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Hors des sentiers battus
Les différentes formes prises par le travail

  "Le besoin de mobiliser une force de travail pour des tâches qui dépassent les capacités de l'individu ou de la famille remonte à la préhistoire. Un tel besoin s'est fait sentir partout où une société a atteint un stade d'accumulation suffisante des ressources et du pouvoir entre quelques mains (que ce soit un roi, un peuple, une tribu dominante ou une aristocratie). Et la force de travail nécessaire fut obtenue par la contrainte – par la force des armes ou par la force de la loi et de la coutume, ordinairement par les deux ensemble – pour tous les desseins (ou intérêts) qui ne relevaient pas d'une coopération loyale : dans l'agriculture, les mines, les travaux publics ou les manufactures d'armes. Le travail forcé revêt une variété considérable de formes, aujourd'hui comme autrefois : l'esclavage pour dettes, le clientélisme, le péonage, l'hilotisme, le servage, l'esclavage-marchandise, etc. Mais, quelle qu'en soit la forme, la contrainte est fondamentalement différente de ce qui sous-tend le travail salarié, qui implique le concept abstrait d'une force de travail humaine, distinguée de l'homme lui-même. Le travailleur salarié abandonne aussi une partie de son indépendance quand il accepte un emploi, mais une telle perte ne saurait être rapprochée de celle que subissent des esclaves ou des serfs.
  Dans les sociétés anciennes, le travail librement contracté, (bien qu'il soit largement attesté) resta irrégulier, intermittent, marginal. Il est fort significatif que ni en grec ni latin il n'existe un mot pour exprimer la notion générale de « travail » ou le concept de travail conçu « comme une fonction sociale générale ». Ce n'est qu'avec le développement du capitalisme que le travail salarié est apparu comme la forme caractéristique du travail pour autrui. La « force de travail » devint alors l'une des principales marchandises proposées sur le marché. Par contre, dans l'esclavage, c'est le travailleur lui-même qui est la marchandise. L'esclavage est à cet égard unique parmi les autres types de travail, bien qu'il recouvre partiellement, par exemple, les formes les plus oppressives du servage ou du travail forcé. L'esclave et le salarié libre se trouvent ainsi aux deux pôles extrêmes du travail pour autrui, mais historiquement le contraste important est plutôt entre les esclaves et les autres types de travail forcé. En tant que systèmes institutionnalisés d'organisation du travail, d'autres formes de travail involontaire ont précédé l'esclavage-marchandise, et ont à la fois précédé le travail salarié libre, puis coexisté avec lui.

 

Moses I. Finley, Esclavage antique et idéologie moderne, 1978, chapitre 2, tr. fr. Denise Fourgous, Les Éditions de Minuit, 1981, p. 88-89.

 

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Date de création : 28/09/2026 @ 07:35
Dernière modification : 28/09/2026 @ 07:35
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