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Texte à méditer :  C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.
  
Descartes
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Hors des sentiers battus
La société hétéronome

  "Quelles sont les racines de la société hétéronome ? […] L'hétéronomie a été confondue, c'est-à-dire identifiée, avec la domination et l'exploitation par une couche sociale particulière. Mais la domination et l'exploitation par une couche sociale particulière n'est qu'une des manifestations (ou réalisations) de l'hétéronomie. L'essence de l'hétéronomie est plus que cela. On trouve l'hétéronomie dans des sociétés primitives, en fait dans toutes les sociétés primitives, alors qu'on ne peut pas vraiment parler d'une division entre couches dominantes et couches dominées dans ce type de société. Donc, qu'est-ce que l'hétéronomie dans une société primitive ? C'est que les gens croient fermement (et ne peuvent que croire) que la loi, les institutions de leur société leur ont été données une fois pour toutes par quelqu'un d'autre - les esprits, les ancêtres, les dieux ou n'importe quoi d'autre - et qu'elles ne sont pas (et ne pouvaient pas être) leur propre œuvre. Cela est tout aussi vrai pour les sociétés historiques (« historiques », au sens étroit) que sont les sociétés religieuses. Moïse reçut la loi de Dieu ; ainsi, si vous êtes Hébreu, vous ne pouvez pas mettre en question la loi. Car alors vous mettriez en question Dieu lui-même. Cela reviendrait à dire : « Dieu se trompe » ou : « Dieu n'est pas juste », ce qui est inconcevable aussi longtemps que l'on reste dans la structure des croyances d'une société religieuse. La même chose est vraie pour le monde chrétien et pour l'islam.
  Ainsi, ·l'hétéronomie est le fait que l'institution de la société, création de la société elle-même, est posée par la société comme donnée par quelqu'un d'autre, une source « transcendante » : les ancêtres, les dieux, le Dieu, la nature, ou - comme avec Marx - les « lois de l'histoire »."

 

Cornelius Castoriadis, "Psychanalyse et société I", 1981, in Domaines de l'homme. Les Carrefours du labyrinthe II, Seuil, 1986, p. 36-37.


 

  "Parmi ces significations qui animent les institutions d'une société, il en est une particulièrement importante : celle qui concerne l'origine et le fondement de l'institution, soit la nature du pouvoir instituant, et ce qu'on appellerait dans un langage moderne anachronique, européo-centrique ou, à la rigueur, sino-centrique, sa légitimation ou légitimité. À cet égard, une distinction cardinale est à faire, lorsque l'on inspecte l'histoire, entre sociétés hétéronomes et sociétés où le projet d'autonomie commence à émerger. J'appelle société hétéronome une société où le nomos, la loi, l'institution, est donné par quelqu'un d'autre - heteros. En fait, nous le savons, la loi n'est jamais donnée par quelqu'un d'autre, elle est toujours la création de la société. Mais, dans l'écrasante majorité des cas, la création de cette institution est imputée à une instance extra-sociale, ou, en tout cas, échappant au pouvoir et à l'agir des humains vivants. Il devient immédiatement évident que, aussi longtemps que cela tient, cette croyance constitue le meilleur moyen d'assurer la pérennité et l'intangibilité de l'institution. Comment pouvez-vous mettre en cause la loi, lorsque la loi a été donnée par Dieu, comment pouvez-vous dire que la loi donnée par Dieu est injuste, lorsque la justice n'est rien d'autre qu'un des noms de Dieu, comme vérité n'est rien d'autre qu'un des noms de Dieu, « car tu es la Vérité, la Justice et la Lumière » ? Mais cette source peut être évidemment autre que Dieu : les dieux, les héros fondateurs, les ancêtres - ou des instances impersonnelles, mais tout aussi extra-sociales, comme la Nature, la Raison ou l'Histoire."

 

Cornelius Castoriadis, "Imaginaire politique grec et moderne", in Les Grecs, les Romains et nous. L'Antiquité est-elle moderne, Le Monde Éditions, 1991, p. 234.


 

  "Toutes les sociétés sont historiques, dans la mesure où elles sont soumises au changement. Elles n'attribuent pas nécessairement pour autant un caractère générateur à ce changement. C'est même le contraire. Elles se sont pensées en général, à travers toute l'histoire, comme immuablement définies dans leur ordre essentiel par des puissances supérieures. C'est en cela que consiste proprement le choix de religion qui a dominé la plus grande partie de l'histoire humaine : dans ce déni de la puissance de se définir et de se constituer soi-même et dans l'attribution de ce pouvoir à d'autres, à des êtres d'une nature surnaturelle, ancêtres fondateurs, dieux ordonnateurs ou Dieu unique créateur."

 

Marcel Gauchet, "Croyances religieuses, croyances politiques", 2000, in Le Pouvoir, l'État, la politique, Odile Jacob Poches, 2002, p. 262-263.


 

  "La religion a été primordialement, et jusqu'à une date récente, une manière d'être, un mode de structuration des sociétés humaines. C'est ce que condense la notion d' « hétéronomie ». La croyance religieuse, dans ce cadre, engage l'organisation collective. Elle est croyance dans l'autre surnaturel qui vous donne votre loi commune d'ailleurs et du dessus. Or cette dépendance envers « l'invisible » est simultanément dépendance envers le « passé ». L'ordre hétéronome est foncièrement passéiste. La corrélation n'est pas évidente dans l'abstrait. Pourtant, elle est capitale pour comprendre les formes et le fonctionnement des sociétés de religion. L'extériorité métaphysique radicale du fondement implique « l'antériorité » temporelle du fondement. Nous ne sommes pour rien dans l'ordonnance du monde où nous vivons. Elle nous est essentiellement « donnée » et « imposée » par plus haut que nous. La supériorité de sa source se marque dans sa précédence par rapport à la volonté humaine. Elle domine celle-ci pour autant qu'elle se présente comme toujours « d'avant » elle. Nous « recevons » l'ordre qui nous tient ensemble, et nous avons à le transmettre tel que nous l'avons reçu. C'est en ce sens que les sociétés de religion sont des sociétés de « tradition », dans un sens bien plus fort que ce que nous mettons spontanément sous ce terme."

 

Marcel Gauchet, "Croyances religieuses, croyances politiques", 2000, in Le Pouvoir, l'État, la politique, Odile Jacob Poches, 2002, p. 263-264.


 

  "Quand la hiérarchie est le principe du vivre-ensemble, aucune autorité humaine, aucun pouvoir humain n'est perçu comme une source de la loi. Le pouvoir n'est pas conçu comme le pouvoir de créer des lois mais comme une puissance chargée d'assurer le maintien et la préservation d'une Loi venue de plus haut. Toute autorité a pour mission d'assurer le respect d'un ordre du monde, d'une Loi d'origine divine, mais aucune n'a reçu cette mission d'un pouvoir humain. Toute puissance humaine apparaît dès lors à ceux qui reconnaissent sa légitimité comme une émanation d'une puissance surhumaine, surnaturelle, divine. Médiatrice entre l'au-delà et l'ici-bas, l'autorité pré-moderne reconnue comme légitime s'impose indissociablement comme une puissance naturelle et surnaturelle : elle est certes de ce monde, mais les commandements qu'elle transmet viennent de plus haut, sa parole laisse entendre la voix de puissances surhumaines. Aussi ne peut-elle être abordée qu'avec crainte, respect et déférence. Dans toutes les sociétés fondées sur le principe hiérarchique, la désobéissance à l'autorité légitime est considérée comme une atteinte à la religion elle-même, la critique du pouvoir comme un blasphème, le manque de respect à l'égard de l'ordre établi comme une profanation, la mise en doute de l'argument d'autorité comme un acte de rébellion."

 

Robert Legros, "La naissance de l'individu moderne", 2005, in La Naissance de l'individu dans l'art, Grasset, p. 138-139.

 

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Date de création : 20/01/2026 @ 12:01
Dernière modification : 20/01/2026 @ 12:01
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