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Texte à méditer :   Un peuple civilisé ne mange pas les cadavres. Il mange les hommes vivants.   Curzio Malaparte
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Hors des sentiers battus
Se juger soi-même

  "Tout concept de devoir contient une contrainte objective intervenant à travers la loi (comme impératif moral devant limiter notre liberté) et relève de l’entendement pratique qui fournit la règle ; mais l’imputation intérieure d’un acte comme constituant un cas soumis à la loi (in meritum aut demeritum) appartient à la faculté de juger (judicium), laquelle, comme principe subjectif de l’imputation de l’action, juge avec force de loi si l’action a eu lieu ou non comme acte (comme action soumise à une loi) – ce à quoi succède alors la conclusion de la raison (la sentence), c’est-à-dire la réunion de l’action avec son juste effet (la condamnation ou l’acquittement) : c’est là, globalement, ce qui se passe devant un tribunal (coram judicio), que l’on nomme cour de justice (forum) en tant qu’il est une personne morale procurant une efficacité à la loi. Le sentiment d’un tribunal intérieur inscrit en l’homme (« devant lequel ses pensées s’accusent ou se disculpent l’une de l’autre ») correspond à la conscience morale.
  Tout homme a une telle conscience et se trouve observé, menacé et, en général, tenu en respect (un respect lié à la crainte) par un juge intérieur, et cette puissance qui, en lui, veille sur les lois n’est pas quelque chose qu’il se forge lui-même (arbitrairement), mais elle est incorporée dans son être. Elle le suit comme son ombre s’il songe à lui échapper. Il peut certes par des plaisirs et des distractions se rendre insensible ou s’endormir, mais il ne peut éviter par la suite de revenir à lui-même ou de se réveiller dès qu’il perçoit la voix terrible de cette conscience. Au demeurant peut-il en arriver à l’extrême infamie où il ne se préoccupe plus du tout de cette voix, mais il ne peut du moins éviter de l’entendre.

  Cette originaire disposition intellectuelle et (puisqu'elle est représentation du devoir) morale qu'on appelle conscience possède en elle-même cette particularité que, bien que ne soit en jeu dans cette affaire que le rapport de l'homme avec lui-même, il se voit pourtant forcé par sa raison d'agir comme sur l'ordre d'une autre personne. Car il s'agit ici de conduire une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Mais considéré celui qui est accusé par sa conscience comme ne faisant qu'une seule et même personne avec le juge, c'est se forger une représentation absurde d'une cour de justice, dans la mesure où, dans ce cas, l'accusateur perdrait toujours. De là vient que, si elle ne doit pas entrer en contradiction avec elle-même, la conscience morale de l'homme, à propos de tous ses devoirs, doit nécessairement concevoir, comme juge de ses actions, un autre (à savoir l'homme en général) qu'elle-même. Cela dit, cet autre peut aussi bien être une personne réelle qu'une personne simplement idéale que la raison se donne à elle-même[1].
  Une telle personne idéale (le juge autorisé de la conscience morale) doit savoir sonder les cœurs, car la cour de justice est établie dans l’intériorité de l’homme – mais en même temps, il lui faut être au principe de toutes les obligations, c'est-à-dire être une personne telle ou être tenue pour une personne telle que tous les devoirs en général doivent aussi être considérés relativement à elle comme constituant aussi ses ordres, dans la mesure où la conscience morale est le juge intérieur de toutes les actions libres."

 

Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu, 1795, I, I, § 13, tr. fr. Alain Renaut, GF, 1994, p. 295-297.


[1] La double personnalité d'après laquelle l'homme qui, dans sa conscience, s'accuse et se juge, doit se concevoir lui-même, ce double moi qui, d'une part, doit comparaître, tremblant, à la barre d'un tribunal qui lui est pourtant confié en personne, mais qui, d'autre part, a entre ses mains la fonction de juge par suite d'une autorité naturelle, mérite une explication pour que la raison n'entre pas en contradiction avec elle-même. Moi qui suis l'accusateur, mais aussi l'accusé, je suis un seul et même homme (numero idem) ; reste que, comme sujet de la législation morale procédant du concept de la liberté, dans le cadre de laquelle l'homme est soumis à une loi qu'il se donne lui-même (homo noumenon), il est à considérer comme un autre être que l'homme sensible doué de raison (specie diversus), mais cela uniquement du point de vue pratique – dans la mesure où , sur la relation causale de l'intelligible au sensible, il n'y a aucune théorie – , et cette différence spécifique est celle des facultés (supérieures et inférieures) qui caractérisent l'homme. C'est l'homme nouménal qui est l'accusateur, vis-à-vis duquel l'accusé a droit à une assistance juridique (son avocat). Après clôture des débats, le juge intérieur, en tant que personne détenant la puissance, prononce la sentence sur le bonheur ou le malheur comme conséquences morales de l'action jugée ; mais en cette qualité nous ne pouvons par notre raison poursuivre plus longtemps la puissance de ce juge (en tant que maître du monde), et il ne nous reste au contraire qu'à respecter son jubeo ou veto inconditionné. [Note de Kant]

 

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Date de création : 03/12/2025 @ 07:05
Dernière modification : 03/12/2025 @ 07:05
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