"Qu'il n'y a en nous que deux sortes de pensées, à savoir la perception de l'entendement et l'action de la volonté.
Car toutes les façons de penser que nous remarquons en nous peuvent être rapportées à deux générales, dont l'une consiste à apercevoir par l'entendement, et l'autre à se déterminer par la volonté. Ainsi sentir, imaginer et même concevoir des choses purement intelligibles, ne sont que des façons différentes d'apercevoir ; mais désirer, avoir de l'aversion, assurer, nier, douter, sont des façons différentes de vouloir.
Que nous ne nous trompons que lorsque nous jugeons de quelque chose qui ne nous est pas assez connue.
Lorsque nous apercevons quelque chose, nous ne sommes point en danger de nous méprendre si nous n'en jugeons en aucune façon ; et quand même nous en jugerions, pourvu que nous ne donnions notre consentement qu'à ce que nous connaissons clairement et distinctement devoir être compris en ce dont nous jugeons, nous ne saurions non plus faillir ; mais ce qui fait que nous nous trompons ordinairement est que nous jugeons bien souvent, encore que nous n'ayons pas une connaissance bien exacte de ce dont nous jugeons.
Que la volonté aussi bien que l'entendement est requise pour juger.
J'avoue que nous ne saurions juger de rien, si notre entendement n'y intervient, parce qu'il n'y a pas d'apparence que notre volonté se détermine sur ce que notre entendement n'aperçoit en aucune façon ; mais comme la volonté est absolument nécessaire, afin que nous donnions notre consentement à ce que nous avons aucunement aperçu, et qu'il n'est pas nécessaire pour faire un jugement tel quel que nous ayons une connaissance entière et parfaite ; de là vient que bien souvent nous donnons notre consentement à des choses dont nous n'avons jamais eu qu'une connaissance fort confuse.
Qu'elle a plus d'étendue que lui, et que de là viennent nos erreurs.
De plus, l'entendement ne s'étend qu'à ce peu d'objets qui se présentent à lui, et sa connaissance est toujours fort limitée : au lieu que la volonté en quelque sens peut sembler infinie, parce que nous n'apercevons rien qui puisse être l'objet de quelque autre volonté, même de cette immense qui est en Dieu, à quoi la nôtre ne puisse aussi s'étendre ; ce qui est cause que nous la portons ordinairement au-delà de ce que nous connaissons clairement et distinctement ; et lorsque nous en abusons de la sorte, ce n'est pas merveille s'il nous arrive de nous méprendre."
René Descartes, Principes de la philosophie, 1644, 1ère partie, § 32-35, Vrin, 1993, p. 76-78.
"[Les maximes du sens commun] sont les maximes suivantes : l. Penser par soi-même ; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première est la maxime du mode de pensée qui est libre de préjugés, la seconde celle de la pensée élargie, la troisième celle de la pensée conséquente. La première est la maxime d'une raison qui n'est pas passive. La tendance à la passivité, par conséquent à l'hétéronomie de la raison, c'est là ce qu'on appelle le préjugé ; et le plus de tous les préjugés consiste se représenter la nature comme n'étant pas soumise à des règles que l'entendement, à travers sa propre loi essentielle, lui donne pour fondement : ce qui n'est autre que la superstition. La libération de la superstition correspond à ce qu'on appelle les Lumières ; car, bien que cette dénomination convienne aussi à la libération de préjugés en général, c'est la superstition qui mérite au premier chef (in sensu eminenti) d'être appelée un préjugé, dans la mesure où l'aveuglement en lequel la superstition nous plonge – et même : l'aveuglement qu'elle impose comme une obligation – fait ressortir d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres, par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la deuxième maxime de cette manière de penser, nous sommes bien accoutumés à appeler par ailleurs « étroit d'esprit » (borné, au sens du contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage d'une certaine ampleur (notamment, à un usage intensif). Simplement n'est-il pas question ici du pouvoir de la connaissance, mais de la manière de penser qui consiste à faire de la pensée un usage conforme à sa fin ; et c'est cette manière de penser qui, si restreint selon l'extension et le degré que soit ce dont l'homme se trouve doué naturellement, témoigne cependant que l'on a affaire à un être dont la pensée est élargie – savoir sa capacité à s'élever au-dessus des conditions subjectives et particulières du jugement, à l'intérieur desquelles tant d'autres sont comme enfermés, et à réfléchir sur son propre jugement à partir d'un point de vue universel (qu'il ne peut déterminer que dans la mesure où il se place du point de vue d'autrui). La troisième maxime, celle de la manière de penser conséquente, est celle à laquelle il est le plus difficile d'accéder, et on ne peut même y parvenir qu'en associant les deux premières maximes et après les avoir suivies assez souvent pour que leur pratique soit devenue une habitude. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison."
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, 1ère partie, 1ère section, livre II, § 40, tr. fr. Alain Renaut, GF, 2000, 279-280.
"Les maximes du sens commun (des gemeinen Menschenverstandes) sont les suivantes : 1. Penser par soi-même (Selbstdenken) ; 2. Penser en se mettant à la place de tout autre ; 3. Toujours penser en accord avec soi-même. La première maxime est la maxime de la pensée sans préjugés, la seconde maxime est celle de la pensée élargie, la troisième maxime est celle de la pensée conséquente. La première maxime est celle d'une raison qui n'est jamais passive. On appelle préjugé la tendance à la passivité et par conséquent à l'hétéronomie de la raison ; de tous les préjugés le plus grand est celui qui consiste à se représenter la nature comme n'étant pas soumise aux règles que l'entendement de par sa propre et essentielle loi lui donne pour fondement et c'est la superstition. On nomme les lumières (Aufklärung) la libération de la superstition ; en effet, bien que cette dénomination convienne aussi à la libération des préjugés en général, la superstition doit être appelée de préférence (éminemment) un préjugé, puisque l'aveuglement en lequel elle plonge l'esprit, et bien plus qu'elle exige comme une obligation, montre d'une manière remarquable le besoin d'être guidé par d'autres et par conséquent l'état d'une raison passive. En ce qui concerne la seconde maxime de la pensée nous sommes bien habitués par ailleurs à appeler étroit d'esprit (borné, le contraire d'élargi) celui dont les talents ne suffisent pas à un usage important (particulièrement à celui qui demande une grande force d'application). Il n'est pas en ceci question des facultés de la connaissance, mais de la manière de penser et de faire de la pensée un usage final ; et si petit selon l'extension et la durée que soit le champ couvert par les dons naturels de l'homme, c'est là ce qui montre cependant un homme d'esprit ouvert, que de pouvoir s'élever au-dessus des conditions subjectives du jugement, en lesquelles tant d'autres se cramponnent, et de pouvoir réfléchir sur son propre jugement à partir d'un point de vue universel (qu'il ne peut déterminer qu'en se plaçant au point de vue d'autrui). C'est la troisième maxime, celle de la pensée conséquente, qui est la plus difficile à mettre en œuvre ; on ne le peut qu'en liant les deux premières maximes et après avoir acquis une maîtrise rendue parfaite par un exercice répété. On peut dire que la première de ces maximes est la maxime de l'entendement, la seconde est celle de la faculté de juger, la troisième celle de la raison."
Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, 1ère partie, 1ère section, livre II, § 40, tr. fr. Alexis Philonenko, Vrin, p. 127-128.
"Il faut donc distinguer deux conditions de la connaissance du vrai, c'est-à-dire du jugement proprement dit. En premier lieu il y a des conditions universelles qui sont inhérentes à la nature même de la pensée — l'ensemble de ces conditions peut être appelé l'idée du vrai — ; viennent ensuite les applications particulières de cette condition universelle. Ces applications varient à l'infini et nous pouvons les perfectionner indéfiniment ; nous pouvons acquérir une sûreté de jugement de plus en plus grande. Il y a donc de notre connaissance des conditions absolument nécessaires qui tiennent à ce fait seul que nous sommes des esprits. La faculté d'appliquer ces conditions se développe par l'usage. Il faut donc distinguer entre la condition abstraite de la connaissance, et la condition concrète de cette connaissance en tant qu'elle s'est enrichie, précisée par l'exercice de notre pensée ; par là on pourra comprendre en quoi consiste l'affirmation vraie. Elle consiste dans l'affirmation d'un rapport nécessaire entre les deux idées qu'on tient sous le regard de l'esprit, lorsque les conditions de ce rapport sont réellement données dans les idées sur lesquelles il porte. Juger c'est reconnaître dans la matière de la pensée les conditions d'application de sa forme, c'est y reconnaître vraiment les signes de la nécessité. Se tromper c'est les méconnaître, c'est prendre l'accidentel pour l'essentiel, un rapport contingent ou fortuit pour un rapport nécessaire, c'est être dupe de l'habitude, subir la représentation telle qu'elle est amenée par le mouvement ordinaire de la vie pensante, par l'automatisme de l'esprit ; c'est subir la nature."
Jules Lagneau, "Cours sur le jugement", 1886-1887, Célèbres leçons et fragments, PUF, 1950, p. 208-209.
"Deux conditions de jugement. — On ne saurait donc dire simplement avec Descartes que le jugement soit un acte de volonté libre. En effet, outre que le jugement suppose toujours une matière sur laquelle il porte, et qui est amenée dans l'esprit par le mécanisme de l'association, matière donnée en aperception à l'entendement, il suppose encore l'idée des conditions à remplir pour dégager de cette matière aperçue, de ces idées, une connaissance vraie, c'est-à-dire universelle et nécessaire ; en l'absence de cette idée, le jugement serait impossible, et on ne saurait expliquer sans elle aucune des positions de l'esprit en face de la vérité à affirmer.
D'où il ne suit pourtant pas que la connaissance soit fatale. — Mais, tout d'abord, cette idée des conditions de la vérité ne détermine pas le jugement par sa seule présence. Le jugement consiste dans l'acte par lequel nous reconnaissons, au risque de nous tromper, dans l'objet du jugement, ces conditions comme réalisées. Ensuite : 1° Cette idée suppose une forme première, de laquelle elle n'est qu'une application, l'idée même de la vérité en général, et de ses conditions universelles. Cette idée vient de l'esprit même ; par conséquent, si la connaissance en dépend, il ne s'ensuit pas qu'elle soit fatale, puisqu'elle ne dépend ici que de l'esprit même ; or dépendre de soi n'est pas le contraire de la liberté, si ce n'est pas encore la liberté parfaite.
Le progrès de l'esprit. — 2° Cette idée comporte des déterminations progressives de plus en plus précises, des applications à des cas particuliers de plus en plus nombreux. Dans cette complication consiste le progrès même de l'esprit, en tant que nature capable de connaissances vraies. Or, ce progrès résulte de l'exercice antérieur que l'esprit a fait de sa faculté de juger. Par conséquent, dépendre de cette condition (idée des conditions de la vérité) dans le jugement, c'est dépendre : 1° De la nature universelle de l'entendement ; 2° De nous-mêmes, en tant que nous avons, dans des actes successifs, appliqué, réalisé cette nature universelle de l'entendement. Par suite, l'entendement et la volonté ne sauraient être considérés comme de pures abstractions, dont toute la réalité se résoudrait dans l'ensemble des idées successives [270] constituant un être pensant. Tout jugement est un acte d'entendement d'abord, en ce sens qu'il suppose l'idée de la vérité et de ses conditions, idée qui découle de la nature même de l'entendement, ou plutôt qui est cette nature. Tout jugement est aussi un acte de volonté, en ce sens que, pour qu'un jugement ait lieu, il faut toujours que la nature de l'entendement soit appliquée à la matière de la connaissance (représentation) par un acte spécial qui reconnaît en celle-ci les conditions de la vérité données par la première.
Degrés de la volonté à la liberté. — Doit-on dire maintenant que cet acte soit toujours libre ? Non. Plusieurs cas, en effet, peuvent se présenter. Ou bien nous jugeons sans aucune délibération, c'est-à-dire que, quoique nous ayons une idée des conditions à remplir pour juger sans erreur, nous subissons cette idée, et jugeons machinalement, par habitude. En ce cas, la volonté intervient plutôt en puissance qu'en acte. De tels jugements sont à peine des jugements. Pour qu'il y ait jugement à proprement parler, il faut que la volonté intervienne, c'est-à-dire qu'il y ait conscience des conditions à remplir, et, par suite, délibération plus ou moins prolongée. Alors deux cas peuvent encore se présenter. Ou bien cette délibération, cet examen des raisons d'affirmer ou de nier, aboutit à faire apercevoir clairement si les conditions de l'affirmation ou de la négation sont ou non réalisées, ou bien elle n'y aboutit pas. Dans ce dernier cas, si le jugement a lieu, c'est que nous y sommes déterminés par la pression des circonstances, c'est-à-dire par le rapport qu'elles ont avec notre sensibilité ; en ce cas, c'est la coopération de la volonté et de notre nature sensible, c'est-à-dire la volonté proprement dite, ou puissance de se déterminer au service de la nature, qui décide du jugement ; par suite, le jugement est un acte de volonté, non de liberté. Dans le premier cas, le jugement est libre en ce sens qu'il est raisonnable, qu'il est conforme à notre nature rationnelle. La raison, en nous, c'est l'esprit en tant qu'il est lui-même l'auteur de sa propre nature, c'est-à-dire qu'il ne peut trouver au-dessus d'elle aucune autre nature toute faite dont celle-ci dérive. Mais cette liberté n'est encore que le second degré de la liberté ; c'est plutôt le sentiment de la nécessité absolue (c'est-à-dire qui ne dépend que d'elle-même), que celui de l'indépendance à l'égard de toute nécessité.
La liberté pleine. — Or le jugement peut être libre à ce degré supérieur. C'est ce qui arrive dans l'acte de réflexion, par lequel la pensée comprend qu'elle est supérieure à sa nature même, à toute nécessité, qu'elle est l'Esprit. Le jugement n'est vraiment libre que dans les esprits chez lesquels s'est établie l'habitude, non pas seulement d'analyser leurs idées (premier degré de la liberté), mais encore de se détacher de leurs idées claires, et d'échapper même à la nécessité intérieure, après avoir échappé à l'autre.
Nécessité et liberté. — Tous nos jugements, considérés d'un certain point de vue, sont nécessaires : mais, d'un autre point de vue, ils ne sauraient s'expliquer que comme résultant de la spontanéité absolue de l'esprit, et de cette spontanéité en tant qu'elle se manifeste par des actes successifs qui n'ont jamais toutes leurs conditions dans les précédents. Dans quelle mesure sont-ils libres en réalité ? Cela dépend de la perfection de la connaissance actuelle, et de la perfection générale de l'esprit."
Jules Lagneau, "Cours sur le jugement", 1886-1887, Célèbres leçons et fragments, PUF, 1950, p. 215-218.
"Il y a dans le jugement deux opérations mentales. D'abord l'opération de l'imagination, dans laquelle on juge des objets qui ne sont plus présents, qui sont soustraits à l'immédiateté de la perception sensible, et, par conséquent, n'affectent plus directement. Et pourtant, bien que l'objet soit retranché des sens extérieurs, il devient alors un objet pour les sens intérieurs. Quand on se représente quelque chose d'absent, on verrouille, pour ainsi dire, les sens qui nous présentent les objets dans leur objectivité. Le goût est un sens par lequel – si je puis dire – on se sent soi-même : un sens intérieur. C'est pourquoi, la Critique de la faculté de juger naît de la Critique du goût. Cette opération de l'imagination prépare l'objet pour l' « opération de la réflexion ». Et cette dernière – l'opération de la réflexion – est très exactement l'activité de juger quelque chose.
Cette double opération instaure la condition essentielle de tous les jugements, la condition d'impartialité, de « satisfaction désintéressée ». En fermant les yeux, on devient spectateur impartial – non directement affecté – du visible. Le poète aveugle. Et aussi : en transformant ce que percevaient les sens extérieurs en un objet pour les sens intérieurs, on comprime et on condense la multiplicité des données sensibles, on est en situation de « voir » avec les yeux de l'esprit c'est-à-dire de voir le tout qui donne sens aux choses particulières. L'avantage du spectateur est qu'il saisit la pièce dans son ensemble, tandis que chacun des acteurs ne connaît que son propre rôle ou alors – s'il doit juger dans la perspective de l'action – que la part qui le concerne. L'acteur est par définition partial."
Hannah Arendt, "Conférences sur la philosophie politique de Kant", 1970, tr. fr. Myriam Revault d'Allonnes, in Juger, Points essais, 2017, p. 106-107.
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