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Texte à méditer :  Deviens ce que tu es.
  
Pindare
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Figures philosophiques

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Hors des sentiers battus
L'empirisme

 

 "Ceux qui veillent (comme ils disent) à donner de bons principes aux enfants (bien peu sont démunis d'un lot de principes pour enfants auxquels ils accordent foi), distillent dans l'entendement jusque là sans prévention ni préjugés ces doctrines qu'ils voudraient voir mémorisées et appliquées (n'importe quel caractère se marque sur du papier blanc) : elles sont enseignées aussitôt que l'enfant commence à percevoir et, quand il grandit, on les renforce par la répétition publique ou par l'accord tacite du voisinage; ou au moins par l'accord de ceux dont l'enfant estime la sagesse, la connaissance et la piété et qui n'acceptent que l'on mentionne ces principes autrement que comme la base et le fondement sur lesquels bâtir leur religion et leurs moeurs : ainsi ces doctrines acquièrent-elles la réputation de vérités innées, indubitables et évidentes par elles-mêmes.
 On peut ajouter que, lorsque des gens éduqués ainsi grandissent et reviennent sur ce qu'ils pensent, ils n'y peuvent rien trouver de plus ancien que ces opinions qu'on leur a enseignées avant que la mémoire ait commencé à tenir le registre de leurs actes ou des dates d'apparition des nouveautés ; ils n'ont dès lors aucun scrupule à conclure que ces propositions dont la connaissance n'a aucune origine perceptible en eux ont été certainement imprimées sur leur esprit par Dieu ou la Nature et non enseignées par qui que ce soit. Ils conservent ces propositions et s'y soumettent avec vénération, comme beaucoup se soumettent à leurs parents non pas parce que c'est naturel (dans les pays où ils ne sont pas formés ainsi, les enfants n'agissent pas ainsi) mais parce qu'ils pensent que c'est naturel ; ils ont en effet toujours été éduqués ainsi et n'ont pas le moindre souvenir des débuts de ce respect."
 
Locke, Essai sur l'entendement humain, 1689, Livre I, § 22, tr. fr. Jean-Michel Vienne, Vrin, 2001.


  "Si donc nous désirons nous satisfaire au sujet de la nature de l'évidence qui nous donne la certitude des faits, il faut que nous recherchions comment nous arrivons à la connaissance de la cause et de l'effet.
   J'oserai affirmer, comme une proposition générale qui n'admet pas d'exception, que la connaissance de cette relation ne s'obtient, en aucun cas, par des raisonnements a priori ; mais qu'elle naît entièrement de l'expérience, quand nous trouvons que des objets particuliers sont en conjonction constante l'un avec l'autre. Qu'on présente un objet à un homme dont la raison et les aptitudes soient, par nature, aussi fortes que possible ; si cet objet lui est entièrement nouveau, il sera incapable, à examiner avec la plus grande précision ses qualités sensibles, de découvrir l'une de ses causes ou l'un de ses effets. Adam, bien qu'on admette l'entière perfection de ses facultés rationnelles dès son tout premier moment, n'aurait pu inférer de la fluidité et de la transparence de l'eau que celle-ci le suffoquerait, ou de la lumière et de la chaleur du feu que celui-ci le consumerait. Nul objet ne découvre jamais, par les qualités qui paraissent aux sens, soit les causes qui les produisent, soit les effets qui en naissent ; et notre raison ne peut, sans l'aide de l'expérience, jamais tirer une conclusion au sujet d'une existence réelle et d'un fait.
   Cette proposition, les causes et les effets peuvent se découvrir non par la raison, mais par l'expérience, on l'admettra volontiers à l'égard de ces objets qui, à notre souvenance, nous ont été autrefois complètement inconnus ; car nous avons nécessairement conscience de l'incapacité totale où nous étions alors de prédire ce qui en surgirait. [...]

   Mais la vérité peut ne pas paraître, à première vue, avoir la même évidence à l'égard des événements qui nous sont devenus familiers dès notre première apparition dans le monde, qui soutiennent une étroite analogie avec le cours entier de la nature et qui, suppose-t-on, dépendent des qualités simples des objets sans qu'intervienne la structure secrète des parties. Nous sommes portés à penser que nous pourrions découvrir des effets par la seule opération de notre raison, sans l'expérience. Nous imaginons que, si nous étions subitement introduits dans ce monde, nous pourrions dès l'abord inférer qu'une bille de billard communique du mouvement à une autre impulsion, et que nous n'aurions nul besoin d'attendre la réalisation de cet événement pour prononcer avec certitude à son sujet. Telle est l'influence de la coutume que, là où elle est la plus forte, elle ne masque pas seulement notre ignorance naturelle, mais elle se cache elle-même et semble ne pas intervenir, uniquement parce qu'elle intervient au suprême degré.
   Mais pour nous convaincre que toutes les lois de la nature et toutes les opérations des corps sans exception se connaissent seulement par expérience, les réflexions suivantes peuvent sans doute suffire. Si un objet se présentait à nous et qu'on nous demande de nous prononcer sur l'effet qui en résultera sans consulter l'expérience passée, de quelle manière faut-il, je vous prie, que l'esprit procède dans cette opération ? Faut-il qu'il invente ou qu'il imagine un événement qu'il attribuera à l'objet comme effet ? Manifestement, il faut que cette invention soit entièrement arbitraire. L'esprit ne peut jamais trouver l'effet dans la cause supposée par la recherche et l'examen les plus précis. Car l'effet est totalement différent de la cause et, par suite, on ne peut jamais l'y découvrir. Le mouvement de la seconde bille de billard est un événement absolument distinct du mouvement de la première ; il n'y a rien dans l'un qui suggère la plus petite indication sur l'autre".

 

 

Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748. Trad. A. Leroy, GF, 1983, p. 87-89.


 

    "On peut diviser tous les raisonnements en deux classes : les raisonnements démonstratifs, qui concernent les relations d'idées, et les raisonnements moraux, qui concernent les questions de fait et d'existence. Qu'il n'y pas de preuves démonstratives en ce cas, cela paraît évident ; car il n'implique pas contradiction que le cours de la nature puisse changer et qu'un objet apparemment semblable à ceux que nous avons expérimentés, puisse s'accompagner d'effets différents ou contraires. Ne puis-je pas concevoir clairement et distinctement qu'un corps, tombant des nuages, et qui, à tous autres égards ressemble à de la neige, ait pourtant la saveur du sel ou le contact du feu ? Y a-t-il une proposition plus intelligible que l'affirmation que tous les arbres fleuriront en décembre et en janvier, et dépériront en mai et en juin ? Or, tout ce qui est intelligible, tout ce qu'on peut distinctement concevoir, n'implique pas contradiction, et l'on ne peut jamais en prouver la fausseté par un argument démonstratif ou un raisonnement abstrait a priori.
    Si donc nous étions engagés par des arguments à placer notre confiance dans l'expérience passée, et à l'établir comme règle de notre jugement futur, il faudrait que ces arguments soient seulement probables, tels qu'ils concernent les questions de fait et d'existence réelle, selon la division citée plus haut. Mais qu'il n'y a pas d'argument de ce genre, cela doit apparaître si l'on admet comme solide et satisfaisante notre explication de cette espèce de raisonnement. Nous avons dit que tous les raisonnements relatifs à l'existence se fondent sur la relation de cause à effet ; que notre connaissance de cette relation dérive entièrement de l'expérience ; et que toutes nos conclusions expérimentales procèdent de la supposition que le futur sera conforme au passé. Tenter de prouver cette dernière supposition par des arguments probables, par des arguments qui concernent l'existence, c'est donc nécessairement et évidemment tourner dans un cercle et prendre pour accordé le point même en question".

 

  Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748. Trad. A. Leroy, GF, 1983, p. 94-95.

  
    "Tout ce qui est peut ne pas être. Il n'y a pas de fait dont la négation implique contradiction. L'inexistence d'un être, sans exception, est une idée aussi claire et aussi distincte que son existence. La proposition, qui affirme qu'il n'existe pas, même si elle est fausse, ne se conçoit et ne s'entend pas moins que celle qui affirme qu'il existe. Le cas est différent pour les sciences proprement dites. Toute proposition qui n'est pas vraie y est confuse et inintelligible. La racine cubique de 64 est égale à la moitié de 10, c'est une proposition fausse et l'on ne peut jamais la concevoir distinctement. Mais César n'a jamais existé, ou l'ange Gabriel, ou un être quelconque n'ont jamais existé, ce sont peut-être des propositions fausses, mais on peut pourtant les concevoir parfaitement et elles n'impliquent aucune contradiction. On peut donc seulement prouver l'existence d'un être par des arguments tirés de sa cause ou de son effet; et ces arguments se fondent entièrement sur l'expérience. Si nous raisonnons a priori, n'importe quoi peut paraître capable de produire n'importe quoi. La chute d'un galet peut, pour autant que nous le sachions, éteindre le soleil ; ou le désir d'un homme gouverner les planètes dans leurs orbites. C'est seulement l'expérience qui nous apprend la nature et les limites de la cause et de l'effet et nous rend capables d'inférer l'existence d'un objet de celle d'un autre."

 

Hume, Enquête sur l'entendement humain, 1748. XII, La philosophie académique ou sceptique, Trad. A. Leroy, GF, 1983, p. 246.


  "Toutes les erreurs des hommes sont des erreurs de physique. Il ne se trompent jamais que lorsqu'ils négligent de remonter à la nature, de consulter ses règles, d'appeler l'expérience à leur secours. C'est ainsi que, faute d'expérience, ils se ont formés des idées imparfaites de la matière, de ses propriétés, de ses combinaisons, de ses forces, de sa façon d'agir ou de l'énergie qui résulte de son essence. Dès lors, tout l'univers n'est devenu pour eux qu'une scène d'illusions. Ils n'ont point vu les routes nécessaires qu'elle trace à tout ce qu'elle renferme. Que dis-je ! ils se sont méconnus eux-mêmes. Tous leurs systèmes, leurs conjectures, leurs raisonnements dont l'expérience fut bannie, ne furent qu'un long tissu d'erreurs et d'absurdités."

 

Paul-Henri Thiry D'Holbach, Système de la nature, 1770, 1ère partie, Chapitre I, in Œuvres philosophiques complètes, tome II, Éditions Alive, 1999, p. 167-170.



  "Les disciples de la nature ne seraient-ils donc pas autorisés à leur dire : « Nous n’assurons que ce que nous voyons ; nous ne nous rendons qu'à l'évidence ; si nous avons un système, il n’est fondé que sur des faits. Nous n'apercevons en nous-mêmes et partout que de la matière, et nous en concluons que la matière peut sentir et penser. Nous voyons dans l’univers tout s’exécuter par des lois mécaniques, par des propriétés, par des combinaisons, par des modifications de la matière, et nous ne cherchons pas d’autre explication aux phénomènes que la nature nous présente. Nous ne concevons qu'un monde seul et unique, où tout est enchaîné, où chaque effet est dû à une cause naturelle connue ou inconnue qui le produit suivant des lois nécessaires. Nous n'affirmons rien qui ne soit démontré, et que vous ne soyez forcés d'admettre comme nous : les principes dont nous partons sont clairs, sont évidents, ce sont des faits ; si quelque chose est obscure ou inintelligible pour nous, nous convenons de bonne foi de son obscurité, c'est-à-dire, des bornes de nos lumières, mais nous n'imaginons aucune hypothèse pour l'expliquer, nous consentons à l'ignorer toujours, ou nous attendons que le temps, l'expérience, les progrès de l'esprit humain l’éclaircissent. Notre manière de philosopher n'est-elle pas la véritable ? En effet dans tout ce que nous avançons au sujet de la nature nous ne procédons que de la même manière que nos adversaires eux-mêmes procèdent dans toutes les autres sciences, telles que l'histoire naturelle, la physique, les mathématiques, la chimie, la morale, la politique. Nous nous renfermons scrupuleusement dans ce qui nous est connu par l'intermède de nos sens, les seuls instruments que la nature nous ait donnés pour découvrir la vérité."

 

Paul-Henri Thiry D'Holbach, Système de la nature, 1770, 2e partie, Chapitre XIII, in Œuvres philosophiques complètes, tome II, Éditions Alive, 1999, p. 633.


 

  "En un sens, très important, les grands empiristes du XVIIIe siècle n'avaient pas tort cependant. Il est parfaitement vrai que tout, chez les êtres vivants vient de l'expérience, y compris l'innéité génétique, que ce soit le comportement stéréotypé des abeilles ou les cadres innés de la connaissance humaine. Mais pas de l'expérience actuelle, renouvelée par chaque individu, à chaque génération : de celle accumulée par l'ascendance entière de l'espèce au cours de l'évolution. Seule cette expérience puisée au hasard, seules ces tentatives innombrables, châtiées par la sélection pouvaient, comme de tout autre organe, faire du système nerveux central un système adapté à sa fonction particulière. Pour le cerveau : donner du monde sensible une représentation adéquate aux performances de l'espèce, fournir le cadre qui permet de classer efficacement les données en elles-mêmes inutilisables de l'expérience immédiate et même, chez l'homme, simuler subjectivement l'expérience pour en anticiper les résultats et préparer l'action." 

 

Jacques Monod, Le hasard et la nécessité, 1970, Points Seuil Essais, 1973, p. 193-194.  

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Date de création : 02/06/2006 @ 13:30
Dernière modification : 27/01/2016 @ 13:53
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