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Hors des sentiers battus
Le rituel judiciaire

  "Avant d'être une faculté morale, juger est un événement. Les deux sont inséparables comme le texte du contexte. Peut-être gagnerait-on, en effet, à mieux distinguer la justice comme valeur morale et politique, du jugement – esthétique, littéraire, scientifique – d'avec l'acte de juger. La justice ne connaît que des jugements en situation dans les deux sens du terme. Tout d'abord parce que le juge ne statue que sur des cas particuliers mettant en cause des hommes en chair et en os alors que le juriste envisage les problèmes de droit débarrassés de leur dimension humaine. Mais, de surcroît, le juge, à la différence du médecin ou de l'entrepreneur, ne peut exercer son jugement que dans des circonstances bien déterminées, celles de la salle d'audience et au terme d'un échange d'arguments réglé par la procédure. Pour lui, il n'y a pas de jugement « pur », libéré des conditions physiques de sa réalisation. Son contact avec la réalité est toujours médiatisé par un cadre rituel. Comme le rappelle un auteur médiéval, « sans une personne, la Justice et la Raison ne font rien ».
  L'événement de juger fait partie de la justice au même titre que le droit : il en est la fondation. Or la justice, souvent réduite au droit, c'est-à-dire à du texte, est présentée amputée d'une partie d'elle-même. La philosophie du droit contemporaine fait penser à une théologie privée de liturgie ou à une critique de théâtre qui ne verrait jamais la mise en scène. Pour rendre justice, il faut parler, témoigner, argumenter, prouver, écouter et décider. Pour tout cela, il faut d'abord se trouver en situation de juger. Le premier geste de la justice n'est ni intellectuel ni moral, mais architectural et symbolique : délimiter un espace sensible qui tienne à distance l'indignation morale et la colère publique, dégager un temps pour cela, arrêter une règle du jeu, convenir d'un objectif et instituer des acteurs. Le procès est l'enracinement premier du droit dans la vie, il est l'expérience esthétique de la justice, ce moment essentiel où le juste n'est pas encore séparé du vivant et où le texte du droit est encore plus proche de la poésie que de la compilation juridique.
  Si la philosophie du droit est une recherche du juste in abstracto, à travers l'idéal et la règle, la quête du « bien juger » oblige à s'immerger in concreto dans l'expérience de l'acte de juger ; une expérience à vrai dire autant sociale, personnelle, politique que juridique. La justice fait quotidiennement l'expérience du mal, de la cruauté des hommes, de la résistance des faits, de la périssabilité de la cité politique, de la fragilité des preuves et de la forclusion de la vérité. Si l'on répugne à s'y intéresser, c'est peut-être parce que précisément la justice est aux prises avec la matière humaine brute, avec l'aspiration de l'homme au juste mais aussi avec ses fantasmes et sa violence, avec la part nocturne du politique dont on n'aime pas parler.
  Sans le secours des sciences humaines, on ne peut tenir sur la justice que des propos mièvres ; mais sans référence à son but, c'est-à-dire la recherche du juste, celles-ci ne peuvent pas bien en parler non plus. On ne comprendra pas que ces forces – la réalité objective du procès, la recherche subjective du juste – travaillent en sens contraire. Les sciences humaines ne cessent de dire aux juristes, qui ne veulent pas l'entendre, que ce cadre symbolique peut conspirer contre la justice. Le décor se rebelle parfois contre les intentions vertueuses du metteur en scène et offre le spectacle d'une comédie grinçante plutôt que d'une cérémonie édifiante. L'accusé est alors écrasé par le cérémonial censé le mettre à l'abri de la vindicte populaire, et la fête tourne à une mise à mort symbolique parce que la passion publique est trop forte et le tempérament des juges trop faible. Alors, dira-t-on, qu'attend-on pour nous débarrasser de ces rites dangereux ! Mais toutes les tentatives, qu'il s'agisse de la justice informelle ou de l'intrusion des médias, se sont avérées pires que le mal. La justice se trouve prise dans une alternative infernale : sans mise en scène, elle ne peut s'accomplir, mais cette même mise en scène l'empêche de se réaliser ! Si le procès est le théâtre naturel de la justice, il peut en être également la tombe : voilà le drame de la justice."

 

Antoine Garapon, Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire, 2001, Introduction, Odile Jacob, 2015, p. 18-20.


 

  "Pour accomplir sa fonction, le dispositif rituel doit donc présenter ensemble les deux systèmes de valeurs auxquels appartiennent respectivement la société (l'ordre, la règle, la cohésion, l'unité) et l'individu isolé (le crime, le chaos). En outre, il doit désigner un unique responsable à cette tension qu'il suffira d'expulser pour retrouver la paix. Le groupe social se libère ainsi de ses pulsions antisociales, des germes de discorde et de violence qui le menaçaient. Il faut bien un coupable pour nous décharger de cette double angoisse de la mort et de la violence, mais pas n'importe lequel : un coupable qui ait une gueule d'assassin et qui nous ressemble si peu qu'il devienne le « tout autre ». Un coupable tellement ignoble que nous en devenions purs.
  L'unanimité est à ce prix. Le procès réunit le groupe social tout entier pour poser un acte en commun. Qui compose, en effet, une cour d'assises ? Il y a d'abord le président, et les juges vêtus de rouge ; viennent ensuite les avocats, les assesseurs, les greffiers, les huissiers, les clercs, tous revêtus de noir, quelques gendarmes en grande tenue, avec les fourragères qui gardent les portes et qui encadrent les accusés ; puis il y a le jury, habillé comme tout le monde, mais siégeant à côté des magistrats. Pour reprendre la tripartition fonctionnelle de Dumézil, les prêtres, les guerriers et les travailleurs se trouvent rassemblés. Toutes les composantes de la société sont représentées : le spirituel, le temporel et le peuple. Les trois pouvoirs sont symboliquement réunis : le législatif (jurés désignés pour représenter le peuple), l'exécutif (les gendarmes qui assureront le maintien de l'ordre public et l'exécution des décisions du président) et le judiciaire. Le rituel donne une vision globale de la société et traduit un profond désir d'unanimité, une volonté d'unité sans faille. Il réunit l'ensemble de la société derrière une même table, face à un même accusé. Le criminel et l'horreur qu'inspire son forfait permettent cette unité d'un instant.

  Cette fonction du rituel se rapproche de celle du culte. Selon Durkheim, « la société ne peut faire sentir son influence que si elle est un acte, et elle n'est un acte que si les individus qui la composent sont assemblés et agissent en commun. C'est par l'action commune qu'elle prend conscience de soi et se pose : elle est avant tout une coopération active. Même les idées et les sentiments collectifs ne sont possibles que grâce à des mouvements extérieurs qui les symbolisent ». Dans le culte comme dans le sacrifice, le socius se réunit pour répéter rituellement un crime. Tous les mythes racontent une violence fondatrice et expliquent comment elle prendra fin. Ce qui s'est passé « la première fois » et qu'on ne cesse depuis lors de se remémorer et de commémorer, est un événement assimilable à un meurtre qui a fait chuter toute l'humanité du paradis de l'innocence à la culpabilité de l'histoire. La répétition périodique de ce meurtre est nécessaire, tant cet « événement » est vécu comme fondateur de l'ordre culturel. À travers lui, l'homme cherche à « retrouver la relation initiale à une totalité perdue. » Grâce à ce mécanisme sacrificiel, le rituel pénal permet au groupe social, sous prétexte de juger l'auteur d'un crime, de répéter le meurtre fondateur."

 

Antoine Garapon, Bien juger. Essai sur le rituel judiciaire, 2001, 2e partie, chapitre XI, Odile Jacob, 2015, p. 253-255.

 

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Date de création : 07/01/2026 @ 17:04
Dernière modification : 07/01/2026 @ 17:04
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