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Texte à méditer :  Deviens ce que tu es.
  
Pindare
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Hors des sentiers battus
Les objets techniques

  "Il semble bien que l'introduction de grandes inventions tienne de loin le premier rang parmi les actions humaines ; c'est ainsi qu'en jugèrent les âges anciens. Ils rendirent en effet des honneurs divins aux inventeurs ; mais à ceux qui méritèrent bien dans les affaires publiques, [...] ils se contentèrent de décerner les honneurs des héros. Et, à bien comparer les choses, on appréciera certainement la justesse de ce jugement rendu par l'antiquité. En effet, les bienfaits des inventions peuvent s'étendre à tout le genre humain, les bienfaits publics sont bornés à certaines nations ; ceux-ci ne durent pas au-delà de quelques générations, ceux-là sont presque perpétuels. Le redressement d'une situation, dans les affaires publiques, ne va pas le plus souvent sans violence ni trouble ; mais les inventions répandent leurs bienfaits, sans nuire à personne et sans coûter de larmes.
  On peut aussi regarder les inventions comme de nouvelles créations et des imitations des œuvres divines, ainsi que l'a bien chanté le poète (Lucrèce, De natura rerum, VI, 1-3]. Il paraît remarquable que Salomon, pourtant comblé de tous les biens, n'ait rien tourné de ceci à sa propre gloire, mais qu'il ait déclaré : La gloire de Dieu est de cacher les choses, la gloire du roi est de les rechercher (Prov. 25.2).
  Qu'on daigne aussi songer à la différence qui existe entre la vie des hommes dans les pays les plus civilisés de l'Europe et celle dans les territoires les plus sauvages et barbares des Nouvelles Indes ; on la jugera assez grande pour justifier la formule : l'homme est un dieu pour l'homme, non seulement à cause des services et des bienfaits que les hommes peuvent se rendre, mais encore par la comparaison des conditions. Et cette différence ne vient pas du sol, du climat, ni de la constitution physique, mais des arts.
  Il est bon également de relever la force, la vertu, les conséquences des choses inventées ; qualités qui ne se présentent nulle part plus clairement que dans ces trois inventions, inconnues des anciens, et dont les commencements, quoique récents, demeurent obscurs et sans gloire ; l'imprimerie, la poudre à canon et la boussole. Elles ont toutes trois changé la face et la condition des choses, sur toute la terre ; la première dans les lettres, la seconde dans la guerre, la troisième dans la navigation. Il s'en est suivi d'innombrables changements si considérables qu'aucun empire, aucune secte, aucune étoile ne semble avoir exercé davantage de puissance et d'influence sur les affaires humaines, que ne l'ont fait ces arts mécaniques.
  Il ne sera pas inopportun non plus de distinguer trois genres et comme trois degrés d'ambition ; le premier comprend ces hommes qui sont avides d'accroître leur propre puissance au sein de leur pays ; c'est le genre le plus commun et le plus vil. Le second comprend ceux qui s'efforcent d'accroître la puissance et l'empire de leur patrie au sein du genre humain ; ce genre montre plus de dignité, mais non moins d'avidité. Mais qu'un homme travaille à restaurer et à accroître la puissance et l'empire du genre humain lui-même sur l'univers, cette ambition-là (s'il faut encore la nommer ainsi) est sans doute plus sage et plus noble que les autres. Or l'empire de l'homme sur les choses repose tout entier sur les arts et les sciences. Car on ne gagne d'empire sur la nature qu'en lui obéissant."

 

Francis Bacon, Novum Organum, 1620, Livre I, § 129, tr. fr. M. Malherbe et J.-M. Pousseur, PUF, 1986, p. 181-182.



  "C'est cette durabilité qui donne aux objets du monde une relative indépendance par rapport aux homme qui les ont produits et qui s'en servent, une "objectivité"qui les fait "s'opposer", résister, au moins quelque temps, à la voracité de leurs auteurs et usagers vivants. À ce point de vue, les objets ont pour fonction de stabiliser la vie humaine, et - contre Héraclite affirmant que l'on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve - leur objectivité tient au fait que les hommes, en dépit de leur nature changeante, peuvent recouvrer leur identité dans leur rapport avec la même chaise, la même table. En d'autres termes, à la subjectivité de l'homme s'oppose l'objectivité du monde fait de main d'homme bien plus que la sublime indifférence d'une nature vierge dont l'écrasante force élémentaire, au contraire, les oblige à tourner sans répit dans le cercle de leur biologie parfaitement ajustée au vaste cycle de l'économie de la nature. C'est seulement parce que nous devons fabriquer l'objectivité de notre monde avec ce que la nature nous donne, parce que nous l'avons bâtie en l'insérant dans l'environnement de la nature dont nous sommes ainsi protégés, que nous pouvons regarder la nature comme quelque chose d' "objectif". À moins d'un monde entre les hommes et la nature, il y a mouvement éternel, il n y a pas d'objectivité."
 

Hannah Arendt, La condition de l'homme moderne, 1958, Chapitre IV, tr. G. Fradier, Pocket, p. 188-189.


  "La concrétisation donne à l'objet technique une place intermédiaire entre l'objet naturel et la représentation scientifique. L'objet technique abstrait, c'est-à-dire primitif, est très loin de constituer un système naturel ; il est la traduction en matière d'un ensemble de notions et de principes scientifiques séparés les uns des autres en profondeur, et rattachés seulement par leurs conséquences qui sont convergentes pour la production d'un effet recherché. Cet objet technique primitif n'est pas un système naturel, physique ; il est la traduction physique d'un système intellectuel. Pour cette raison, il est une application ou un faisceau d'applications ; il vient après le savoir, et ne peut rien apprendre ; il ne peut être examiné inductivement comme un objet naturel, car il est précisément artificiel.
  Au contraire, l'objet technique concret, c'est-à-dire évolué, se rapproche du mode d'existence des objets naturels, il tend vers la cohérence interne, vers la fermeture du système des causes et des effets qui s'exercent circulairement à l'intérieur de son enceinte, et de plus il incorpore une partie du monde naturel qui intervient comme condition de fonctionnement, et fait ainsi partie du système des causes et des effets. Cet objet, en évoluant, perd son caractère d'artificialité : l'artificialité essentielle d'un objet réside dans le fait que l'homme doit intervenir pour maintenir cet objet dans l'existence en le protégeant contre le monde naturel, en lui donnant un statut à part d'existence. L'artificialité n'est pas une caractéristique dénotant l'origine fabriquée de l'objet par opposition à la spontanéité productrice de la nature : l'artificialité est ce qui est intérieur à l'action artificialisante de l'homme, que cette action intervienne sur un objet naturel ou sur un objet entièrement fabriqué ; une fleur obtenue en serre chaude et qui ne donne que des pétales (fleur double), sans pouvoir engendrer un fruit, est la fleur d'une plante artificialisée : l'homme a détourné les fonctions de cette plante de leur accomplissement cohérent, si bien qu'elle ne peut plus se reproduire que par des procédés tels que le greffage, exigeant intervention humaine. L'artificialisation d'un objet naturel donne des résultats opposés à ceux de la concrétisation technique : la plante artificialisée ne peut exister que dans ce laboratoire pour végétaux qu'est une serre, avec son système complexe de régulation thermiques et hydrauliques. Le système primitivement cohérent des fonctionnements biologiques s'est ouvert en fonction indépendantes les unes des autres, rattachées seulement par les soins du jardinier ; la floraison est devenue une floraison pure, détachée, anomique ; la plante fleurit jusqu'à épuisement, sans produire de graines. Elle perd ses capacités initiales de résistance au froid, à la sécheresse, à l'insolation ; les régulations de l'objet primitivement naturel deviennent les régulations artificielles de la serre. L'artificialisation est un processus d'abstraction dans l'objet artificialisé.
  Au contraire, par la concrétisation technique, l'objet, primitivement artificiel, devient de plus en plus semblable à l'objet naturel. Cet objet avait besoin, au début, d'un milieu régulateur extérieur, le laboratoire ou l'atelier, parfois l'usine ; peu à peu, quand il gagne en concrétisation, il devient capable de se passer du milieu artificiel, car sa cohérence interne s'accroît, sa systématique fonctionnelle se ferme en s'organisant. L'objet concrétisé est comparable à l'objet spontanément produit ; il se libère du laboratoire associé originel, et l'incorpore dynamiquement à lui dans le jeu de ses fonctions ; c'est sa relation aux autres objets, techniques ou naturels, qui devient régulatrice et permet l'auto-entretien des conditions de fonctionnement ; et objet n'est plus isolé ; il s'associe à d'autres objets, ou se suffit à lui-même, alors qu'au début il était isolé et hétéronome."

Gilbert Simondon, Du mode d'existence des objets techniques, 1969, Aubier, pp. 46-47.

 
 "Qu'il appartienne à l'ordre du quotidien, ou à la sphère du laborieux, voire de l'industriel, ou au registre de l'ustensilité, l'objet technique est là pour rendre des services, et pour se faire oublier. Ce n'est que lorsqu'il fait défaut qu'on songe à lui. Cependant, nous venons de terminer l'examen de ses caractéristiques : utilité, robustesse, durée, fiabilité, économie, rendement. On pourrait en donner d'autres encore : adaptation, confort, commodité, sécurité, innocuité. Il faut entendre l'artisan parler de ses outils, le bon ouvrier de l'outil défectueux ou de la matière de mauvaise qualité. [...] La technique est utilitariste. Les moyens sont des ponts pour atteindre les fins. Les méthodes sont des voies pour aller au but.
 La conception d'un procédé technique est une pensée intéressée, un calcul des avantages et inconvénients, en forme de bilan. Au savoir qui cherche les causes pour comprendre, répond le savoir-faire, qui obtient, produit et reproduit les effets désirés, qui seuls importent à la poursuite de l'action. La technique se développe au niveau et au service de la pratique, dans une perspective qui est celle d'un pragmatisme délibéré,    avoué, intransigeant et, au besoin, brutal.
 Cette valeur d'utilité se distribue ou se monnaie en une pluralité de valeurs qui font système avec elle. On reconnaît l'utile, ou la technique à conserver (fût-ce pour la dépasser en l'améliorant) à ceci queue réussit plus souvent ou plus intégralement que les techniques concurrentes. [...] La technique « marche à la réussite ». Elle institue un devenir irréversible où les solutions, les réussites, les succès sont retenus prisonniers. Un devenir qui ressemble en cela à l'histoire de la vie… Un devenir jamais seulement répétitif, où la maîtrise de la répétition a l'effet immédiat et inattendu d'ouvrir la porte à l'innovation."
 
Jean-Pierre Séris, La Technique, 1994, PUF, 2000, p. 32-33.

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Date de création : 06/05/2006 @ 11:56
Dernière modification : 12/12/2015 @ 16:35
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