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Hors des sentiers battus
Juger et comprendre

  "Sur le plan scientifique, ce qui me paraît essentiel c'est l'effort pour comprendre ou, si l'on a des passions, l'effort pour les sublimer. […]
  La volonté de comprendre n'implique pas le refus de juger. Au bout du compte il est impossible d'interpréter les phénomènes artistiques ou même politiques sans porter sur eux des jugements. Si, par exemple, on étudie les Aztèques, ce serait faire preuve d'un purisme inutile de se refuser à dire que telles de leurs mœurs sont cruelles. De même, il n'y a aucune raison de s'abstenir de porter des jugements sur nombre de phénomènes contemporains. Le chômage des sociétés capitalistes est cruel. Les camps de concentration sont des institutions cruelles."

 

Raymond Aron, Dix-huit leçons sur la société industrielle, 1962, 1ère leçon, nrf idées, 1968, p. 29.


 

  "En ce qui concerne la forme du discours, voici ce qui se passe : la lecture d'un texte littéraire nous met en position de « voir à travers les yeux des autres »[1] en acquérant une largeur de perspective qui élargit notre humanité. Elle active en nous le pouvoir empathique de l'imagination qui est un véhicule fondamental pour la capacité d'identification au point de vue, à la condition, aux sentiments des autres, sans laquelle il n'y a pas de solidarité, de partage, de compassion, de miséricorde. En lisant, nous découvrons que ce que nous ressentons n'est pas seulement nôtre mais universel, de sorte que même la personne la plus abandonnée ne se sent pas seule.
  La merveilleuse diversité de l'être humain et la pluralité diachronique et synchronique des cultures et des savoirs sont configurées dans la littérature en un langage capable d'en respecter et d'en exprimer la variété. Elles sont en même temps traduites dans une grammaire symbolique du sens qui nous les rend intelligibles, non pas étrangères, mais partagées. L'originalité de la parole littéraire réside dans le fait qu'elle exprime et transmet la richesse de l'expérience non pas en l'objectivant dans la représentation descriptive du savoir analytique ou dans l'examen normatif du jugement critique, mais comme contenu d'un effort expressif et interprétatif donnant un sens à l'expérience en question.
  Lorsque nous lisons une histoire, grâce à la vision de l'auteur chacun imagine à sa manière les pleurs d'une fille abandonnée, la personne âgée couvrant le corps de son petit-fils endormi, la passion du petit entrepreneur essayant de s'en sortir malgré les difficultés, l'humiliation de celui qui se sent critiqué par tout le monde, le garçon qui rêve comme seul moyen d'échapper à la souffrance d'une vie misérable et violente. Alors que nous ressentons des traces de notre monde intérieur au milieu de ces histoires, nous devenons plus sensibles aux expériences des autres, nous sortons de nous-mêmes pour entrer dans leurs profondeurs, nous pouvons comprendre un peu mieux leurs efforts et leurs désirs, nous voyons la réalité à travers leurs yeux et, en fin de compte, nous devenons des compagnons de route. Nous nous immergeons ainsi dans l'existence concrète et intérieure du vendeur de fruits, de la prostituée, de l'enfant qui grandit sans ses parents, de la femme du maçon, de la vieille femme qui croit encore qu'elle trouvera son prince. Et nous pouvons le faire avec empathie et parfois avec tolérance et compréhension.
  Jean Cocteau écrivait à Jacques Maritain : « La littérature est impossible, il faut en sortir, et il est inutile d'essayer de s'échapper par la littérature, car seuls l'amour et la foi nous permettent de sortir de nous-mêmes »[2].Mais sortons-nous vraiment de nous-mêmes si les souffrances et les joies des autres ne brûlent pas dans nos cœurs ? Je préfère me rappeler qu'en tant que chrétien, rien de ce qui est humain ne m'est indifférent.

  En outre, la littérature n'est pas relativiste parce qu'elle ne nous dépouille pas de critères de valeur. La représentation symbolique du bien et du mal, du vrai et du faux, comme dimensions qui prennent dans la littérature la forme d'existences individuelles et d'événements historiques collectifs, ne neutralise pas le jugement moral mais l'empêche de devenir aveugle ou de condamner superficiellement. Jésus nous demande : « Qu'as-tu à regarder la paille qui est dans l'œil de ton frère ? Et la poutre qui est dans ton œil à toi, tu ne la remarques pas ! » (Mt 7, 3).
  Et dans la violence, faiblesse ou fragilité des autres, nous avons l'occasion de mieux réfléchir sur la nôtre. En ouvrant au lecteur une large vision de la richesse et de la misère de l'expérience humaine, la littérature éduque son regard à la lenteur de la compréhension, à l'humilité de la non-simplification, à la mansuétude de ne pas prétendre maîtriser la réalité et la condition humaine par le jugement. Le jugement est certes nécessaire, mais il ne faut jamais oublier sa portée limitée : jamais, en effet, le jugement ne doit se traduire par une condamnation à mort, par un effacement, par une suppression de l'humanité au profit d'une aride totalisation de la loi.
  Le regard de la littérature forme le lecteur au décentrement, au sens de la limite, au renoncement à la domination cognitive et critique sur l'expérience, lui apprenant une pauvreté qui est source d'une extraordinaire richesse. En reconnaissant l'inutilité et peut-être même l'impossibilité de réduire le mystère du monde et de l'être humain à une polarité antinomique vrai/faux, ou juste/injuste, le lecteur accepte le devoir de juger non pas comme un instrument de domination mais comme un élan vers une écoute incessante et comme une disponibilité à s'impliquer dans cette extraordinaire richesse de l'histoire due à la présence de l'Esprit qui se donne aussi comme Grâce : c'est-à-dire comme un événement imprévisible et incompréhensible qui ne dépend pas de l'action humaine, mais qui redéfinit l'humain comme espérance de salut."

 

José Mario Bergoglio dit le Pape François, Louée soit la lecture. Lettre sur le rôle de la littérature dans la formation, 2024.

 

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Date de création : 14/02/2026 @ 12:25
Dernière modification : 14/02/2026 @ 12:30
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