres de la République, 1576, Livre IV, chapitre VI, Le Livre de Poche, 1993, p. 381-382, p. 384-385, p. 386 et p. 388.
"La seconde raison [pour laquelle les rois ne doivent pas rendre la justice eux-mêmes[2]] est que les Princes sont ordinairement plus versés aux armes qu'aux jugements. Car la judicature désire une grande et longue instruction aux lois et coutumes, et une longue habitude faite par une extrême continuation. [...]. Il y a beaucoup d'arts qui sont dignes de la connaissance de l'homme [...]. Mais celui de la judicature est très fâcheux et difficile, et aussi difficile qu'il est beau. Ce n'est pas assez que le juge soit doué de nature, d'un prompt, subtil et solide jugement, il faut encore qu'il soit nourri à connaître la loi de Dieu, et versé aux lettres saintes principalement, et puis aux bonnes lettres, et que cette teinture l'ait vivement percé et pénétré. Il faut qu'il sache les lois des Romains, non pour les prendre comme autorités [...] mais pour en savoir les raisons et les appliquer ès différends qui se présentent. Il faut qu'il sache son droit canon, voire ses conciles, de peur qu'il n'offense l'Église sa mère par ignorance [...]. Il faut qu'il soit appris à l'expérience et à la pratique, qui désire encore une seconde vie. N'est-il pas aussi raisonnable qu'il sache les ordonnances de son pays, quand nul n'est excusable d'ignorer les lois de son pays ? Faut-il pas savoir les coutumes de toutes les provinces de son État, puisque le Prince doit rendre justice à tous les sujets qui sont sous son État ? Jugez donc ce que la judicature requiert pour s'en acquitter dignement et sincèrement. Mais j'ajoute une chose, plus considérable que tout cela, c'est qu'il faut savoir l'art, et parfaitement entendre la science de discerner la vérité d'avec l'apparence, qui est une chose non vulgaire et où beaucoup de personnes, voire les plus subtiles, ont bien des affaires [...]. Peu de rois ont eu les perfections que je désire aux juges."
Louis d'Orléans, Les Ouvertures des parlements, 1607, Guillaume des Rues, p. 243-244.
[1] Contumélie : parole ou action atteignant une personne dans son amour-propre, sa dignité; offense très grave.
[2] La première raison invoquée par Louis d'Orléans est que "les rois, rendant la justice eux-mêmes, pouvaient encourir la malveillance de leurs peuples." (Les Ouvertures des parlements, 1607, Guillaume des Rues, p. 242).
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