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Texte à méditer :  L'histoire du monde est le tribunal du monde.
  
Schiller
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Hors des sentiers battus
La construction sociale du jugement moral

  "Tous les groupes sociaux instituent des normes et s'efforcent de les faire appliquer, au moins à certains moments et dans certaines circonstances. Les normes sociales définissent des situations et les modes de comportement appropriés à celles-ci : certaines actions sont prescrites (ce qui est « bien »), d'autres sont interdites (ce qui est « mal »). Quand un individu est supposé avoir transgressé une norme en vigueur, il peut se faire qu'il soit perçu comme un type particulier d'individu, auquel on ne peut faire confiance pour vivre selon les normes sur lesquelles s'accorde le groupe. Cet individu est considéré comme étranger au groupe [outsider].
  Mais l'individu qui est ainsi étiqueté comment étranger peut voir les choses autrement. Il se peut qu'il n'accepte pas la norme selon laquelle on le juge ou qu'il dénie à ceux qui le jugent la compétence ou la légitimité pour le faire. Il en découle un deuxième sens du terme : le transgresser peut estimer que ses juges sont étrangers à son univers. […]

  Les normes peuvent se présenter sous des formes très variées. Elles peuvent être édictées formellement par la loi : dans ce cas les forces de police de l'État peuvent être employées pour les faire respecter. Dans d'autres cas, elles représentent des accords informels, établis de fraîche date ou revêtus de l'autorité de l'âge et de la traduction ; des sanctions informelles de diverses sortes sont utilisées pour faire respecter ce type de normes.
  De même, la tâche de faire respecter les normes - que celles-ci aient la force de la loi ou de la tradition, ou qu'elles s'appuient simplement sur un consensus - peut incomber à un corps spécialisé, comme la police ou la commission déontologique d'une association professionnelle ; mais cette tâche peut aussi être l'affaire de tout un chacun, ou moins de tous les membres du groupe auxquels les normes sont censées s'appliquer. […]
  Il est facile d’observer que ce ne sont pas les mêmes actions que les différents groupes qualifient des déviantes. Ceci devrait attirer notre attention sur la possibilité que les phénomènes de déviance lient étroitement la personne qui émet le jugement de déviance, le processus qui aboutit à ce jugement et la situation dans laquelle il est produit. Dans la mesure où les théories scientifiques, à l’instar des conceptions de la déviance propre au sens commun qui leur servent de point de départ admettent que les actes sont substantiellement déviants et tiennent ainsi pour négligeables les propriétés des conditions et des processus du jugement, elles peuvent être conduites à exclure une véritable importance. Par le fait même qu’ils méconnaissent le caractère véritable du processus de jugement, les chercheurs risquent de restreindre la gamme de théories envisageable ainsi que le type de d’intelligibilité proposé. […]
  Le fait central en matière de déviance [est que] celle-ci est créée par la société. Je ne veux pas dire par là, selon le sens habituel donné à cette formule, que les causes de la déviance se trouveraient dans la situation sociale du déviant ou dans les facteurs sociaux qui sont à l’origine de son action. Ce que je veux dire c’est que les groupes sociaux créent de la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme des déviants. De ce point de vue, la déviance n’est pas une qualité de l’acte commis par une personne, mais plutôt la conséquence de l’application par les autres, de normes et de sanctions à un transgresseur. Le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée avec succès et le comportement déviant est celui auquel la collectivité attache cette étiquette […]
  La déviance est, entre autres choses, une conséquence des réactions des autres à l'acte d'une personne […] Des individus peuvent être désignés comme déviants alors qu’en fait ils n’ont transgressé aucune norme […]. [et une partie de ceux qui ont effectivement transgressé une norme] peuvent ne pas être appréhendés et donc ne pas être inclus dans la population de « déviants ». […]
  Qu’y a-t-il donc de commun à tous ceux qui sont rangés sous l’étiquette de déviants ? Ils partagent au moins cette qualification, ainsi que l’expérience d’être étiquetés comme étrangers au groupe. Cette identité fondamentale sera le point de départ de mon analyse : je considérerai la déviance comme le produit d’une relation entre un groupe social et un individu qui, aux yeux du groupe, aurait transgressé une norme. […]
  La déviance n'est pas une propriété simple, présente dans certains types de comportements et absente dans d’autres, mais le produit d’un processus qui implique la réponse des autres individus à ces conduites. Le même comportement peut constituer une transgression de normes s’il est commis à un moment précis ou par une personne déterminée, mais non s’il est commis à un autre moment par une autre personne. Bref, le caractère déviant, ou non, d’un acte donné dépend en partie de la nature de l’acte (c’est-à-dire de ce qu’il transgresse ou non une norme) et en partie de ce que les autres en font. […]
  La déviance est une propriété non du comportement lui-même, mais de l'interaction entre la personne qui commet l'acte et celles qui réagissent à cet acte."

 

Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, 1963, chapitre 1, tr. fr. J.-P. Brilland J.-M. Chapoulie, Éditions A.-M. Métailié, 1985, p. 25-26, p. 28, p. 32-33 et p. 37-38.


 

  "Les normes sont le produit de l'initiative de certains individus, et nous pouvons considérer ceux qui prennent de telles initiatives comme des entrepreneurs de morale. Deux types d'entrepreneurs retiendront notre attention : ceux qui créent les normes et ceux qui les font appliquer.

  Ceux qui créent les normes

  Le prototype du créateur de normes (mais non la seule variété, comme nous le verrons), c'est l'individu qui entreprend une croisade pour la réforme des mœurs. Il se préoccupe du contenu des lois. Celles qui existent ne lui donnent pas satisfaction parce qu'il subsiste telle ou telle forme de mal qui le choque profondément. Il estime que le monde ne peut pas être en ordre tant que des normes n'auront pas été instaurées pour l'amender. Il s'inspire d'une éthique intransigeante : ce qu'il découvre lui paraît mauvais sans réserve ni nuances, et tous les moyens lui semblent justifiés pour l'éliminer. Un tel croisé est fervent et vertueux, souvent même imbu de sa vertu. La comparaison des réformateurs de la morale avec les croisés est pertinente, car le réformateur typique croit avoir une mission sacrée. Les prohibitionnistes [Becker fait référence aux groupes de pression qui ont fait voter le 18e amendement de la Constitution américaine, qui interdit la fabrication, le transport et la commercialisation d'alcool aux États-Unis, entre 1920 et 1933] en sont un excellent exemple, ainsi que tous ceux qui veulent supprimer le vice, la délinquance sexuelle ou les jeux d'argent.
  Ces exemples suggèrent que le croisé de la morale est une mouche du coche importune et que son seul intérêt est d'imposer sa propre morale aux autres. Mais c'est là une vision unilatérale. De nombreuses croisades morales ont une coloration humanitaire marquée. Celui qui participe à ces croisades n'a pas seulement le souci d'amener les autres à se conduire « bien », selon son appréciation. Il croit qu'il est bon pour eux de « bien » se conduire. Il peut aussi estimer que sa réforme empêchera certaines formes d'exploitation de telle personne par telle autre. Les prohibitionnistes estimaient qu'ils ne cherchaient pas seulement à imposer leur morale aux autres, mais qu'ils tentaient de créer les conditions pour améliorer le genre de vie des gens que la boisson empêchait de mener une vie vraiment satisfaisante. Les abolitionnistes n'essayaient pas seulement d'empêcher les propriétaires d'esclaves d'agir mal : ils essayaient aussi d'aider les esclaves à améliorer leur existence. Ces motifs humanitaires ont une telle importance qu'ils conduisent souvent les réformateurs moraux à soutenir d'autres croisades humanitaires (en dépit de leur dévouement quelque peu exclusif à leur propre cause). […]

  Aider ceux qui sont en dessous d'eux à améliorer leur statut est un objectif typique des militants des croisades morales (que les premiers n'apprécient pas toujours les moyens proposés par les seconds pour faire leur salut, c'est là un autre problème). Mais, puisque les croisades morales sont généralement dirigées par des membres des classes supérieures, ceux-ci ajoutent au pouvoir qui découle de la légitimité de leur position morale le pouvoir qui découle de leur position supérieure dans la société.
  Naturellement, de nombreuses croisades morales obtiennent l'appui de gens dont les motifs sont moins purs que ceux des militants. C'est ainsi que certains industriels ont soutenu la prohibition parce qu'ils estimaient qu'elle rendrait leur main-d'œuvre plus docile. De même, le bruit court parfois que le milieu des jeux du Nevada appuie ceux qui s'opposent aux tentatives pour faire autoriser les jeux d'argent en Californie, parce que cette légalisation réduirait sérieusement ses affaires, qui dépendent pour une part appréciable de la population du Sud de la Californie.
  Les croisés de la morale, toutefois, s'intéressent moins aux moyens qu'aux fins. Quand ils en viennent à esquisser des réglementations spécifiques (dont la forme typique est une proposition de loi destinée aux Assemblées législatives des États ou au Congrès fédéral), ils font fréquemment confiance à des spécialistes. Ce sont souvent des juristes qui sont consultés, car ils sont experts dans l'art de rédiger un texte légal en termes recevables. […]
  Avec la reconnaissance grandissante dont a bénéficié l'idéologie psychiatrique, un nouveau type d'expert est apparu : le psychiatre. […]
  L'important, dans cet exemple, ce n'est pas que les psychiatres deviennent de plus en plus influents, mais que les animateurs de croisades morales ont souvent besoin, à un stade ou à un autre du déroulement de celles-ci, des services de professionnels capables de formuler en termes adéquats les lois requises. Souvent les militants ne s'intéressent pas eux- mêmes à ces détails. C'est assez pour eux d'avoir gagné sur l'essentiel ; ils laissent à d'autres le soin d'en régler l'application. […]

  Ceux qui font appliquer les normes

  La conséquence la plus évidente d'une croisade réussie, c'est la création d'un nouvel ensemble de lois. Avec la création d'une nouvelle législation, on voit souvent s'établir un nouveau dispositif d'institutions et d'agents chargés de faire appliquer celle-ci. Certes, ce sont parfois les institutions existantes qui prennent en charge l'administration de la nouvelle loi, mais il est plus fréquent que soit créée une nouvelle catégorie d'agents spécialisés. Le vote du Harrison Act annonça ainsi la création du Federal Bureau of Narcotics, tout comme l'adoption du Dix-huitième Amendement conduisit à la création de services de police chargés de faire appliquer la législation sur la prohibition.
  Avec la mise en place de ces organisations spécialisées, la croisade s'institutionnalise. Ce qui a débuté comme une campagne pour convaincre le monde de la nécessité morale d'une nouvelle norme devient finalement une organisation destinée à faire respecter celle-ci. De même que des mouvements politiques radicaux se transforment en partis politiques organisés et que des sectes évangéliques pleines de vie et d'enthousiasme deviennent des églises sages et guindées, de même le résultat final d'une croisade morale, c'est une force de police. Pour comprendre comment les lois créant de nouvelles catégories de déviants extérieurs à la collectivité sont appliquées à des individus déterminés, il faut donc comprendre les intentions et les intérêts de la police, qui fait respecter les lois.

  Bien que certains policiers aient, sans aucun doute, une sorte d'intérêt militant à extirper le mal, un certain détachement objectiviste est probablement bien plus typique de la conception que les policiers se font de leur travail. Les policiers sont moins concernés par le contenu de telle loi particulière que par le fait que leur travail consiste à faire respecter celle-ci. Quand la loi change, ils punissent le comportement antérieurement acceptable et cessent de punir le comportement rendu légitime par le changement. Il se peut donc que ceux qui font appliquer les lois ne s'intéressent pas à leur contenu, mais seulement au fait que l'existence de celles-ci leur procure un emploi, une profession et une raison d'être.
  Puisque celui qui est chargé de faire appliquer certaines lois trouve dans cette occupation sa raison d'être, deux intérêts conditionnent son activité dans le cadre de ses fonctions : il doit, premièrement, justifier l'existence de son emploi et, deuxièmement, gagner le respect de ceux dont il s'occupe."

 

Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, 1963, chapitre 8, tr. fr. J.-P. Brilland J.-M. Chapoulie, Éditions A.-M. Métailié, 1985, p. 171-172, p. 174-175 et p. 179-180.


 

  "La déviance – au sens adopté ici d'action publiquement disqualifiée – est toujours le résultat des initiatives d'autrui. Avant qu'un acte quelconque puisse être considéré comme déviant et qu'une catégorie quelconque d'individus puisse être étiquetée et traitée comme étrangère à la collectivité pour avoir commis cet acte, il faut que quelqu'un ait instauré la norme qui définit l'acte comme déviant. Les normes ne naissent pas spontanément. Même si, éventuellement, une pratique nuit objectivement au groupe dans lequel elle s'effectue, le dommage doit être découvert et signalé. Il faut que la population ait été persuadée que quelque chose doit être fait à ce sujet. Pour qu'une norme soit créée, il faut que quelqu'un appelle l'attention du public sur e les faits, donne l'impulsion indispensable pour mettre les choses en train, et dirige les énergies ainsi mobilisées dans la direction adéquate. Sans ces initiatives destinées à instaurer des normes, la déviance, qui consiste à transgresser une norme, n'existerait pas : elle est donc le résultat d'initiatives, à ce niveau.
  Mais la déviance est aussi le produit d'initiatives à un autre niveau. Une fois qu'une norme existe, il faut qu'elle soit appliquée à des individus déterminés avant que la catégorie abstraite de déviants que créée cette norme puisse se peupler. Il faut découvrir des délinquants, les identifier, les appréhender et prouver leur culpabilité (ou bien remarquer qu'ils sont « différents » et les stigmatiser pour cette non-conformité, dans le cas de groupes déviants qui, comme par exemple les musiciens de danse, restent dans la légalité). Cette tâche incombe ordinairement à des professionnels spécialisés dans l'imposition du respect des normes ; ce sont eux qui, en faisant appliquer des normes préexistantes, créent une catégorie spécifique de déviants, d'étrangers à la collectivité.

  Il est significatif que la plupart des recherches et des spéculations scientifiques sur la déviance s'intéressent plus aux individus qui transgressent les normes qu'à ceux qui les établissent et les font appliquer. Si nous voulons comprendre pleinement la conduite déviante, nous devons garder l'équilibre entre ces deux directions possibles de nos investigations. Nous devons considérer la déviance et les déviants, qui incarnent ce concept abstrait, comme un résultat du processus d'interaction entre des individus ou des groupes : les uns, en poursuivant la satisfaction de leurs propres intérêts, élaborent et font appliquer les normes sous le coup desquelles tombent les autres qui, en poursuivant la satisfaction de leurs propres intérêts, ont commis des actes que l'on qualifie de déviants."

 

Howard S. Becker, Outsiders. Études de sociologie de la déviance, 1963, chapitre 8, tr. fr. J.-P. Brilland J.-M. Chapoulie, Éditions A.-M. Métailié, 1985, p. 186-187.

 

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Date de création : 05/02/2026 @ 19:49
Dernière modification : 05/02/2026 @ 19:49
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