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Texte à méditer :  L'histoire du monde est le tribunal du monde.
  
Schiller
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Figures philosophiques

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Hors des sentiers battus
Punir ou... pardonner ?

    "Si un homme blesse un compatriote, comme il a fait on lui fera : fracture pour fracture, oeil pour oeil, dent pour dent. Tel le dommage que l'on inflige à un homme, tel le dommage que l'on subit ; qui frappe un animal en doit donner compensation, et qui frappe un homme doit mourir. La sentence sera chez vous la même qu'il s'agisse d'un citoyen ou d'un étranger."
 

Bible, Lévitique, 24, 19-22, in La Bible de Jérusalem.


 

    "Vous avez appris qu'il a été dit : Œil pour œil, dent pour dent. Eh bien, je vous dis de ne pas vous venger du méchant ; mais si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends-lui encore l'autre".


Paroles de Jésus Christ, Évangile de Matthieu, V, 38-39.

 

  "Des lois nouvelles vont maintenant renverser les anciennes, si la cause et le crime de ce parricide doivent triompher. Ce résultat va disposer tous les mortels à commettre aisément le crime. On verra plus tard avec le temps que les parents doivent s'attendre à maintes blessures meurtrières de la main de leurs enfants.
  Car la colère des Érinyes qui surveillent les mortels ne poursuivra plus ces crimes : je laisserai commettre tous les assassinats, et les hommes se demanderont les uns aux autres, en citant les malheurs de leurs voisins, comment faire cesser ou diminuer ces misères, et ils chercheront en vain, les malheureux, un réconfort dans des remèdes peu sûrs.

  Que personne ne m'appelle quand il sera frappé par le malheur et ne crie: « Ô Justice, ô trônes des Erinyes ! » C'est ainsi peut-être que se lamenteront un Père et une mère après leur malheur, quand la demeure de la Justice s'écroulera.
Il y a des cas où la crainte est salutaire et où elle doit rester à demeure pour surveiller les cœurs. Il est bon d'apprendre la sagesse sous la férule de la douleur. Qui donc, homme ou cité également, s'il n'a dans ce monde aucune crainte au cœur pourrait encore vénérer la justice ?
  Ne consens à vivre ni dans l'anarchie ni sous le despotisme. En tout, c'est à la mesure que les dieux ont octroyé la force, tandis que pour le reste ils y veillent tantôt d'une façon, tantôt de l'autre. Je ne m'écarterai pas de la vérité en disant que la violence est véritablement fille de l'impiété et que le bonheur que les hommes désirent et souhaitent de tous leurs vœux aient de la santé de l'esprit.
  Avant tout, je te recommande de respecter l'autel de la Justice : ne va pas, séduit par l'appât du gain, le renverser dédaigneusement d'un pied impie ; le châtiment suivrait, issue inévitable. En conséquence, honore Pieusement tes parents et respecte les hôtes qui descendent dans ta maison.
  Celui qui de lui-même, sans y être contraint, pratique la justice ne sera pas sans bonheur, et il ne périra pas tout entier. Mais le criminel audacieux qui traîne avec lui une cargaison de trésors amassés pêle-mêle en dépit de la justice, celui-là, je l'affirme, sera forcé un jour d'amener sa voile, lorsque l'antenne cassée le jettera dans la détresse,
  Il appelle sans être entendu du milieu du terrible tourbillon ; et le Ciel rit de l'homme téméraire en proie sans s'y attendre à d'inextricables malheurs et impuissant à surmonter le flot. Il heurte conte l'écueil de la justice le bonheur dont il a joui dans sa aie antérieure et il périt et disparaît sans être pleuré."

 

Eschyle, Les Euménides, 458 av. J.-C., v. 490-565, tr. fr. Émile Chambry, GF, 1964, p. 222-223.

 

  "ATHÉNA – Écoutez maintenant la loi que je fonde, citoyens d'Athènes, vous qui pour la première fois jugez un cas de sang versé. Ce conseil de juges subsistera toujours dans l'avenir chez le peuple d'Égée. Il siégera sur cette colline d'Arès, où les Amazones s'établirent et plantèrent leurs tentes, lorsque en haine de Thésée, elles apportèrent ici la guerre et fortifièrent de tours cette nouvelle ville contre les hautes tours de l'ancienne. Là elles sacrifièrent à Arès, d'où vint à ce rocher le nom d'Aréopage. Sur cette colline, le Respect et la Crainte, sa soeur, empêcheront les citoyens, la nuit comme le jour, de commettre des crimes, pourvu qu'ils n'altèrent point leurs lois. Si l'on souille une source limpide d'afflux impurs et de boue, on n'y trouvera plus de quoi boire. Ni anarchie, ni despotisme, telle est la règle que je conseille aux citoyens de pratiquer, de vénérer, et aussi de ne point bannir toute crainte de la ville; car quel mortel reste juste, s'il ne redoute rien ? Si vous révérez, comme vous le devez, ce pouvoir auguste, vous aurez là pour protéger votre pays et votre ville un rempart tel qu'il n'en est pas au monde, ni chez les Scythes ni sur le sol de Pélops. Incorruptible, vénérable, impitoyable, sentinelle éveillée pour garder la cité endormie, tel sera le tribunal que j'institue. Voilà les avis que j'ai longuement développés à l'intention des habitants de ma ville pour les jours à venir. Maintenant il faut vous lever, porter votre suffrage et trancher le procès, en respectant votre serment. J'ai dit."

 

Eschyle, Les Euménides, 458 av. J.-C., v. 682-711, tr. fr. Émile Chambry, GF, 1964, p. 226-227.



    "SOCRATE – L'homme qui mène la vie la plus malheureuse est donc celui qui garde son injustice, au lieu de s’en débarrasser.
POLOS - C'est évident.
SOCRATE - Or n'est‑ce pas justement le cas de l’homme qui, tout en commettant les plus grands crimes et tenant la conduite la plus injuste, réussit à se mettre au‑dessus des avertis­sements, des corrections, des punitions, comme l’a fait, dis‑tu, Archélaos, ainsi que les autres tyrans, les orateurs et les potentats ?
POLOS - Il le semble.
SOCRATE - Ces gens‑là, excellent Polos, se sont à peu près conduits comme un homme qui, atteint des plus graves maladies, se serait arrangé pour ne point rendre compte aux médecins de ses tares physiques et pour échapper à leur traitement, craignant, comme un enfant, qu’on ne lui appliquât le feu et le fer, parce que cela fait mal. N'est‑ce pas ainsi que tu te figures leur état ?
POLOS - Si.
SOCRATE - La raison, c’est qu’il ignorerait, ce semble, le prix de la santé et du bon état du corps. A en juger par les principes sur lesquels nous sommes à présent d’accord, ceux qui cherchent à éviter la punition ont bien l’air de se conduire de la même manière, Polos. Ils voient ce qu’elle a de douloureux, mais ils sont aveugles sur ce qu’elle a d’utile et ils ne savent pas combien on est plus à plaindre d’ha­biter avec une âme malsaine, gâtée, injuste, impie, qu’avec un corps malsain. De là vient qu’ils mettent tout en œuvre pour ne point expier leur faute et n’être pas délivrés du plus grand des maux ; ils tâchent de se procurer des richesses et des amis et d’être aussi habiles que possible à persuader au moyen du discours. Mais si nos principes sont justes, vois‑tu ce qui résulte de notre discussion, ou veux‑tu que nous en tirions les conclusions ?
POLOS - Oui, s’il te plaît.
SOCRATE - N’en résulte‑t‑il pas que le plus grand des maux, c’est d’être injuste et de vivre dans l’injustice ?
POLOS - Si, évidemment.
SOCRATE - D’autre part, n’avons‑nous pas reconnu qu’on se déli­vrait de ce mal en payant sa faute ?
POLOS - C’est possible.
SOCRATE - Et que l’impunité ne faisait que l’entretenir ?
POLOS - Oui.
SOCRATE - Par conséquent, pour la grandeur du mal, commettre l’injustice n’est qu’au second rang ; mais l’injustice impu­nie est le plus grand et le premier de tous les maux.
POLOS - Il semble.
SOCRATE - N’est‑ce pas sur ce point, cher ami, que nous étions en contestation ? Tu soutenais, toi, qu’Archélaos est heureux, parce que, commettant les plus grands crimes, il échappe à toute punition ; moi, au contraire, je pen­sais qu’Archélaos ou tout autre qui ne paye point ses crimes est naturellement le plus malheureux de tous les hommes, que celui qui commet une injustice est toujours plus malheureux que celui qui la subit et celui qui ne paye pas sa faute plus que celui qui l’expie. N’est‑ce point là ce que je disais ?
POLOS - Si.
SOCRATE - N’est‑il pas démontré que j’avais la vérité pour moi ?
POLOS - Il le semble."
 

Platon, Gorgias, 478e-480a, traduit du grec par É. Chambry, Flammarion, coll. GF, 1988, p. 219-221.

 "[…] tout être qu'on punit et auquel on inflige le châtiment qu'il faut mérite de s'améliorer et de tirer profit de sa peine ; ou sinon, qu'il serve d'exemple aux autres hommes, lesquels, en le voyant subir les souffrances qu'il subit, prendront peur et voudront devenir meilleurs. Les hommes auxquels la punition est un service qu'on rend et qui sont donc punis par la justice humaine et la justice divine sont les hommes qui ont commis des méfaits, mais des méfaits qu'on peut guérir. Malgré tout, les souffrances qu'ils subissent, ici et dans l'Hadès, leur sont utiles, car, il n'est pas possible de les débarrasser de l'injustice autrement que par la souffrance. En revanche, les hommes qui ont commis les plus extrêmes injustices et qui sont devenus de ce fait incurables, sont des hommes qui servent d'exemples, même si, en fait, ils ne peuvent, parce que incurables, tirer le moindre profit de leur châtiment. Mais il y a bien d'autres hommes qui tirent profit de les voir subir éternellement, en punition de leurs fautes, les souffrances les plus graves, les plus douloureuses, les plus effroyables. Car ces hommes qu'on voit là-bas, dans l'Hadès, accrochés aux murs de leur prison, sont, pour tout homme injuste qui arrive, un effroyable exemple, à la fois un horrible spectacle et un avertissement."
 
Platon, Gorgias, 525a-525c, tr. fr. Monique Canto, Flammarion, coll. GF, 1987, p. 306-307.
 
 "[…] ce qui convient à tout être qu’on châtie, quand on le châtie justement, c’est de devenir meilleur et de tirer profit de la punition, ou de servir d’exemple aux autres, afin qu’en le voyant souffrir ce qu’il souffre, ils prennent peur et s’améliorent. Mais ceux qui tirent profit de l’expiation que leur imposent, soit les dieux, soit les hommes, sont ceux qui n’ont commis que des fautes remédiables. Toutefois ce profit ne s’acquiert que par des douleurs et des souffrances et sur cette terre et dans l’Hadès, car c’est le seul moyen de se débarrasser de l’in­justice. Quant à ceux qui ont commis les derniers forfaits et sont par suite devenus incurables, ce sont eux qui servent d’exemples. Eux‑mêmes ne tirent plus aucun profit de leurs souffrances, puisqu’ils sont incurables ; mais d’autres pro­fitent à les voir éternellement souffrir, à cause de leurs fautes, les plus grands, les plus douloureux, les plus effroyables supplices, et, suspendus comme de vrais épouvantails, là‑bas, dans la prison de l’Hadès, servir de spectacle et d’avertissement à chaque nouveau coupable qui arrive en ces lieux."
 
Platon, Gorgias, 525a-525c, tr. fr. Émile Chambry, Flammarion, coll. GF, 1967, p. 281.

 
  "Si les châtiments seuls, et non la nature, détournaient les hommes de l'injustice, une fois la crainte des châtiments ôtée, de quoi les méchants pourraient-ils s'inquiéter ? Cependant il ne s'est jamais rencontré criminel assez effronté, ou pour ne pas nier qu'il eût commis le crime, ou pour ne pas alléguer sa propre souffrance comme un motif légitime, ou pour ne pas chercher dans le droit naturel quelque moyen de défense. Si les méchants osent invoquer pareilles excuses, à plus forte raison pourront-elles l'être par les gens de bien. Si seule la peine encourue, la crainte du châtiment, et non la laideur même de l'acte, détourne les hommes d'une vie injuste et criminelle, personne n'est injuste : les méchants doivent plutôt être considérés comme des hommes qui calculent mal. Et nous qui ne sommes pas déterminés à être des gens de bien par la recherche de l'honnêteté elle-même, mais par celle de l'utilité et du profit, nous sommes habiles et non vertueux. Que fera en effet dans les ténèbres l'homme qui n'a d'autre crainte que celle du témoin ou du juge ? S'il vient à rencontrer en un lieu désert un homme chargé d'or et qu'il peut dépouiller, un être seul et sans défense, que fera-t-il ? En pareille occurrence notre homme de bien à nous, celui qui est juste et bon parce que la nature le veut, conversera avec le voyageur, l'aidera, le remettra dans son chemin. Quant à celui qui ne fait rien pour autrui et qui, en toutes choses, prend pour mesure son intérêt, vous voyez, je pense, ce qu'il fera. Niera-t-il qu'il veuille en pareil cas attenter à la vie de son semblable et lui prendre son or ? S'il s'en abstient, ce ne sera jamais parce qu'il juge pareille action laide au regard de la nature, mais parce qu'il craint d'être découvert et d'en subir les conséquences."
 
Cicéron, Les lois, Chapitre XIV, § 40-41.

 "Puisqu'il est sûr et expérimenté que la crainte des châtiments et l'espérance des récompenses sert à faire abstenir les hommes du mal, et les oblige à tâcher de bien faire, on aurait raison et droit de s'en servir, quand même les hommes agiraient nécessairement par quelque espèce de nécessité que ce pourrait être. On objectera que si le bien ou le mal est nécessaire, il est inutile de se servir des moyens de l'obtenir, ou de l'empêcher : mais la réponse a déjà été donnée ci-dessus contre le sophisme paresseux. Si le bien ou le mal était nécessaire sans ces moyens, ils seraient inutiles; mais il n'en est pas ainsi. Ces biens et ces maux n'arrivent que par l'assistance de ces moyens, et si ces événements étaient nécessaires, les moyens seraient une partie des causes qui les rendraient nécessaires ; puisque l'expérience nous apprend que souvent la crainte ou l'espérance empêche le mal, ou avance le bien."
 
Leibniz, Essais de Théodicée, 1710, Première partie, § 71, GF-Flammarion, 1969, p. 142.

 

  "On ne blâme pas les hommes pour des actions qu'ils accomplissent à leur insu et par accident, quelles qu'en puissent être les conséquences. Pourquoi ? sinon parce que les principes de ces actions sont seulement temporaires et qu'ils s'achèvent sur eux seuls. On blâme moins les hommes pour des actions qu'ils accomplissent à la hâte et sans préméditation que pour des actions qui procèdent d'une délibération. Pour quelle raison ? N'est-ce pas que la précipitation du caractère, bien qu'elle soit une cause et un principe constant dans l'esprit, agit seulement par intervalles et ne corrompt pas tout le caractère Et encore, le repentir efface tous les crimes s'il s'accompagne d'une réforme de la vie et des moeurs. Comment peut-on l'expliquer ? sinon en affirmant que les actions rendent une personne criminelle en tant qu'elles constituent des preuves de l'existence de principes criminels dans l'esprit ; quand un changement de ces principes fait qu'elles cessent d'être de justes preuves, elles cessent pareillement d'être criminelles."
 

Hume, Traité de la nature humaine, 1740, Livre II, Partie III, Section II.

 



  "L'expérience a fait remarquer que, dans les pays où les peines sont douces, l'esprit du citoyen en est frappé, comme il l'est ailleurs par les grandes.
  Quelque inconvénient se fait-il sentir dans un État ? un gouvernement violent veut soudain le corriger ; et, au lieu de songer à faire exécuter les anciennes lois, on établit une peine cruelle qui arrête le mal sur le champ. Mais on use le ressort du gouvernement ; l'imagination se fait à cette grande peine, comme elle s'était faite à la moindre ; et, comme on diminue la crainte pour celle-ci, l'on est bientôt forcé d'établir l'autre dans tous les cas. Les vols sur les grands chemins étaient communs dans quelques États ; on voulut les arrêter : on inventa le supplice de la roue, qui les suspendit pendant quelque temps. Depuis ce temps, on a volé, comme auparavant, sur les grands chemins.
  De nos jours, la désertion fut très fréquente ; on établit la peine de mort contre les déserteurs, et la désertion n'est pas diminuée. La raison en est bien naturelle : un soldat, accoutumé tous les jours à exposer sa vie, en méprise, ou se flatte d'en mépriser le danger. Il est tous les jours accoutumé à craindre la honte : il fallait donc laisser une peine[1] qui faisait porter une flétrissure pendant la vie. On a prétendu augmenter la peine, et on l'a réellement diminuée.
  Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes ; on doit être ménager des moyens que la nature nous donne pour les conduire. Qu'on examine la cause de tous les relâchements ; on verra qu'elle vient de l'impunité des crimes, et non pas de la modération des peines.
  Suivons la nature, qui a donné aux hommes la honte comme leur fléau ; et que la plus grande partie de la peine soit l'infamie de la souffrir."

 

Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748, Livre VI, chapitre XII, Garnier, 1973, p. 94.


[1] On fendait le nez, on coupait les oreilles.


  "Les lois sont les conditions sous lesquelles des hommes indépendants et isolés s'unirent en société. Fatigués de vivre dans un état de guerre continuel et dans une liberté rendue inutile par l'incertitude de la conserver, ils sacrifièrent une partie de cette liberté pour jouir du reste avec plus de sûreté et de tranquillité. La somme de toutes ces portions de liberté sacrifiées au bien commun forme la souveraineté d'une nation, et le souverain en est le dépositaire et l’administrateur légitime. Mais il ne suffisait pas de constituer ce dépôt, il fallait encore le défendre contre les usurpations de chaque individu en particulier, car l'homme cherche toujours à prélever sur la masse commune non seulement la part qui lui revient, mais à s’approprier en outre celle des autres. Il fallait des moyens sensibles pour empêcher cet esprit despotique de replonger dans l’ancien chaos les lois de la société. Ces moyens sensibles sont les peines établies contre ceux qui enfreignent les lois. Je dis des moyens sensibles, parce que l'expérience a démontré que la multitude n'adopte pas d'elle-même des règles stables de conduite et qu'il faut, pour l'écarter du principe général de dissociation qu'on observe dans l'univers physique et moral, des moyens qui frappent immédiatement les sens et se présentent constamment à l'esprit pour contrebalancer les fortes impressions des passions individuelles s'opposant à l'intérêt général. Ni l'éloquence, ni les déclamations, ni même les vérités les plus sublimes ne suffisent à réfréner longtemps des passions excitées par les tentations de la réalité présente."

Beccaria, Des délits et des peines, 1764, § II, tr. Maurice Chevallier, GF, p. 61-62.


  "[…] le but des peines n'est ni de tourmenter et affliger un être sensible, ni de faire qu'un crime déjà commis ne l'ait pas été. Un corps politique, qui, bien loin d'agir lui-même par passion, a pour objet d'apaiser celles des particuliers, peut-il être le foyer d'une inutile cruauté, instrument de la fureur, du fanatisme ou de la faiblesse des tyrans ? Les cris d'un malheureux seraient-ils capables de faire revenir le temps passé et de révoquer les actes qu'il a commis ? Le but des châtiments ne peut être dès lors que d'empêcher le coupable de causer de nouveaux dommages à ses concitoyens et de dissuader les autres d'en commettre de semblables. Il faut donc choisir des peines et une manière de les infliger qui, toute proportion gardée, fassent l'impression la plus efficace et la plus durable possible sur l'esprit des hommes, et la moins cruelle sur le corps du coupable."

 

Beccaria, Des délits et des peines, 1764, § XII, tr. Maurice Chevallier, GF, p. 86-87. 


 
   "On nous dit en effet que, si toutes les actions des hommes sont nécessaires, l'on n'est point en droit de punir ceux qui en commettent de mauvaises, ni même de se fâcher contre eux ; qu'on ne peut leur rien imputer ; que les lois seraient injustes si elles décernaient des peines contre eux ; en un mot que l'homme, dans ce cas, ne peut ni mériter ni démériter. Je réponds qu' imputer une action à quelqu'un, c' est la lui attribuer, c' est l' en connaître pour l'auteur ; ainsi quand même on supposerait que cette action fût l' effet d' un agent nécessité , l'imputation peut avoir lieu. Le mérite ou le démérite que nous attribuons à une action sont des idées fondées sur les effets favorables ou pernicieux qui en résultent pour ceux qui les éprouvent ; et quand on supposerait que l'agent était nécessité, il n'en est pas moins certain que son action sera bonne ou mauvaise, estimable ou méprisable pour tous ceux qui en sentiront les influences, enfin propre à exciter leur amour ou leur colère. L'amour ou la colère sont en nous des façons d'être propres à modifier les êtres de notre espèce : lorsque je m'irrite contre quelqu'un, je prétends exciter en lui la crainte, et le détourner de ce qui me déplait, ou même l'en punir. D' ailleurs ma colère est nécessaire, elle est une suite de ma nature et de mon tempérament. La sensation pénible que produit en moi la pierre qui tombe sur mon bras n'en est pas moins une sensation qui me déplait, quoiqu'elle parte d'une cause privée de volonté et qui agit par la nécessité de sa nature. En regardant les hommes comme agissant nécessairement, nous ne pouvons nous dispenser de distinguer en eux une façon d'être et d'agir qui nous convient, ou que nous sommes forcés d'approuver, d'une façon d'être et d'agir qui nous afflige et nous irrite, que notre nature nous force de blâmer et d'empêcher. D'où l'on voit que le système du fatalisme ne change rien à l'état des choses, et n'est point propre à confondre les idées de vice et de vertu. Les lois ne sont faites que pour maintenir la société et pour empêcher les hommes associés de se nuire ; elles peuvent donc punir ceux qui la troublent ou qui commettent des actions nuisibles à leurs semblables ; soit que ces associés soient des agents nécessités soit qu'ils agissent librement, il leur suffit de savoir que ces agents peuvent être modifiés. Les lois pénales sont des motifs que l'expérience nous montre comme capables de contenir ou d'anéantir les impulsions que les passions donnent aux volontés des hommes ; de quelque cause nécessaire que ces passions leur viennent, le législateur se propose d'en arrêter l'effet ; et quand il s' y prend d'une façon convenable, il est sûr du succès. En décernant des gibets, des supplices, des châtiments quelconques aux crimes : il ne fait autre chose que ce que fait celui qui, en bâtissant une maison, y place des gouttières pour empêcher les eaux de la pluie de dégrader les fondements de sa demeure. Quelque soit la cause qui fait agir les hommes, on est en droit d'arrêter les effets de leurs actions, de même que celui dont un fleuve pourrait entraîner le champ, est en droit de contenir ses eaux par une digue, ou même s' il le peut, de détourner son cours. C'est en vertu de ce droit que la société peut effrayer et punir, en vue de sa conservation ceux qui seraient tentés de lui nuire, ou qui commettent des actions qu'elle reconnaît vraiment nuisibles à son repos, à sa sûreté, à son bonheur."

 
Paul-Henri Thiry D'Holbach, Système de la nature, 1770, 1ère partie, Chapitre XII, in Œuvres philosophiques complètes, tome II, Éditions Alive, 1999, p. 301-302.


  "Différents buts des Punitions :
  1.° De retenir les autres par l'exemple.
  2.° De retenir le coupable par la correction.
  3.° De retenir le coupable en le mettant hors d'état de nuire.
  4.° La compensation envers l'individu offensé, s'il y en a.
  Le bénéfice qui peut résulter de la punition qui a pour but de retenir les autres par l'exemple, est au bénéfice qu'on peut retirer de celle qui a pour but la réforme du coupable, ou sa mise hors d'état de nuire, comme le nombre des individus qui étant à la portée de l'exemple, sont exposés à la tentation de commettre le délit, est à l'unité.
  Il est bien plus aisé de s'assurer qu'on retiendra le coupable, en le mettant hors d'état de nuire, que par le moyen de la réforme. Mais le premier de ces modes a contre lui de faire une trop grande dépense de peine ; car il n'y a aucune manière sûre de mettre un homme hors d'état de faire du mal, sans en même temps le mettre à un grand degré hors d'état de faire du bien, soit à lui-même, soit aux autres. Aussi, n'est-ce que dans les cas extrêmes, où le penchant à mal faire paraît être très fort, qu'on doit recourir à ce moyen de répression.
  On peut faire en sorte que dans tous les cas, la punition réponde au but de la répression. Il n'y en a que peu où elle puisse atteindre celui de la compensation."
 
Jeremy Bentham, Traité des peines criminelles, Livre II, Chapitre 1, in Théorie des délits et des peines par Cesara Beccaria, suivie d'une théorie des lois pénales par Jérémie Bentham, 1797, Paris, p. 201-202.


    "[…] il ne faut pas que l'acte de réparation soit exercé par l'individu lésé ou par ceux qui dépendent de lui, car, chez eux, la restauration du droit en son caractère universel se trouve liée au caractère fortuit de la passion. La réparation ne peut être l'œuvre que d'un tiers, à cet effet commis, qui ne fasse valoir et n'effectue que de l'universel. Dans cette mesure, elle est punition.
    La vengeance se distingue de la punition en ce que l'une est une réparation obtenue par un acte de la partie lésée, tandis que l'autre est l'oeuvre d'un juge. Il faut donc que la réparation soit effectuée à titre de punition, car, dans la vengeance, la passion joue son rôle, et le droit se trouve troublé. De plus, la vengeance n'a pas la forme du droit, mais celle de l'arbitraire, car la partie lésée agit toujours par sentiment ou selon un mobile subjectif. Aussi bien, quand le droit se présente sous la forme de la vengeance, il constitue à son tour une nouvelle offense, n'est senti que comme conduite individuelle, et provoque inexpiablement, à l' infini, de nouvelles vengeances."

 

Hegel, Propédeutique Philosophique, 1810, Premier cours, § 21, tr. M. de Gandillac, Éditions de Minuit, 1997, p. 53.

 
    "Beccaria a refusé à l'État le droit à la peine de mort, on le sait, pour la raison qu'il ne pourrait pas être présumé que fût compris dans le contrat social l'engagement des individus de se laisser tuer, mais le contraire devrait plutôt être admis. Seulement l'État n'est pas du tout un contrat (cf. § 75), et la protection et la sécurité de la vie et de la propriété des individus en tant qu'êtres singuliers n'est pas sans condition son essence substantielle ; c'est, bien plutôt, l'élément supérieur qui a une prétention sur cette vie et cette propriété même, et en exige le sacrifice. - Par suite, ce n'est pas seulement le concept du crime, son élément rationnel en et pour soi, avec ou sans engagement des êtres singuliers, qu'il doit faire valoir, mais aussi la rationalité formelle, le vouloir de l'être singulier a son siège dans l'action du criminel. Le fait qu'en cela la punition soit considérée comme contenant son droit propre, honore le criminel en tant qu'être raisonnable. - Cet honneur ne lui est pas accordé, si en son méfait on n'a pas pris le concept et la mesure de sa punition ; - il ne lui est pas non plus accordé si on le considère seulement comme une bête nuisible qu'il faut empêcher de nuire, ou si l'on vise pour fin l'intimidation et l'amélioration."

G. W. F. Hegel, Principes de la philosophie du droit, 1820, § 100, Remarque, traduit de l'allemand par J.-L. Vieillard-Baron, Flammarion coll. « GF », 1999, p. 167-170.


 

    "Dans cette sphère de l'immédiateté du droit, la suppression du crime est sous sa forme punitive vengeance. Selon son contenu, la vengeance est juste, dans la mesure où elle est la loi du talion. Mais, selon sa forme, elle est l'action d'une volonté subjective, qui peut placer son infinité dans toute violation de son droit et qui, par suite, n'est juste que d'une manière contingente, de même que, pour autrui, elle n'est qu'une volonté particulière. Du fait même qu'elle est l'action positive d'une volonté particulière, la vengeance devient une nouvelle violation du droit : par cette contradiction, elle s'engage dans un processus qui se poursuit indéfiniment et se transmet de génération en génération, et cela, sans limite. [...]

    Addition : Le châtiment prend toujours la forme de la vengeance dans un état de la société, où n'existent encore ni juges ni lois. La vengeance reste insuffisante, car elle est l'action d'une volonté subjective et, de ce fait, n'est pas conforme à son contenu. Les personnes qui composent un tribunal sont certes encore des personnes, mais leur volonté est la volonté universelle de la loi, et elles ne veulent rien introduire dans la peine, qui ne soit pas dans la nature de la chose. Pour celui qui a été victime d'un crime ou d'un délit, par contre, la violation du droit n'apparaît pas dans ses limites quantitatives et qualitatives, mais elle apparaît comme une violation du droit en général. C'est pourquoi celui qui a été ainsi lésé peut être sans mesure quand il use de représailles, ce qui peut conduire à une nouvelle violation du droit. La vengeance est perpétuelle et sans fin chez les peuples non civilisés."


Hegel, Principes de la philosophie du Droit, 1821, § 102, trad. Dérathé, Vrin, p. 116. 

 

 "Selon certains, il est injuste de punir quelqu'un pour servir d'exemple aux autres, la punition n'est juste que si elle est infligée pour le bien de celui qui la subit. D'autres défendent une thèse absolument contraire. Ils soutiennent que c'est despotisme et injustice de punir, dans leur intérêt, des gens qui ont atteint l'âge de raison, car, s'il n'est question que de leur bien propre, personne n'a le droit d'exercer un contrôle sur leur façon de le concevoir; mais ils estiment qu'on peut, en toute justice, les punir pour prévenir les méfaits des autres, ceci étant l'exercice du droit moral de défense personnelle. D'autre part, Mr Owen affirme qu'il est injuste d'infliger la moindre punition; car le criminel n'a pas fait son propre caractère ; c'est son éducation, ce sont les circonstances qu'il a rencontrées, qui ont fait de lui un criminel, et de tout cela il n'est pas responsable. Toutes ces opinions sont parfaitement plausibles ; et aussi longtemps qu'on discutera sur la question en la considérant simplement comme une question de justice, sans aller jusqu'aux principes sur lesquels repose la justice et qui sont la source de son autorité, je suis incapable de voir comment on pourrait réfuter aucun de ces raisonnements. Car, en vérité, chacun des trois s'appuie sur des règles de justice unanimement reconnues comme vraies. On reconnaît comme injuste, allègue le premier, de choisir dans la masse un individu, et de l'immoler, sans son consentement, au profit des autres. On reconnaît comme justes, déclare le second, les actes de légitime défense, et on tient pour injuste de contraindre quelqu'un à conformer ses opinions à celles d'autrui sur ce qui constitue son bien propre. Le partisan d'Owen invoque le principe reconnu, selon lequel il est injuste de punir une personne pour ce qu'elle ne peut s'empêcher de faire. Chacune de ces argumentations triomphe, aussi longtemps que son défenseur n'est pas contraint de prendre en considération d'autres maximes de justice que celle qu'il a choisie, mais aussitôt que leurs différentes maximes sont confrontées, chacun des antagonistes semble avoir à dire, pour sa défense, tout juste autant que les autres. Aucun d'eux ne peut mettre au jour sa propre conception de la justice sans fouler aux pieds une autre conception ayant le même caractère obligatoire."

Mill, L'utilitarisme, 1861, tr. fr. Georges Tannesse, Champs classiques, 1988, p. 142-143.

 

 "Il n'y a pas de règle, [en matière de rapport entre délits et peines], qui se recommande plus fortement au sentiment primitif et spontané de la justice que la lex talionis : oeil pour œil et dent pour dent. Quoique ce principe, qui appartient à la loi juive et à la loi mahométane, ait été généralement abandonné en Europe comme maxime pratique, je soupçonne que la plupart des esprits conservent pour lui une secrète passion et quand, accidentellement, le châtiment qui frappe un délinquant prend cette forme précise, la satisfaction générale qui se manifeste montre à quel point est naturel le sentiment qui nous fait bien accueillir ce dédommagement en nature. Pour beaucoup de gens, la justice parfaite en matière pénale exigerait que la punition fût proportionnée au délit; c'est-à-dire qu'elle fût exactement à la mesure de la culpabilité morale du délinquant (quel que soit l'étalon qu'ils adoptent pour mesurer la culpabilité morale). D'après eux, la question de savoir quel degré de peine est nécessaire pour détourner du délit, n'a rien à voir avec la justice ; tandis que pour d'autres, cette considération est la seule qui compte. Ces derniers soutiennent qu'il n'est pas juste, du moins pour l'homme, d'infliger à un de ses semblables, quelles que puissent être ses fautes, une quantité de souffrance supérieure à celle qui serait juste suffisante pour l'empêcher de récidiver et pour détourner les autres d'imiter son inconduite."

Mill, L'utilitarisme, 1861, tr. fr. Georges Tannesse, Champs classiques, 1988, p. 144-145.


  "Celui qui est puni ne mérite pas la punition : on ne se sert de lui que comme d'un moyen d'intimidation pour empêcher à l'avenir certains actes ; celui que l'on récompense ne mérite pas davantage sa récompense : il ne pouvait en effet agir autrement qu'il n'a agi. Ainsi la récompense n'a d'autre sens que d'être un encouragement pour lui et pour les autres, elle a donc pour fin de fournir un motif à de futures actions ; on acclame celui qui est en train de courir sur la piste, non pas celui qui est au but. Ni la peine ni la récompense ne sont choses qui reviennent à l'individu comme lui appartenant en propre ; elles lui sont données pour des raisons d'utilité, sans qu'il ait à y prétendre avec justice. Il faut dire « le sage ne récompense pas parce qu'on a bien agi » de la même manière que l'on a dit « le sage ne punit pas parce qu'on a mal agi, mais pour empêcher que l'on agisse mal ». Si peine et récompense disparaissaient, du même coup disparaîtraient les motifs les plus puissants qui détournent de certaines actions et poussent à certaines autres ; l'intérêt de l'humanité en exige la perpétuation."


Nietzsche, Humain, trop humain, I, 1878, § 105, tr. fr. Robert Rovini, Folio essais, p. 99-100.



  "Il est vrai qu'aujourd'hui encore celui à qui un dommage a été causé, abstraction faite de la façon dont ce dommage pourrait être réparé, veut avoir sa vengeance et s'adresse aux tribunaux pour l'obtenir — c'est pourquoi, provisoirement, notre horrible pénalité subsiste encore, avec sa balance d'épicier et sa volonté de compenser la faute par la peine. Mais n'y aurait-il pas moyen d'aller au-delà de tout cela ? Combien serait allégé le sentiment général de la vie si, avec la croyance à la faute, on pouvait se débarrasser aussi du vieil instinct de vengeance et si l'on considérait que c'est une subtile sagesse des hommes heureux de bénir ses ennemis, comme fait le christianisme, et de faire du bien à ceux qui nous ont offensés ! Eloignons du monde l'idée du péché — et ne manquons pas d'envoyer à sa suite l'idée de punition ! Que ces démons en exil aillent vivre dorénavant ailleurs que parmi les hommes, s'ils tiennent absolument à vivre et à ne pas mourir de leur propre dégoût ! — Mais que l'on considère en attendant que le dommage causé à la société et à l'individu par le criminel est de même espèce que celui que leur causent les malades ; les malades répandent les soucis, la mauvaise humeur, ils ne produisent rien et dévorent le revenu des autres, ils ont besoin de gardiens, de médecins, d'entretien, et ils vivent du temps et des forces des hommes bien-portants. Néanmoins, on considérerait maintenant comme inhumain celui qui voudrait se venger de tout cela sur le malade. Il est vrai qu'autrefois on agissait ainsi ; dans les conditions grossières de la civilisation et maintenant encore, chez certains peuples sauvages, le malade est considéré comme criminel, comme danger pour la communauté et comme siège d'un être démoniaque quelconque, qui, par la suite de sa faute, s'est incarné en lui ; — c'est alors que l'on dit : tout malade est un coupable ! Et nous, ne serions-nous pas encore mûrs pour la conception contraire ? N'aurions-nous pas encore le droit de dire : tout « coupable » est un malade ? — Non, l'heure n'est pas encore venue pour cela."

 

Nietzsche, Aurore, 1881, tr. fr. Henri Albert, Le Livre de Poche, 1995, p. 184-185.



  "Les généalogistes de la morale, se sont-ils seulement doutés, par exemple, que le concept fondamental de la morale, « faute « (Schuld) tire son origine du concept très matériel de « dettes » (Schulden) ? Ou bien que le châtiment en tant que représailles s'est développé de façon absolument indépendante de toute hypothèse quant à la liberté ou à la non-liberté de la volonté ? - et cela au point qu'il faut toujours un haut degré d'humanisation pour que l'animal-homme commence à apporter des distinctions beaucoup plus primitives, telles que « intentionnellement », « par imprudence », « accidentellement », « moralement responsable », et leurs contraires, et à les rapporter à la fixation de la peine. Cette idée si courante et apparemment si naturelle, si inévitable, et que l'on a dû alléguer pour expliquer comment le sentiment de justice est apparu sur terre, à savoir que « le criminel mérite le châtiment, parce qu'il aurait pu agir autrement », est effectivement une forme tardivement atteinte et même raffinée du jugement et du raisonnement humains ; celui qui la place dans les commencements se trompe lourdement sur la psychologie de l'humanité primitive. Durant la plus longue période de l'histoire humaine on n'a nullement puni parce que l'on tenait pour responsable de son acte l'auteur du crime, donc, non pas dans l'hypothèse que seul le coupable devait être puni : plutôt, tout comme aujourd'hui encore les parents punissent leurs enfants, par une colère née d'un dommage subi et qui s'épanche sur l'auteur du dommage, - mais cette colère retenue et modifiée par l'idée que tout dommage doit avoir de quelque façon son équivalent et doit pouvoir être réellement compensé, fût-ce même par une douleur infligée à son auteur."

Nietzsche, Généalogie de la Morale, deuxième dissertation, § IV, 1887, trad. Kremer-Marietti, L'Harmattan, coll. Commentaires philosophiques, 2006, p. 172-173.


 

    "Rendons-nous compte de la logique qu'il y a dans cette forme de compensation : elle est assez étrange. Voici en quoi consiste l'équivalence : au lieu et place d'un avantage, qui compense directement le dommage causé (donc au lieu d'une compensation en argent, en bien-fonds, en possession d'une chose quelconque), il est accordé au créancier une sorte de satisfaction en manière de remboursement et de compensation, - la satisfaction d'exercer, en toute sécurité, sa puissance sur un être réduit à l'impuissance, la volupté « de faire le mal pour le plaisir de le faire », la jouissance de tyranniser ; et cette jouissance est d'autant plus vive que le rang du créancier sur l'échelle sociale est plus bas, que sa condition est plus humble, car alors le morceau lui paraîtra plus savoureux et lui donnera l'avant-goût d'un rang social plus élevé. Grâce au châtiment infligé au débiteur, le créancier prend part au droit des maîtres : il finit enfin, lui aussi, par goûter le sentiment ennoblissant de pouvoir mépriser et maltraiter un être comme quelque chose qui est « au-dessous de lui » - ou, du moins dans le cas où le vrai pouvoir exécutif et l'application de la peine ont déjà été délégués à l'« autorité », de voir du moins mépriser et maltraiter cet être. La compensation consiste donc en une assignation et un droit à la cruauté."

 

Nietzsche, Généalogie de la morale, 1887, deuxième dissertation, § 5, traduit de l'allemand par H. Albert, Éd. Mercure de France.


 

    "L'entendement ne manque pas de raisons extérieures pour justifier les peines, comme faire peur afin de protéger les biens et les personnes, et chercher la plus grande utilité par le moindre mal. Mais ces raisons ne justifient point la peine ; au contraire elles effacent toute justice, et même tout devoir réel. L'individu qui s'en contente se place lui-même, parce qu'il ne sait point sa pensée, réellement hors de l'État, quoiqu'il ne puisse échapper à l'État. Or, ce n'est pas ainsi qu'il tient à l'État.
    Le droit est bien autre chose qu'une convention ; le droit c'est la substance même de l'individu pensant et libre ; l'atteinte au droit est une atteinte à sa pensée ; et de sa propre part l'atteinte au droit est une profonde et radicale négation de lui-même, négation qui devient réelle par la peine, que ce soit prison, exil ou mort. Ainsi la peine accomplit la volonté du coupable. Et la justice est bien une exigence du plus haut de l'homme, et non pas seulement du plus bas de l'homme. En vérité, la peine est due au coupable ; et si on ne daigne pas le punir, c'est alors qu'on ne l'honore point comme on doit ; c'est alors qu'on ne le traite pas en homme ; aussi dit-on bien qu'il mérite la peine."

 

Alain, Hegel, in Les Passions & la Sagesse, éd. La Pléiade, p. 1041-1042.


  " 'Pourquoi punissons-nous les criminels ? Est-ce par désir de vengeance ? Est-ce pour prévenir une répétition du crime ?' et ainsi de suite. La vérité est qu'il n'y a pas une raison unique. Il y a une pratique établie – la punition des criminels. Des gens différents défendent cette pratique pour des raisons différentes, et pour des raisons différentes dans des cas différents et en des circonstances différentes. Il y a des gens qui la défendent par désir de vengeance, d'autres par désir de justice, d'autres encore parce qu'ils souhaitent prévenir la répétition du crime, et ainsi de suite. Et c'est ainsi que l'on procède à la punition des criminels."

Wittgenstein, Leçons et conversations sur l'esthétique, la psychologie et la croyance religieuse, suivies de la Conférence sur l'éthique, trad. Fr. Jacques Fauve, Gallimard, 1971, p. 102-103.



  "Des sociétés, qui nous paraissent féroces à certains égards, savent être humaines et bienveillantes quand on les envisage sous un autre aspect. Considérons les Indiens des plaines d'Amérique du Nord qui sont ici doublement significatifs, parce qu'ils ont pratiqué certaines formes modérées d'anthropophagie, et qu'ils offrent un des rares exemples de peuple primitif doté d'une police organisée. Cette police (qui était aussi un corps de justice) n'aurait jamais conçu que le châtiment du coupable dût se traduire par une rupture des liens sociaux. Si un indigène avait contrevenu aux lois de la tribu, il était puni par la destruction de tous ses biens : tente et chevaux. Mais du même coup, la police contractait une dette à son égard ; il lui incombait d'organiser la réparation collective du dommage dont le coupable avait été, pour son châtiment, la victime. Cette réparation faisait de ce dernier l'obligé du groupe, auquel il devait marquer sa reconnaissance par des cadeaux que la collectivité entière – et la police elle-même – l'aidait à rassembler, ce qui inversait de nouveaux rapports ; et ainsi de suite, jusqu'à ce que, au terme de toute une série de cadeaux et de contre-cadeaux, le désordre antérieur fût progressivement amorti et que l'ordre initial eût été restauré. Non seulement de tels usages sont plus humains que les nôtres, mais ils sont aussi plus cohérents, même en formulant le problème dans les termes de notre moderne psychologie : en bonne logique, l' « infantilisation » du coupable impliquée par la notion de punition exige que l'on reconnaisse un droit corrélatif à une gratification, sans laquelle la démarche première perd son efficacité, si même elle n'entraîne pas des résultats inverses de ceux qu'on espérait. Le comble de l'absurdité étant, à notre manière, de traiter simultanément le coupable comme un enfant pour nous autoriser à le punir, et comme un adulte afin de lui refuser la consolation ; et de croire que nous avons accompli un grand progrès spirituel parce que, plutôt que de consommer quelques-uns de nos semblables, nous préférons les mutiler physiquement et moralement." 

Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques, 1955, Pocket, p. 464-465.


 

  "[…] prenons la question de la punition judiciaire, peine qui est en général justifïée sur l'un des fondements suivants : le besoin qu'a la société de se protéger contre le crime, l'amélioration du criminel, la vertu dissuasive de l'exemple pour les criminels potentiels et enfin la justice rétributive. Un instant de réflexion vous convaincra qu'aucun de ces fondements n'est valide pour la punition de ce qu'on a appelé les criminels de guerre : ces gens n'étaient pas des criminels ordinaires et on ne pouvait craindre de presque aucun d'eux qu'il commette de nouveaux crimes ; il n'est pas nécessaire que la société se protège d'eux. Qu'ils puissent s'améliorer grâce à des peines de prison est encore moins probable que dans le cas des criminels ordinaires, et quant à la possibilité de dissuader de tels criminels à l'avenir, les chances sont elles aussi lugubrement minces au vu des circonstances extraordinaires dans lesquelles ces crimes ont été commis ou pourraient être commis dans l'avenir. Même la notion de rétribution, la seule utilitaire qu'on peut donner à la peine et donc quelque peu en désaccord avec pensée juridique actuelle, est à peine applicable au regard de l'ampleur du crime. Et pourtant, bien qu'aucune des raisons que nous invoquons en général pour punir ne soit valide, notre sens de la justice trouverait intolérable que l'on renonce à la peine et laisse impunis ceux qui ont assassiné des milliers, des centaines de milliers et des millions de gens. Si ce n'était qu'un désir de revanche, ce serait ridicule, à part le fait que le droit et la peine qu'on inflige sont apparus sur Terre afin de briser l'éternel cercle vicieux de la vengeance. Nous voilà ainsi exigeant et infligeant une peine en accord avec notre sens de la justice, alors que, d'un autre côté, ce même sens de la justice nous informe que toutes nos conceptions anciennes de la peine et de ses justifications nous font défaut."

 

Hannah Arendt, Responsabilité personnelle et régime dictatorial, 1964, in Responsabilité et jugement, tr. fr. Jean-Luc Fidel, Payot, p. 66-67.


 

    "Si quelqu'un fait périr une créature humaine, il sera mis à mort. S'il fait périr un animal, il le paiera corps pour corps. Et si quelqu'un fait une blessure à son prochain, comme il a agi lui-même, on agira à son égard fracture pour fracture, oeil pour œil, dent pour dent selon la lésion qu'il aura faite à autrui, ainsi lui sera-t-il fait. Qui tue un animal doit le payer et qui tue un homme doit mourir. Même législation vous régira, étrangers comme nationaux ; car je suis l'Éternel, votre Dieu à tous. »
    Sévères paroles. ! Combien éloignées de celles qui magnifient la non-résistance au mal. Vous y avez sans doute pensé à cette autre page des Écritures - le juste qui présente sa joue à celui qui frappe et qui se rassasie d'humiliations. Vous reconnaissez ce passage et vous vous rappelez les références. Il s'agit bien entendu des Lamentations de Jérémie, chapitre 3, verset 30. Un autre fragment de ce même, si ancien, Testament.

    Fracture pour fracture ! Sévères paroles mais nobles d'exigence. Dans leur rigueur, elles commandent de très haut. Admirons-en la fin, du moins, qui énonce l'unité du genre humain. Ce message d'universalisme n'a pas attendu pour retentir dans l'espace que l'industrie à l'échelle mondiale nous révèle ou nous impose la solidarité humaine. Une loi unique pour tous, voilà le principe que l'Ancien Testament, se moquant des redites, nous redit près de cinquante fois, dans les lignes pourtant si concises, si comptées, de son premier Rouleau. Comment supposer, dès lors, qu'une pensée qui, à l'époque des tribus et des clans, s'éleva à la vision de l'humanité, ait pu en rester à la loi du maquis ? Je voudrais vous montrer la sagesse qui s'exprime dans ces mots mystérieux et le drame auquel elle répond.
Car il existe un drame de la justice qui s'humanise.
    Dent pour dent, oeil pour oeil [...]. Le principe d'apparence si cruel que la Bible énonce ici ne recherche que la justice. Il s'insère dans un ordre social où aucune sanction, si légère soit-elle, ne s'inflige en dehors d'une sentence juridique. Les rabbins n'ont jamais appliqué ni compris à la lettre ce texte. Ils l'ont interprété à la lumière de l'esprit qui parcourt la Bible dans sa totalité. On appelle cette méthode de comprendre : Talmud. Les docteurs de Talmud devancèrent les scrupules des Modernes : dent pour dent - est une peine d'argent, une amende. Le passage relatif aux dommages matériels que la Bible exige pour la perte du bétail ne voisine pas pour rien avec le précepte du talion. Il invite à relire les versets relatifs aux blessures faites à l'homme, comme si la question des dommages devait l'emporter chez le juge sur la noble colère que suscite le méfait. La violence appelle la violence. Mais il faut arrêter cette réaction en chaîne. La justice est ainsi. Telle est du moins sa mission une fois que le mal est commis. L'humanité naît dans l'homme à mesure qu'il sait réduire les offenses mortelles à des litiges d'ordre civil, à mesure que punir se ramène à réparer ce qui est réparable et à rééduquer le méchant. Il ne faut pas à l'homme une justice sans passion seulement. Il nous faut une justice sans bourreau."

Emmanuel Lévinas, Difficile liberté (1963 et 1976), « La loi du Talion », Éd. le Livre de Poche, 1984, p. 207-209.



  "Oui, j'y voyais clair soudain : la plupart des gens s'adonnent au mirage d'une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L'une est aussi fausse que l'autre. La vérité se situe juste à l'opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation (et par la vengeance et par le pardon) sera tenu par l'oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés."

 

Milan Kundera, La plaisanterie, 1967, tr. fr. Marcel Aymonin, révisée par Claude Courtot et par l'auteur, Folio, 1988, p. 422.


 

    "Les sanctions, qui accompagnent les lois sans néanmoins en constituer l'essentiel, visent particulièrement les citoyens qui, sans refuser leur accord ou leur soutien, voudraient que des exceptions interviennent en leur faveur ; le voleur entend bien que le gouvernement protège les biens qu'il vient récemment de s'approprier. On a remarqué que, dans les premiers systèmes juridiques, il n'était pas question de sanctions. Le châtiment du contrevenant était l'exil, soit la mise hors la loi ; le criminel, en violant la loi, se plaçait hors de la communauté qu'elle avait instituée.

    Passerin d'Entrèves tenant compte de la complexité du droit, y compris le droit étatique, a précisé qu' « il existe certainement des règles qui sont "directives" plutôt qu' "impératives", qui sont "acceptées" plutôt qu'elles ne sont "imposées" et dont les "sanctions" ne consistent pas nécessairement dans la possibilité de l'usage de la force par un "souverain" ». Il a comparé ce genre de lois « aux règles d'un jeu, ou à celles d'un club, ou bien à celles de l'Église ». Et « si je m'y soumets, c'est parce que, pour moi, contrairement à d'autres parmi mes concitoyens, ces règles sont "valables"... ».

    Il me semble qu'il serait possible de pousser plus loin cette comparaison entre la loi et les « règles du jeu ». Car l'important n'est pas le fait que je me soumette volontairement à ces règles, ou que je reconnaisse leur validité théorique, mais que pratiquement je ne puisse pas prendre part au jeu sans m'y conformer ; l'acceptation de la règle résulte de mon désir de jouer, et les hommes n'existant qu'en groupe, ce désir de jouer équivaut à celui de vivre. Tout homme naît dans une communauté où existent des lois auxquelles il « obéit », en premier lieu parce qu'il n'y a pas pour lui d'autre façon de participer au grand jeu du monde. Nous pouvons, comme le révolutionnaire, souhaiter changer les règles du jeu, ou encore, comme le criminel, souhaiter qu'il y ait, pour nous, des exceptions ; mais les rejeter par principe n'a pas seulement le sens d'une « désobéissance » mais celui d'un refus de faire partie de la communauté humaine. Le fameux dilemme : ou la validité de la loi est absolue et requiert, pour sa légitimation, l'existence d'un législateur divin et immortel, ou elle n'est qu'un commandement, soutenu uniquement par la violence, monopole de l'État, est purement illusoire. Toutes les lois sont « directives » plutôt qu' « impératives ». Elles dirigent les rapports humains, comme les règles dirigent le cours du jeu. Et l'ultime garantie de leur validité réside dans l'ancienne maxime romaine : Pacta sunt servanda [Les traités doivent être respectés]."

 

 

Hannah Arendt, "Sur la violence", 1971, in Du mensonge à la violence, Appendices, XI, tr. Fr. Guy Durand, Pocket, 1994, p. 200-201.


 

    "Le temps qui émousse toutes choses, le temps qui travaille à l'usure du chagrin comme il travaille à l'érosion des montagnes, le temps qui favorise le pardon et l'oubli, le temps qui console, le temps liquidateur et cicatriseur n'atténue en rien la colossale hécatombe : au contraire il ne cesse d'en aviver l'horreur. Le vote du Parlement français énonce à bon droit un principe et, en quelque sorte, une impossibilité a priori : les crimes contre l'humanité sont imprescriptibles, c'est-à-dire ne peuvent pas être prescrits ; le temps n'a pas de prise sur eux. [...]
   Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C'est la détresse et c'est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d'être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le « miracle économique », le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n'est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort. Notre horreur pour ce que l'entendement à proprement parler ne peut concevoir étoufferait la pitié dès sa naissance... si l'accusé pouvait nous faire pitié. L'accusé ne peut jouer sur tous les tableaux à la fois : reprocher aux victimes leur ressentiment, revendiquer pour soi-même le patriotisme et les bonnes intentions, prétendre au pardon. Il faudrait choisir ! Il faudrait, pour prétendre au pardon, s'avouer coupable, sans réserves ni circonstances atténuantes. […]
    En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes. Alors nous nous tournons vers les brutes, et vers les amis de ces brutes, et nous leur disons : demandez pardon vous-mêmes aux petits enfants".

 

Vladimir Jankélévitch, L'imprescriptible. Pardonner ? Dans l'honneur et la dignité 1971, Seuil essais, 1996, p. 25-26, 50-51, 55.


    "L'atténuation de la sévérité générale au cours des derniers siècles est un phénomène bien connu des historiens du droit. Mais longtemps, il a été pris d'une manière globale comme un phénomène quantitatif : « moins de cruauté, moins de souffrance, plus de douceur, plus de respect, plus d'humanité ». En fait, ces modifications sont accompagnées d'un déplacement dans l'objet même de l'opération punitive [...]. Si ce n'est plus au corps que s'adresse la pénalité sous ses formes les plus sévères, sur qui établit-elle ses prises ? [...]. Puisque ce n'est plus le corps, c'est l'âme. À l'expiation qui fait rage sur le corps doit succéder un châtiment qui agisse en profondeur sur le coeur, la pensée, la volonté, les dispositions. Une fois pour toutes Mably a formulé le principe : « Que le châtiment, si je puis parler ainsi, frappe l'âme plutôt que le corps »."
 

Foucault, Surveiller, punir, 1975, Éditions Gallimard, col. Tel, p. 23-24. 

 

    "La question ne saurait être éludée de savoir en quel sens la sanction peut être dite due à la victime. La réponse paraît aller de soi : n'est-ce pas à la personne de chair et de sang, autant sinon plus qu'à la loi abstraite, que réparation est due ? Certes. Il reste toutefois à dire en quoi cette réparation se distingue encore de la vengeance. [...] Punir, n'est-ce pas pour l'essentiel et, d'une manière ou d'une autre, faire souffrir ? [...] La punition rétablit peut-être l'ordre ; elle ne rend pas la vie. Ces remarques désabusées invitent à mettre l'accent principal sur la signification morale de la sanction ; il faut revenir ici à ce qui a été dit plus haut [1] sur la parole qui dit le droit. Comme il a été suggéré en passant, la victime est reconnue publiquement comme être offensé et humilié. [...] Cette reconnaissance publique n'est pas rien : la société déclare le plaignant comme victime en déclarant l'accusé comme coupable. Mais la reconnaissance peut suivre un parcours plus intime, touchant à l'estime de soi. On peut dire ici que quelque chose est restauré, sous des noms aussi divers que l'honneur, la bonne réputation et, j'aime insister sur le terme, l'estime de soi, c'est-à-dire la dignité attachée à la qualité morale de la personne humaine. Peut-être est-il permis de faire un pas de plus et de suggérer que cette reconnaissance intime, touchant à l'estime de soi, est susceptible de contribuer au travail de deuil par lequel l'âme blessée se réconcilie avec elle-même, en intériorisant la figure de l'objet aimé perdu".


Paul Ricoeur, "L'imprescriptible" in La Mémoire, l'histoire, l'oubli, 2000, Paris, Éditions du Seuil, 1986. 

[1] Au cours du verdict concluant un procès.
 

Date de création : 04/07/2006 @ 13:59
Dernière modification : 30/05/2016 @ 14:33
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