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Hors des sentiers battus
Modifier l'être humain ; les dangers du transhumanisme

  "Avec la technicisation de la nature humaine, la compréhension que nous pouvons avoir de nous-mêmes et qui procède d'une éthique de l'espèce est à ce point modifiée que, désormais, nous ne pouvons plus nous comprendre comme des êtres éthiquement libres et moralement égaux s'orientant au moyen de normes et de raisons. Il a fallu que de manière imprévue des solutions surprenantes deviennent tout à coup possibles pour que les hypothèses élémentaires d'arrière-plan voient leur caractère d'évidence mis à mal (même si ces nouveautés – ainsi, les « chimères » artificielles que sont les organismes transgéniques, littéralement « dégénérés » puisque créés en marge de leur espèce ont eu leurs anticipations archaïques dans des images mythiques détournées de leur sens initial). Ces irritations nous viennent de ce que les scénarios en question naviguent entre la littérature de science-fiction et les pages scientifiques de la presse quotidienne. Ainsi sommes-nous depuis peu confrontés à de singuliers essayistes – et non plus à des auteurs de fiction – qui nous présentent un homme que l'on perfectionnerait par l'implantation de puces électroniques ou qui au contraire se verrait incessamment dépassé par des robots plus intelligents que lui. Des ingénieurs experts en nanotechnologie échafaudent, pour assister techniquement les processus vitaux de l'organisme humain, l'image, qui mêle homme et machine, d'une station de production soumise à une supervision et une régénérescence autorégulées qui permettent que soient effectuées en permanence réparations et améliorations. Selon cette vision, des microrobots capables de s'autodupliquer circulent dans l'organisme humain et se connectent aux tissus organiques afin, par exemple, d'interrompre les processus du vieillissement ou de stimuler les fonctions cérébrales. Même les ingénieurs informaticiens ne sont pas en reste dans le genre puisque l'image qu'ils se font des robots de l'avenir, lesquels seront devenus autonomes, fait apparaître des machines qui jugeront que l'homme de chair et de sang est devenu un modèle obsolète. Ces intelligences supérieures sont censées s'affranchir des exiguïtés du hardware humain. Ils promettent au software tiré de notre cerveau, non seulement l'immortalité mais encore la perfection infinie.
  Le corps bourré de prothèses, destinées à améliorer les performances ou l'intelligence d'anges qui hantent les disques durs, ressortit à des images fantastiques qui empêchent qu'on fixe désormais les limites, et défont les cohérences qui, jusqu'ici, apparaissaient nécessaires, d'une manière quasi transcendantale, à notre activité quotidienne. D'un côté, on assiste à la fusion de la croissance organique et de la fabrication technologique ; de l'autre, la productivité de l'esprit humain est clivée de la subjectivité qui se vit et s'éprouve. Peu importe que s'expriment dans ces spéculations des billevesées ou au contraire des pronostics qu'il s'agit de prendre au sérieux, des besoins en eschatologie qui ont été déplacés ou des formes nouvelles d'une science de science fiction ; ce ne sont pour moi que des exemples d'une technicisation de la nature humaine qui provoque une transformation de la compréhension que nous avons de nous-mêmes en vue d'une éthique de l'espèce humaine, et une transformation telle qu'il en résulte une compréhension normative de soi qui ne peut plus être mise en harmonie avec l'autodétermination de la vie personnelle ni avec la responsabilité de l'action personnelle."

 

Jürgen Habermas, L'Avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ?, 2002, tr. fr. Christian Bouchindhomme, Gallimard, p. 66-68.



  "[…] si l'on parle de « révolution » à propos des biotechnologies, c'est aussi en un sens beaucoup plus profond. C'est l'essence ou la nature de l'homme qui, aux yeux de beaucoup, semble en voie d'être atteinte, transformée, voire détruite. Ainsi le politologue américain Francis Fukuyama a-t-il recours au vocabulaire de la « posthumanité »[1] pour caractériser les « conséquences des biotechnologies ». Car, martèle-t-il, les hommes, au cours de leur histoire, ont modifié leur culture, changé leurs modes de production, réorganisé leurs sociétés. Mais ils n'ont encore jamais touché à leur propre nature. Or, c'est ce qu'ils ont aujourd'hui les moyens de faire. « Les biotechnologies peuvent nous transporter dans l'étape posthumaine de notre histoire ».
  Le processus de la procréation sera maîtrisé ; le sexe de l'enfant qui vient au monde n'aura plus rien d'aléatoire ; les maladies héréditaires ne constitueront plus une finalité ; le vieillissement sera retardé, et la mort même toujours repoussée. Ni hasard ni destin : en appliquant son génie à ce vivant qu'il est parmi les autres vivants, l'être humain va changer les conditions de sa propre vie ; il va franchir les limites de ce qui constituait l'essentiel de sa finitude.

  Que nous soyons ainsi en train d'assister au déclenchement d'un processus d'une portée quasi métaphysique, ne paraît guère douteux. Comment expliquer autrement, par exemple, la passion des débats autour du clonage humain ? Va-t-on, par souci de faire progresser la thérapeutique en disposant de tissus qu'on puisse greffer sans phénomène de rejet, ouvrir la voie au clonage reproductif qui aurait de toutes autres fins puisqu'il s'agirait d'une nouvelle méthode de procréation ? Une telle pratique qui permettrait de fixer le génotype d'un être avant même qu'il ne soit conçu, donc de sélectionner les traits de sa constitution génétique, représenterait bien « un symbole, un seuil de non retour dans l'expérience humaine ». Fukuyama fait écho aux imprécations de Léon Kass et retrouve les accents de Hans Jonas (1903-1993)[2] pour alerter sur l'irréversibilité de ce geste : « À l'avenir la puissance de la recherche se démarquera de la médecine classique par son aptitude à agir sur le génotype même de l'homme, affectant non seulement l'individu concerné mais toute sa descendance »[3].
  Mais est-ce bien la « nature humaine » qui est en jeu ? Peut on identifier cette nature à ce que nous enseigne la génétique de ce que nous appelons par métaphore un « patrimoine » ? Ce que nous avons appris depuis cinquante ans (de la double hélice au génome humain décrypté) de ce patrimoine, ce que la révolution des neurosciences et spécialement les travaux de la neurobiologie du développement – nous montre, c'est à quel point la biologie ne saurait fournir, par elle même, le contenu de ce que nous entendons par « nature humaine ».
  
Ce concept hérité des théologiens chrétiens qui l'utilisaient pour distinguer l'homme des autres créatures en établissant le lien entre lui et son origine à leurs yeux surnaturelle, repris par les philosophes pour « fonder » le droit sans avoir recours à Dieu, égare aujourd'hui la pensée en y provoquant l'épouvante face à la science.
  Ce qui arrive avec les biotechnologies, c'est bien plutôt que, par la technique issue des exigences de la vie, l'homme va se trouver en mesure de maîtriser, en partie, et éventuellement de modifier, ces exigences. Mais s'il y a continuité des normes vitales aux normes culturelles de l'existence humaine, cette continuité ne saurait autoriser à réduire les secondes aux premières. Contrairement à ce que soutient, par exemple, Léon Kass dans son livre The ethics of human cloning[4], on ne saurait identifier la reproduction par coït dans le cadre d'un couple à une norme naturelle par rapport à laquelle toute autre pratique ou technique constituerait une « déviance » par elle même socialement désastreuse.
  Nous savons parfaitement que les relations de parenté jouent des rôles fort divers dans les sociétés humaines et que la filiation reconnue s'accorde souvent beaucoup de liberté par rapport aux réalités indéniables évidemment de la reproduction biologique.
  Les normes sociales expriment le processus de normalisation par lequel les sociétés humaines ne cessent de se penser et de se vouloir activement responsables de leur destin. Mais ces normes n'ont cessé de se diversifier et de se renouveler par écarts successifs et parfois par soudains bouleversements.
  Les biotechnologies nous autorisent aujourd'hui à nous délivrer de l'idée dominante en Occident que ces normes seraient enracinées dans quelque nature biologique que ce soit. Elles nous obligent à ouvrir le champ des possibles pour établir de nouvelles normes, un nouveau système normatif.
  C'est une lourde responsabilité que cette liberté nouvellement conquise. Mais elle n'annonce pas nécessairement un destin de servitude, comme on se plaît à le dire ici ou là, en jouant de références insistantes à la science fiction ; elle emporte au contraire la promesse d'une plus grande capacité d'agir et de penser pour l'être humain qui, pour peu que nous soyons vigilants et que nous nous en donnions les moyens, pourra s'exercer au bénéfice de tous en intensifiant la vie.
  L'heure est venue d'exercer nos esprits critiques à des « biovisions »..."

 

Dominique Lecourt, Discours prononcé à Genève, Palais des Nations (ONU), Sous le titre La Technique et la vie - Le 23 septembre 2002 », Raison présente, N° 145.


[1] Fukuyama F., Our posthuman future : consequences of the biotechnology revolution , Farrar, Straus and Giroux, New-York, 2002.
[2] En 1979, Hans Jonas propose « une éthique pour la civilisation technologique » dans son livre Das Prinzip Verantwortung ; trad. franç., Le principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, Editions du Cerf, Paris, 1990.
[3] Fukuyama F., « In Defense of Nature, Human and Non Human », in World Watch Magazine , July August 2002, vol. 15, n°4, p. 30-32.

[4] Kass L. R. et Wilson J. Q., The ethics of human cloning, The AEI Press, Washington, 1998.

 

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Date de création : 14/04/2026 @ 06:53
Dernière modification : 14/04/2026 @ 07:02
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