* *

Texte à méditer :  Soyez philosophe ; mais, au milieu de toute votre philosophie, soyez toujours un homme.  David Hume
* *
Figures philosophiques

Espace élèves

Fermer Cours

Fermer Méthodologie

Fermer Classes préparatoires

Espace enseignants

Fermer Sujets de dissertation et textes

Fermer Elaboration des cours

Fermer Exercices philosophiques

Fermer Auteurs et oeuvres

Fermer Méthodologie

Fermer Ressources en ligne

Fermer Agrégation interne

Hors des sentiers battus
La conscience morale comme juge

  "[Tout ce qui est fait contre la conscience est un péché]. Je ne crois pas que personne me conteste la vérité de ce principe : Tout ce qui est fait contre le dictamen[1] de la conscience est un péché ; car il est si évident que la conscience est une lumière qui nous dit qu'une telle chose est bonne ou mauvaise, qu'il n'y a pas apparence que personne doute de cette définition de la conscience. Il n'est pas moins évident que toute créature qui juge qu'une action est bonne ou mauvaise, suppose qu'il y a une loi ou une règle touchant l'honnêteté ou la turpitude d'une action. Et si l'on n'est pas athée, si l'on croit une religion, on suppose nécessairement que cette loi et cette règle est en Dieu. D'où je conclus que c'est la même chose de dire : Ma con­science juge qu'une telle action est bonne ou mauvaise, et de dire : Ma conscience juge qu'une telle action plaît ou déplaît à Dieu. Il me semble que ce sont des propositions reconnues pour aussi véritables par tout le monde, que les plus claires notions de métaphysique. Celle­-ci ne l'est pas moins : Tout homme qui juge qu'une action est mauvaise et déplaît à Dieu, et qui la fait néanmoins, veut offenser Dieu et désobéir à Dieu : et tout homme qui veut offenser Dieu et désobéir à Dieu, pèche dès là nécessairement. Ainsi c'est une proposition évidente, que tout homme qui fait une chose que sa conscience lui dicte être mauvaise, ou qui ne fait pas celle que sa conscience lui dicte qu'il faudrait faire, fait un péché.
  [Et le plus grand péché qui se puisse dans son espèce] Non seulement un tel homme pèche, mais je dis aussi que toutes choses étant égales d'ailleurs, son péché est le plus grand qu'il puisse commettre ; car supposant égalité dans l'acte même, comme dans le mouvement de la main qui pousse l'épée dans le corps d'un homme, et dans l'acte de la volonté qui dirige ce mouvement ; supposant aussi de l'égalité dans le sujet passif de l'action, c'est-à-dire, même dignité dans la personne tuée, je dis que le meurtre est un crime d'autant plus grand, qu'il est fait avec une plus grande connaissance que c'est une action criminelle. C'est pourquoi de deux enfants qui tueraient chacun son père précisément dans toutes les mêmes circonstances, excepté que l'un ne saurait que confusément si c'était un crime, et que l'autre le saurait très distinctement, et y songerait actuellement lorsqu'il plongerait un poignard au sein de son père, celui-ci commettrait un forfait incomparablement plus atroce et plus punissable que l'autre, par la justice de Dieu. Voilà encore une proposition que personne ne me contestera."

 

Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer », 1686, II, 8, Champion Classiques, 2014, p. 274-275.


[1] De dictare : dicter. Donc, ce que nous dicte la conscience.


 

  "Mes principes avoués de tout le monde, ou qui viennent d'être prouvés, sont,
  1. Que La volonté de désobéir à Dieu est un péché.

  2. Que la volonté de désobéir au jugement arrêté et déterminé de sa conscience, est la même chose que vouloir transgresser la loi de Dieu.
  3. Par conséquent que tout ce qui est fait contre le dictamen[2] de la conscience, est un péché.
  4. Que la plus grande turpitude du péché, toutes choses étant égales d'ailleurs, vient de la plus grande connaissance que l'on a qu'on fait un péché.
  5. Qu'une action qui serait incontestablement très bonne (donner l'aumône par exemple) si elle se faisait par la direction de la conscien­ce, devient plus mauvaise quand elle se fait contre cette direction, que ne l'est un acte qui serait incontestablement criminel (injurier un mendiant par exemple) s'il ne se faisait pas selon cette direction.
  6. Que se conformer à une conscience qui se trompe dans le fond, pour faire une chose que nous appelons mauvaise, rend l'action beaucoup moins mauvaise que ne l'est une action faite contre la direction d'une conscience conforme à la vérité, laquelle a li net de celle que nous appelons très bonne.
  Je conclus légitimement de tous ces principe, que la première et la plus indispensable de toute nos obligations, est celle de ne point agir contre l'inspiration de la conscience, et que toute action qui est faite contre les lumières de la conscience est essentiellement mauvaise ; de sorte que comme la loi d'aimer Dieu ne souffre jamais de dispense, à cause que la haine de Dieu est un acte mauvais est essentiellement ; ainsi la loi de ne pas choquer les lumières de sa conscience est telle, que Dieu ne peut jamais nous en dispenser, vu que ce serait réellement nous permettre de le mépriser, ou de le haïr, acte criminel intrinsece et par sa nature. Donc il y a une loi éternelle et immuable qui oblige l'homme, à peine du plus grand péché mortel qu'il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience ?"

 

Pierre Bayle, Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ « Contrains-les d'entrer », 1686, II, 8, Champion Classiques, 2014, p. 281-282.


[2] De dictare : dicter. Donc, ce que nous dicte la conscience.


 

  "Le souci de notre propre bonheur nous recommande la vertu de prudence ; le souci du bonheur d'autrui nous recommande les vertus de justice et de bienfaisance, l'une nous retenant de lui nuire et l'autre nous poussant à y concourir. La première de ces trois vertus nous est originellement recommandée par nos affections égoïstes, et les deux autres par nos affections bienveillantes, indépendamment de tout souci pour ce que sont, devraient être, ou pourraient être dans certaines conditions, les sentiments d'autrui. Cependant, un souci pour les sentiments d'autrui s'ajoute par la suite à ces affections, et vient à la fois renforcer et guider la pratique de ces trois vertus. Nul homme n'a jamais pu, pendant toute sa vie ou même pendant une grande partie de sa vie, parcourir d'un pas stable et uniforme le chemin de la prudence, de la justice ou de la bienfaisance, si sa conduite n'était pas guidée par un souci pour les sentiments du supposé spectateur impartial, de celui qui réside au dedans du cœur, du grand juge et arbitre de la conduite. Si, au cours de la journée, nous nous sommes écartés en quoi que ce soit des règles qu'il nous prescrit, si nous avons été trop frugaux ou pas assez, trop industrieux ou pas assez, si nous avons nui en quelque mesure à l'intérêt ou au bonheur de notre prochain par passion ou par inadvertance, si nous avons négligé une occasion évidente et convenable d'œuvrer à cet intérêt ou à ce bonheur ; alors celui qui réside au-dedans de nous nous demande, le soir venu, de rendre compte de toutes ces omissions et violations, et ses reproches nous font souvent rougir intérieurement de notre folie et de notre manque d'attention à l'égard de notre propre bonheur, ainsi que de notre indifférence et de notre manque d'attention plus grands encore à l'égard du bonheur d'autrui."


Adam Smith, Théorie des sentiments moraux, 1759, tr. Fr. M. Biziou, C. Gautier, J.-F. Pradeau, PUF, Quadrige, 1999, p. 358-359.



  "Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal. […]
  Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d'autrui comme bonnes ou mauvaises, et c'est à ce principe que je donne le nom de conscience.

  Mais à ce mot j'entends s'élever de toutes parts la clameur des prétendus sages : Erreurs de l'enfance, préjugés de l'éducation ! s'écrient-ils tous de concert. Il n'y a rien dans l'esprit humain que ce qui s'y introduit par l'expérience, et nous ne jugeons d'aucune chose que sur des idées acquises. Ils font plus : cet accord évident et universel de toutes les nations, ils l'osent rejeter ; et, contre l'éclatante uniformité du jugement des hommes, ils vont chercher dans les ténèbres quelque exemple obscur et connu d'eux seuls ; comme si tous les penchants de la nature étaient anéantis par la dépravation d'un peuple, et que, sitôt qu'il est des monstres, l'espèce ne fût plus rien. Mais que servent au sceptique Montaigne les tourments qu'il se donne pour déterrer en un coin du monde une coutume opposée aux notions de la justice ? Que lui sert de donner aux plus suspects voyageurs l'autorité qu'il refuse aux écrivains les plus célèbres ? Quelques usages incertains et bizarres fondés sur des causes locales qui nous sont inconnues, détruiront-ils l'induction générale tirée du concours de tous les peuples, opposés en tout le reste, et d'accord sur ce seul point ? O Montaigne ! toi qui te piques de franchise et de vérité, sois sincère et vrai, si un philosophe peut l'être, et dis-moi s'il est quelque pays sur la terre où ce soit un crime de garder sa foi, d'être clément, bienfaisant, généreux ; où l'homme de bien soit méprisable, et le perfide honoré. Chacun, dit-on, concourt au bien public pour son intérêt. Mais d'où vient donc que le juste y concourt à son préjudice ? Qu'est-ce qu'aller à la mort pour son intérêt ? Sans doute nul n'agit que pour son bien ; mais s'il est un bien moral dont il faut tenir compte, on n'expliquera jamais par l'intérêt propre que les actions des méchants. […]
  Il [faut] distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; et comme nous n'apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l'amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l'amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c'est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir.
  Exister pour nous, c'est sentir ; notre sensibilité est incontestablement antérieure à notre intelligence, et nous avons eu des sentiments avant des idées. Quelle que soit la cause de notre être, elle a pourvu à notre conservation en nous donnant des sentiments convenables à notre nature ; et l'on ne saurait nier qu'au moins ceux-là ne soient innés. Ces sentiments, quant à l'individu, sont l'amour de soi, la crainte de la douleur, l'horreur de la mort, le désir du bien-être. Mais si, comme on n'en peut douter, l'homme est sociable par sa nature, ou du moins fait pour le devenir, il ne peut l'être que par d'autres sentiments innés, relatifs à son espèce ; car, à ne considérer que le besoin physique, il doit certainement disperser les hommes au lieu de les rapprocher. Or c'est du système moral formé par ce double rapport à soi-même et à ses semblables que naît l'impulsion de la conscience. Connaître le bien, ce n'est pas l'aimer : l'homme n'en a pas la connaissance innée, mais sitôt que sa raison le lui fait connaître, sa conscience le porte à l'aimer : c'est ce sentiment qui est inné. […]
  Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d'un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe."

 

Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l'éducation, 1762, IV, GF, 1966, p. 375-378.



  "La conscience est l'instinct qui nous amène à nous juger nous-mêmes d'après des lois morales. Ce n'est pas une simple faculté mais un instinct, et son jugement n'est pas logique mais judiciaire. Nous avons certes la faculté de nous juger logiquement selon les lois morales, mais nous pouvons certes user de cette faculté à notre gré. Au contraire, la conscience possède ce pouvoir de nous traduire contre notre volonté devant son tribunal, pour statuer sur la légitimité (Rechtmässigkeit) de nos actions, et c'est à ce titre que nous disons d'elle qu'elle est un instinct, et non la simple faculté logique. Son jugement est de nature judiciaire, et non logique. Le juge, lorsqu'il rend jugement, ne fait pas que former logiquement un jugement, mais il possède le pouvoir de juger valide et de faire exécuter le jugement rendu d'après la loi ; son jugement a force de loi et constitue une sentence. Il ne doit pas seulement juger logiquement, mais il doit condamner ou acquitter le prévenu. Si notre conscience n'était qu'une impulsion (Trieb) à former un jugement, elle serait, à l'instar d'autres facultés que nous possédons – celles, par exemple, de nous comparer à autrui, de nous flatter nous-mêmes –, une simple faculté de connaissance. Nous avons tous tendance à nous louanger pour les bonnes actions que nous entreprenons d'après les règles de la prudence, et à l'inverse nous nous blâmons d'avoir agi de manière imprudente. Il y a donc en nous une impulsion à nous flatter ou à nous blâmer à partir des règles de la prudence. Ceci n'est cependant pas encore la conscience, mais simplement son analogon, que l'on confond souvent avec elle. Le criminel passible de la peine de mort s'adresse les plus durs reproches, se fait du mauvais sang et s'en veut beaucoup pour ses gestes passés, mais uniquement parce qu'il réalise à quel point il a agi imprudemment et parce qu'il s'est fait prendre. Il confond ces reproches qu'il se fait avec ceux que la conscience nous adresse quand nous agissons contrairement à la moralité. Eût-il évité les préjudices entraînés par son arrestation qu'il ne se ferait pas tant de reproches, lesquels cependant, si seulement il avait une conscience, l'auraient tourmenté indépendamment de ces circonstances. Il faut donc bien distinguer le jugement porté d'après les règles de la prudence du jugement de la conscience. Nombreux sont les hommes qui n'ont qu'un analogon de la conscience, qu'ils confondent avec cette première. Les regrets qu'ils éprouvent une fois sur leur lit de mort ne touchent pas tant à l'immoralité de leur conduite qu'à leur imprudence ; maintenant qu'ils doivent comparaître devant le Juge, ils réalisent qu'ils ne pourront pas faire bonne figure. La conséquence du vice est une peine qui lui correspond, et qui fait connaître ce que ce vice a de foncièrement punissable. Or celui qui tient en horreur ses vices passés ne sait pas vraiment si c'est la peine elle-même qui lui inspire ce dégoût ou le caractère intrinsèquement punissable de ses actes. Celui qui n'éprouve pas une aversion immédiate pour ce qui est moralement mauvais et ne ressent aucun plaisir pour ce qui est moralement bon, n'a pas de sentiment moral, et par là n'a pas de conscience. Aussi celui qui vit dans la crainte d'être mis en accusation pour ses mauvaises actions ne se reproche-t-il pas la méchanceté de ses actes, mais les conséquences fâcheuses qu'ils peuvent entraîner pour lui. Pareil homme n'a pas de conscience, mais n'en possède que l'analogon. Seul celui qui éprouve l'horreur intrinsèque de son action, quelles qu'en soient les conséquences, il possède une conscience. Il ne faut donc pas confondre ici les reproches que nous nous adressons pour les suites de notre imprudence et ceux qui naissent de la transgression de la moralité. Il est important par exemple qu'un maître essaie de voir si le repentir de son élève est généré par un véritable sentiment d'horreur devant l'action elle-même, ou par la simple crainte que son méfait ne puisse pas trouver grâce aux yeux du juge devant lequel il devrait comparaître. Les regrets qu'on éprouve pour la première fois sur son lit de mort n'ont aucune valeur morale, car c'est l'approche de la mort qui en est la cause. Si la fin n'était pas si imminente, on regretterait difficilement ses actions passées. On ressemble alors à un joueur malheureux qui enrage de son imprudence et se frappe le front devant ses déboires. Ce n'est pas l'horreur de son vice qui l'accable, mais les résultats défavorables qui en découlent pour lui. On doit se garder d'apporter son réconfort à un tel homme, qui n'a qu'un analogon de la conscience. La prudence nous fait des reproches, la conscience nous accuse. Si un homme agit imprudemment et qu'il s'en fait reproche, juste le temps qu'il faut pour qu'il apprenne sa leçon, il observe alors une règle de prudence, ce qui est suffisant pour être porté à son honneur, car cela révèle en soi une force d'âme. L'accusation de la conscience ne peut cependant pas être écartée aussi facilement, et de fait il ne faut pas que cela se produise, car elle ne dépend pas de la volonté. La capacité d'écarter en soi cette accusation n'est aucunement la marque d'une âme forte, mais un signe d'infamie et d'endurcissement théologique. Celui qui peut écarter à sa convenance l'accusation de la conscience est un rebelle, semblable à celui qui peut écarter l'accusation de son juge et sur qui ce dernier n'a aucun pouvoir."

 

Emmanuel Kant, Leçons d'éthique, 1775-1780, tr. fr. Luc Langlois, Le Livre de Poche, 1997, p. 243-245.



  "On peut à bon droit comparer le tribunal intérieur de la conscience aux cours de justice. Comme dans celles-ci, on trouve dans celui-là un procureur, qui ne pourrait cependant pas être là s'il n'y avait pas également une loi. Cette loi, qui n'est pas du ressort du sentiment mais de la raison, est incorruptible, et on ne peut se dissimuler à soi-même sa pureté et sa justice. C'est la loi inviolable de notre humanité. Mais il y aussi un avocat de la défense en nous, qui s'appelle l'amour-propre, lequel avance toutes sortes d'arguments à l'encontre du procureur pour nous disculper, et que celui-ci s'efforce à son tour de réfuter. Enfin, il se trouve en nous un juge qui nous condamne ou nous acquitte, et dont on ne peut aveugler le jugement. Il est possible par contre que l'homme n`entreprenne aucun examen de la conscience. S'il s'y soumet cependant, le juge se prononce de manière impartiale, et sa sentence tombe ordinairement du côté de la vérité, à moins qu'il n'ait de faux principes de moralité. Les hommes prêtent naturellement une oreille plus favorable à l'avocat de la défense en eux, mais ils tendent à écouter davantage le procureur une fois sur leur lit de mort. Une bonne conscience requiert une loi pure, car le procureur doit demeurer vigilant quoi que nous fassions. Dans l'examen de nos actions, nous devons juger avec justice et moralité, et nous devons avoir la force de conscience pour donner effet à ce jugement rendu selon la loi. La conscience doit renfermer des principes actifs et non simplement spéculatifs ; pour mettre en œuvre ses jugements, elle doit être forte et commander le respect (Ansehen). Quel juge en effet serait content de ne servir que des remontrances et de prononcer des jugements sans conséquences ? Il faut plutôt que ceux-ci soient exécutés et qu`il y soit satisfait."

 

 

Emmanuel Kant, Leçons d'éthique, 1775-1780, tr. fr. Luc Langlois, Le Livre de Poche, 1997, p. 246-247.


 

  "Tout concept de devoir contient une contrainte objective intervenant à travers la loi (comme impératif moral devant limiter notre liberté) et relève de l'entendement pratique qui fournit la règle ; mais l'imputation intérieure d'un acte comme constituant un cas soumis à la loi (in meritum aut demeritum) appartient à la faculté de juger (judicium), laquelle, comme principe subjectif de l'imputation de l'action, juge avec force de loi si l'action a eu lieu ou non comme acte (comme action soumise à une loi) – ce à quoi succède alors la conclusion de la raison (la sentence), c'est-à-dire la réunion de l'action avec son juste effet (la condamnation ou l'acquittement) : c'est là, globalement, ce qui se passe devant un tribunal (coram judicio), que l'on nomme cour de justice (forum) en tant qu'il est une personne morale procurant une efficacité à la loi. Le sentiment d'un tribunal intérieur inscrit en l'homme (« devant lequel ses pensées s'accusent ou se disculpent l'une de l'autre ») correspond à la conscience morale.
  Tout homme a une telle conscience et se trouve observé, menacé et, en général, tenu en respect (un respect lié à la crainte) par un juge intérieur, et cette puissance qui, en lui, veille sur les lois n'est pas quelque chose qu'il se forge lui-même (arbitrairement), mais elle est incorporée dans son être. Elle le suit comme son ombre s'il songe à lui échapper. Il peut certes par des plaisirs et des distractions se rendre insensible ou s'endormir, mais il ne peut éviter par la suite de revenir à lui-même ou de se réveiller dès qu'il perçoit la voix terrible de cette conscience. Au demeurant peut-il en arriver à l'extrême infamie où il ne se préoccupe plus du tout de cette voix, mais il ne peut du moins éviter de l'entendre.

  Cette originaire disposition intellectuelle et (puisqu'elle est représentation du devoir) morale qu'on appelle conscience possède en elle-même cette particularité que, bien que ne soit en jeu dans cette affaire que le rapport de l'homme avec lui-même, il se voit pourtant forcé par sa raison d'agir comme sur l'ordre d'une autre personne. Car il s'agit ici de conduire une cause judiciaire (causa) devant un tribunal. Mais considéré celui qui est accusé par sa conscience comme ne faisant qu'une seule et même personne avec le juge, c'est se forger une représentation absurde d'une cour de justice, dans la mesure où, dans ce cas, l'accusateur perdrait toujours. De là vient que, si elle ne doit pas entrer en contradiction avec elle-même, la conscience morale de l'homme, à propos de tous ses devoirs, doit nécessairement concevoir, comme juge de ses actions, un autre (à savoir l'homme en général) qu'elle-même. Cela dit, cet autre peut aussi bien être une personne réelle qu'une personne simplement idéale que la raison se donne à elle-même[1].
  Une telle personne idéale (le juge autorisé de la conscience morale) doit savoir sonder les cœurs, car la cour de justice est établie dans l'intériorité de l'homme – mais en même temps, il lui faut être au principe de toutes les obligations, c'est-à-dire être une personne telle ou être tenue pour une personne telle que tous les devoirs en général doivent aussi être considérés relativement à elle comme constituant aussi ses ordres, dans la mesure où la conscience morale est le juge intérieur de toutes les actions libres."

 

Emmanuel Kant, Doctrine de la vertu, 1795, I, I, § 13, tr. fr. Alain Renaut, GF, 1994, p. 295-297.


[1] La double personnalité d'après laquelle l'homme qui, dans sa conscience, s'accuse et se juge, doit se concevoir lui-même, ce double moi qui, d'une part, doit comparaître, tremblant, à la barre d'un tribunal qui lui est pourtant confié en personne, mais qui, d'autre part, a entre ses mains la fonction de juge par suite d'une autorité naturelle, mérite une explication pour que la raison n'entre pas en contradiction avec elle-même. Moi qui suis l'accusateur, mais aussi l'accusé, je suis un seul et même homme (numero idem) ; reste que, comme sujet de la législation morale procédant du concept de la liberté, dans le cadre de laquelle l'homme est soumis à une loi qu'il se donne lui-même (homo noumenon), il est à considérer comme un autre être que l'homme sensible doué de raison (specie diversus), mais cela uniquement du point de vue pratique – dans la mesure où , sur la relation causale de l'intelligible au sensible, il n'y a aucune théorie – , et cette différence spécifique est celle des facultés (supérieures et inférieures) qui caractérisent l'homme. C'est l'homme nouménal qui est l'accusateur, vis-à-vis duquel l'accusé a droit à une assistance juridique (son avocat). Après clôture des débats, le juge intérieur, en tant que personne détenant la puissance, prononce la sentence sur le bonheur ou le malheur comme conséquences morales de l'action jugée ; mais en cette qualité nous ne pouvons par notre raison poursuivre plus longtemps la puissance de ce juge (en tant que maître du monde), et il ne nous reste au contraire qu'à respecter son jubeo ou veto inconditionné. [Note de Kant]


 

  "Pourquoi tenez-vous cela, et précisément cela pour juste ? – « Parce que ma conscience me le dit ; la conscience ne parle jamais de façon immorale, puisqu'elle détermine au préalable ce qui doit être moral ! » – Mais pourquoi écouter le langage de votre conscience ? Et dans quelle mesure avez-vous le droit de considérer pareil jugement comme vrai et infaillible ? Pour pareille croyance – il n'y aurait donc plus de conscience ? N'avez-vous nulle notion d'une conscience intellectuelle ? D'une conscience derrière votre « conscience » ? Votre jugement : « voilà qui est juste » a une préhistoire dans vos impulsions, vos penchants, vos répulsions, vos expériences, vos manques d'expérience : « Comment ce jugement a-t-il pu se produire ? » devez-vous vous demander, et ensuite : « Qu'est-ce qui me pousse en somme à l'écouter ? » Vous pouvez obéir à son impératif comme un brave soldat qui perçoit le commandement de son officier. Ou bien comme une femme qui aime celui qui commande. Ou encore comme un flagorneur, un lâche qui craint celui qui commande. Ou enfin comme un imbécile qui obéit parce qu'il ne trouve rien à dire là contre. Bref, vous pouvez écouter votre conscience de cent manières différentes. Mais que vous entendiez tel ou tel jugement en tant que voix de votre conscience, donc que vous éprouviez quelque chose en tant que juste, voilà qui peut avoir son origine dans le fait que vous n'avez jamais réfléchi sur vous-mêmes et accepté aveuglément tout ce qui vous fut prescrit en tant que juste depuis votre enfance : ou encore dans le fait que jusqu'à maintenant le pain quotidien et les honneurs vous furent assurés par cela même que vous nommez votre devoir – qui passe pour « juste » à vos yeux, parce que semblant constituer votre « condition d'existence » (que vous ayez droit vous-mêmes à l'existence, voilà qui vous semble irréfutable) ! La solidité de votre jugement moral pourrait toujours être une preuve précisément de misère personnelle, une preuve d'impersonnalité, votre « force morale » pourrait avoir sa source dans votre entêtement – ou dans votre incapacité de concevoir de nouveaux idéaux ! En un mot : si vous aviez pensé plus subtilement, observé mieux et appris davantage, ce « devoir » et cette « conscience » que vous dites vôtres, vous ne les nommeriez on aucun cas ni devoir ni conscience : la compréhension de la manière même dont les jugements moraux ont jamais pu naître, vous dégoûterait de ces termes pathétiques – de même que vous avez déjà été dégoûté d'autres termes pathétiques semblables tels que « péché », « salut de l'âme », « rédemption ». – Et maintenant ne me parlez pas de l'impératif catégorique, mon ami ! – ce mot chatouille mon oreille, il me fait rire, en dépit de votre si grave présence : je songe à la punition réservée au vieux liant qui, pour avoir épié et happé subrepticement la « chose en soi » – chose également fort risible – fut à son tour épié et surpris par « l'impératif » catégorique et, dans son cœur, retomba dans les erreurs que sont « Dieu », l' « âme », la « liberté » et l' « immortalité », pareil à un renard qui se fourvoie à nouveau dans sa cage : – or c'était sa force et son intelligence qui avaient brisé cette cage ! - Et voici que vous admirez l'impératif catégorique au-dedans de vous ? Cette « solidité » de votre jugement soi-disant moral ? Cette « absoluité » du sentiment qu' « en cela tous les autres doivent juger comme moi-même » ? Admirez plutôt ici votre égoïsme ! L'aveuglement, la mesquinerie et le manque d'exigence de votre égoïsme ! C'est de l'égoïsme, en effet, que d'éprouver son jugement propre comme une loi universelle : et c'est un égoïsme aveugle, mesquin et sans exigence, parce qu'il trahit que vous ne vous êtes point encore trouvés vous-mêmes, que vous ne vous êtes point encore créé un idéal proprement personnel : – celui-ci ne saurait jamais être l'idéal d'un autre, pour ne point parler de tous, de tous les autres ! ... Qui en est encore à juger que « dans tel cas chacun devrait, agir ainsi », n'a pas encore avancé de cinq pas dans la connaissance de soi-même : autrement il saurait qu'il n'y a, qu'il ne peut y avoir jamais d'actions identiques – que chaque action accomplie le fut d'une manière tout à fait unique et irretrouvable, et qu'il en sera de même de toute action future – que toutes les prescriptions de l'agir ne concernent que le grossier aspect extérieur (même les prescriptions les plus intérieures, les plus subtiles de toutes morales jusqu'alors) – que par elles peut sans doute être réalisée une apparence d'identité, mais précisément rien qu'une apparence, – que toute action dès qu'on l'examine ou la reconsidère, est et demeure, une chose impénétrable – que nos opinions de ce qui est « bon », « noble », « grand » ne sauraient jamais être démontrées par nos actions, parce que chacune est inconnaissable – que si nos opinions, nos évaluations, nos tables de  valeurs sont parmi les plus puissants leviers dans le rouage de nos actions, il reste que dans chaque cas particulier la loi de leur mécanisme est indémontrable. Bornons-nous â donc à la purification de nos opinions et de nos évaluations, bornons-nous à la création de nouvelles et propres tables de valeurs : – mais ne nous creusons plus la tête sur la « valeur morale de nos actions » ! Oui, mes amis, à l'heure qu'il est, nous voici dégoûtés de tout bavardage moral des uns par rapport aux autres ! Prononcer des jugements au nom de la morale doit enfin répugner à notre bon goût ! Laissons ce bavardage à ceux qui n'ont rien à faire d'autre qu'à traîner un peu plus loin le passé à travers le temps, à ceux qui jamais ne deviennent eux-mêmes le présent, – donc au plus grand nombre ! Quant à nous autres, nous voulons devenir ceux que nous sommes – les nouveaux, les uniques, les incomparables, ceux qui sont leurs propres législateurs, ceux qui sont leurs propres créateurs !"

 

Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir, 1882, Livre quatrième, § 336, tr. fr. Pierre Klossowski, Folio essais, 1996, p. 224-226.


 

  "Dans la conscience morale nous nous sentons soumis à une loi qui ne semble portée par aucune puissance humaine, personnelle. Nous percevons la voix de notre conscience seulement en nous, même si c'est avec une force, une détermination par rapport à tout égoïsme subjectif, dont seule une instance située en dehors du sujet semble pouvoir être l'origine. On a tenté résoudre cette contradiction, comme on sait, en déduisant de règles sociales les contenus de la morale : ce qui est utile à l'espèce et au groupe, et ce que celui-ci exige de ses membres pour sa conservation, on l'inculque peu à peu aux individus comme instinct, de telle sorte qu'il apparaîtrait en eux comme un de leurs sentiments, autonome, à côté des véritables sentiments personnels, et donc souvent en contradiction avec eux. Ce qui expliquerait l'ambivalence de la loi morale : d'un côté elle nous apparaît comme un commandement impersonnel, auquel nous devons tout simplement nous soumettre, et d'un autre côté ce n'est pas une force extérieure, mais seulement notre impulsion la plus personnelle et la plus intime qui nous l'impose. En tout cas nous sommes ici en pré­sence de l'un de ces cas où l'individu reproduit dans sa conscience les relations qui existent entre le groupe et lui-même comme totalité. On a depuis longtemps observé que dans toutes leurs relations d'association et de séparation, de différenciation et d'unification, les représentations de l'âme individuelle se comportent comme les individus entre eux. C'est donc un cas tout à fait particulier, quand ces relations psychologiques internes ne reproduisent pas seulement les relations générales qui existent entre les individus, mais celles entre l'individu et le cercle qui l'entoure. Ce que la société exige de son membre : discipline et loyauté, altruisme et travail, maîtrise de soi et sincérité – tout cela, l'individu l'exige de lui­-même."

 

Georg Simmel, Sociologie. Études sur les formes de la socialisation, 1908, tr. fr. Lyliane Deroch-Gurcel et Sibylle Muller, PUF, Quadrige, 2013, p. 222-223.


 

  "Disons donc bonsoir aux généalogies réductionnistes, si rassurantes soient-elles ; le meilleur moyen de ne pas épaissir le mystère de la mauvaise conscience, c'est de l'expliquer pour lui-même, sans le déduire ni du souvenir, ni du regret, ni d'aucun sentiment naturel, et de le laisser s'exprimer dans sa langue propre. Au regret, au souvenir, la mauvaise conscience ajoute quelque chose d'absolument nouveau, un geste contre nature et qui fait violence à tous nos instincts ; la mauvaise conscience se donne tort spontanément à elle-même. C'est cette agression qui est proprement irrationnelle. Certes la mauvaise conscience ne s'avouera pas forcément coupable si on le lui demande : mais dans son « for intérieur » elle se reproche une certaine chose, quelque soin qu'elle apporte à se la dérober, à ne pas la connaître ; elle est honteuse, inconsolable, pleine d'amertume et de regrets inextinguibles. La mauvaise conscience fait ce miracle, étant à la fois juge et partie, de se condamner elle-même : en réalité, elle fait là quelque chose de tout simple, et qui ne nous paraît héroïque que parce que nous l'avons d'abord dédoublée. En d'autres termes, et c'est le mot de tout, le remords est douleur, douleur pure et plus encore : douleur en chair et en os."

 

Vladimir Jankélévitch, La Mauvaise Conscience, 1966, Aubier-Montaigne, p. 62-63.

 

Retour au menu sur juger


Date de création : 27/01/2026 @ 12:30
Dernière modification : 28/01/2026 @ 17:22
Catégorie :
Page lue 194 fois

Recherche



Un peu de musique
Contact - Infos
Visites

   visiteurs

   visiteurs en ligne

^ Haut ^