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Texte à méditer :  Aucune philosophie n'a jamais pu mettre fin à la philosophie et pourtant c'est là le voeu secret de toute philosophie.   Georges Gusdorf
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Droit et force

  "ATHÉNA – Écoutez maintenant la loi que je fonde, citoyens d’Athènes, vous qui pour la première fois jugez un cas de sang versé. Ce conseil de juges subsistera toujours dans l’avenir chez le peuple d’Égée. Il siégera sur cette colline d’Arès, où les Amazones s’établirent et plantèrent leurs tentes, lorsque en haine de Thésée, elles apportèrent ici la guerre et fortifièrent de tours cette nouvelle ville contre les hautes tours de l’ancienne. Là elles sacrifièrent à Arès, d’où vint à ce rocher le nom d’Aréopage. Sur cette colline, le Respect et la Crainte, sa soeur, empêcheront les citoyens, la nuit comme le jour, de commettre des crimes, pourvu qu’ils n’altèrent point leurs lois. Si l’on souille une source limpide d’afflux impurs et de boue, on n’y trouvera plus de quoi boire. Ni anarchie, ni despotisme, telle est la règle que je conseille aux citoyens de pratiquer, de vénérer, et aussi de ne point bannir toute crainte de la ville; car quel mortel reste juste, s’il ne redoute rien ? Si vous révérez, comme vous le devez, ce pouvoir auguste, vous aurez là pour protéger votre pays et votre ville un rempart tel qu’il n’en est pas au monde, ni chez les Scythes ni sur le sol de Pélops. Incorruptible, vénérable, impitoyable, sentinelle éveillée pour garder la cité endormie, tel sera le tribunal que j’institue. Voilà les avis que j’ai longuement développés à l’intention des habitants de ma ville pour les jours à venir. Maintenant il faut vous lever, porter votre suffrage et trancher le procès, en respectant votre serment. J’ai dit."

 

Eschyle, Les Euménides, 458 av. J.-C., v. 682-711, tr. fr. Émile Chambry, GF, 1964, p. 226-227.



  "La loi est faite par les faibles et par le plus grand nombre. C'est donc par rapport à eux-mêmes et en vue de leur intérêt personnel qu'ils font la loi et qu'ils décident de l'éloge et du blâme. Pour effrayer les plus forts, les plus capables de l'emporter sur eux, et pour les empêcher de l'emporter en effet, ils racontent que toute supériorité est laide et injuste, et que l'injustice consiste essentiellement à vouloir s'élever au-dessus des autres : quant à eux, il leur suffit, j'imagine, d'être au niveau des autres, sans les valoir. Voilà pourquoi la loi déclare injuste et laide toute tentative pour dépasser le niveau commun, et c'est cela qu'on appelle l'injustice. Mais la nature elle-même, selon moi, nous prouve qu'en bonne justice celui qui vaut le plus doit l'emporter sur celui qui vaut le moins, le capable sur l'incapable. Elle nous montre partout, chez les animaux et chez les hommes, dans les cités et les familles, qu'il en est bien ainsi-que la marque du juste, c'est la domination du puissant sur le faible et sa supériorité admise. De quel droit, en effet, Xerxès vint-il porter la guerre dans la Grèce, ou son père chez les Scythes ? et combien de cas semblables on pourrait citer ? Mais tous ces gens-là agissent, à mon avis, selon la vraie nature du droit, et, par Zeus, selon la loi de la nature, bien que ce soit peut-être contraire à celle que nous établissons, nous, et selon laquelle nous façonnons les meilleurs et les plus vigoureux d'entre nous, les prenant en bas âge, comme des lionceaux, pour nous les asservir à force d'incantations et de momeries, en leur disant qu'il ne faut pas avoir plus que les autres et qu'en cela consiste le juste et le beau."

Platon, Gorgias 483 b – 484.

 

 

    "[…] revenons à la prééminence des armes sur les lettres, qui reste encore à prouver malgré les arguments avancés de part et d'autre. Du côté des lettres, on prétend que sans elles le métier des armes ne pourrait exister, car la guerre elle aussi est assujettie à des lois, et que les lois sont du domaine exclusif des lettres et des lettrés. À cela, les partisans des armes rétorquent que les lois ne pourraient se maintenir sans elles, car c'est avec les armes que les États sont défendus, les royaumes conservés, les villes gardées, la sécurité des chemins assurée, les mers purgées de corsaires ; bref, que sans leur secours, les États, les royaumes, les monarchies, les villes, les routes de terre et de mer seraient la proie du désordre et des excès qu'engendre la guerre, aussi longtemps qu'elle dure et qu'on la laisse user de ses privilèges et de ses violences."

 

Cervantès, Don Quichotte de la Manche, Première partie (1605), Chapitre XXXVIII, tr. fr. Aline Schulman, Points Seuil, p. 436.


"Le loup et l'agneau
 

La raison du plus fort est toujours la meilleure ;
Nous l'allons montrer tout à l'heure.
Un agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.
Un loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
Et que la faim en ces lieux attirait.
- Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
Dit cet animal plein de rage :
Tu seras châtié de ta témérité.
- Sire, répond l'agneau, que votre majesté
Ne se mette pas en colère ;
Mais plutôt qu'elle considère
Que je me vas désaltérant
Dans le courant,
Plus de vingt pas au-dessous d'elle ;
Et que par conséquent, en aucune façon,
Je ne puis troubler sa boisson.
- Tu la troubles ! reprit cette bête cruelle ;
Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
- Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né ?
Reprit l'agneau. Je tête encore ma mère.
- Si ce n'est toi, c'est donc ton frère !
- Je n'en ai point. - C'est donc quelqu'un des tiens ;
Car vous ne m'épargnez guère,
Vous, vos bergers et vos chiens.
On me l'a dit : il faut que je me venge.
Là-dessus, au fond des forêts,
Le loup l'emporte, et puis le mange,
Sans autre forme de procès."

 

La Fontaine, Fables, 1668, Le loup et l'agneau, Livre I.



  "Les monarchies les plus établies et les monarques les plus autorisés ne se soutiennent que par l'assemblage des armes et des lois ; et cet assemblage est si nécessaire que les unes ne se peuvent maintenir sans les autres. Les lois, sans le secours des armes, tombent dans le mépris ; les armes qui ne sont point modérées par les lois tombent bientôt dans l’anarchie. La république romaine ayant été anéantie par Jules César, la puissance dévolue par la force de ses armes à ses successeurs subsista autant de temps qu’ils purent eux-mêmes conserver l’autorité des lois. Aussitôt qu’elles perdirent leur force, celle des empereurs s’évanouit ; et elle s’évanouit par le moyen de ceux mêmes qui, s’étant rendus maîtres et de leur sceau et de leurs armes, par la faveur qu’ils avaient auprès d’eux, convertirent en leur propre substance celle de leurs maîtres, qu’ils sucèrent, pour ainsi parler, de ces lois anéanties. L’Empire romain mis à l’encan, et celui des Ottomans exposé tous les jours au cordeau, nous marquent, par des caractères bien sanglants, l’aveuglement de ceux qui ne font consister l’autorité que dans la force."

 

Cardinal de Retz, Mémoires, 1677, Oeuvres, Pléiade, 1984, p. 195.


 

  "Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit et l'obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe : Mais ne nous expliquera t-on jamais ce mot ? La force est une puissance physique ; je ne vois point quelle moralité peut résulter de ses effets. Céder à la force est un acte de nécessité, non de volonté ; c'est tout au plus un acte de prudence. En quel sens pourra-ce être un devoir ?
  Supposons un moment ce prétendu droit. Je dis qu'il n'en résulte qu'un galimatias inexplicable. Car sitôt que c'est la force qui fait le droit, l'effet change avec la cause ; toute force qui surmonte la première succède à son droit. Sitôt qu'on peut désobéir impunément on le peut légitimement, et puisque le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de faire en sorte qu'on soit le plus fort. Or qu'est-ce qu'un droit qui périt quand la force cesse ? S'il faut obéir par force on n'a pas besoin d'obéir par devoir, et si l'on n'est plus forcé d'obéir on n'y est plus obligé. On voit donc que ce mot de droit n'ajoute rien à la force ; il ne signifie ici rien du tout."

 
 
Rousseau, Contrat social, 1762, chapitre III (Du droit du plus fort).

 

 

    "Si le ressort du gouvernement populaire dans la paix est la vertu, le ressort du gouvernement populaire en révolution est à la fois la vertu et la terreur : la vertu, sans laquelle la terreur est funeste ; la terreur, sans laquelle la vertu est impuissante. La terreur n'est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible ; elle est donc une émanation de la vertu ; elle est moins un principe particulier, qu'une conséquence du principe général de la démocratie, appliqué aux plus pressants besoins de la patrie. On a dit que la terreur était le ressort du gouvernement despotique. Le vôtre ressemble-t-il donc au despotisme ? Oui, comme le glaive qui brille dans les mains des héros de la liberté, ressemble à celui dont les satellites de la tyrannie sont armés. Que le despote gouverne par la terreur ses sujets abrutis ; il a raison, comme despote : domptez par la terreur les ennemis de la liberté ; et vous aurez raison comme fondateurs de la République. Le gouvernement de la Révolution est le despotisme de la liberté contre la tyrannie. La force n'est-elle faite que pour protéger le crime, et n'est-ce pas pour frapper les têtes orgueilleuses que la foudre est destinée ?"

 

Robespierre, Discours et Rapports à la Convention, 1793, UGE 10/18.
 
    "Le droit, reposant sur des contrats entre égaux, dure autant que la puissance des contractants est égale ou comparable ; c'est la prudence qui a créé le droit, pour mettre un terme à la lutte et au gaspillage inutile entre forces comparables. Or, c'est un terme tout aussi définitif qui y est mis si l'une des parties est devenue plus faible que l'autre : la soumission intervient alors et le droit cesse, mais le résultat est le même que celui qui s'obtenait jusqu'alors par le droit. Car maintenant c'est la sagesse du dominateur qui lui conseille de ménager la force du vaincu et de ne pas la gaspiller sans profit ; et souvent, la situation du vaincu est plus favorable que ne l'était celle de l'égal. – Les conditions de droit sont donc des moyens provisoires que conseille la prudence, non pas des fins en soi."
 

Nietzsche, Humain, trop humain, 1878, II, Le voyageur et son ombre, art. 26, p. 193.


  "Dès qu'un contrat enferme quelque inégalité, vous soupçonnez aussitôt que ce contrat viole le droit. Vous vendez ; j'achète ; personne ne croira que le prix, fixé après débat et d'un commun accord, soit juste dans tous les cas ; si le vendeur est ivre tandis que l'acheteur est maître de son jugement, si l'un des deux est très riche et l'autre très pauvre, si le vendeur est en concurrence avec d'autres vendeurs tandis que l'acheteur est seul à vouloir acheter, si le vendeur ignore la nature de ce qu'il vend, livre rare ou tableau de maître, tandis que l'acheteur la connaît, dans tous les cas de ce genre, je dirai que le prix payé est un prix d'occasion . Pourquoi ? Parce qu'il n'y avait pas égalité entre les parties. Qu'est-ce qu'un prix juste ? C'est un prix de marché public. Et pourquoi ? Parce que, dans le marché public, par la discussion publique des prix, l'acheteur et le vendeur se trouvent bientôt également instruits sur ce qu'ils veulent vendre ou acheter. Un marché, c'est un lieu de libre discussion. Un tout petit enfant, qui connaît mal l'utilité relative des choses, et qui ne règle le prix que sur son désir présent, un tout petit enfant sera l'égal de l'acheteur le plus avisé, si seulement plusieurs marchands offrent publiquement à plusieurs acheteurs la chose que le petit enfant désire. Je n'en demande pas plus. Le droit règne là où le petit enfant, qui tient son sou dans sa main et regarde avidement les objets étalés, se trouve l'égal de la plus rusée ménagère. On voit bien ici comment l'état de droit s'opposera au libre jeu de la force. Si nous laissons agir les puissances, l'enfant sera certainement trompé ; même si on ne lui prend pas son sou par la force brutale, on lui fera croire sans peine qu'il faut échanger un vieux sou contre un centime neuf. C'est contre l'inégalité que le droit a été inventé. Et les lois justes sont celles qui s'ingénient à faire que les hommes, les femmes, les enfants, les malades, les ignorants soient tous égaux. Ceux qui disent, contre le droit, que l'inégalité est dans la nature des choses, disent donc des pauvretés. "

 

Alain, Propos sur les pouvoirs (18 octobre 1907), Folio essais, 1985, p. 307-308.


 

 
    "La force semble l'injustice même ; mais on parlerait mieux en disant que la force est étrangère à la justice ; car on ne dit pas qu'un loup est injuste. Toutefois le loup de la fable est injuste, car il veut être approuvé ; ici se montre l'injustice, qui serait donc une prétention d'esprit. Le loup voudrait que le mouton n'ait rien à répondre, ou tout au moins rien qu'un arbitre permette ; et l'arbitre, c'est le loup lui-même. Ici les mots nous avertissent assez : il est clair que la justice relève du jugement et que le succès n'y fait rien. Rendre justice, c'est juger. Plaider, c'est argumenter. Peser des raisons, non des forces. La première justice est donc une investigation d'esprit et un examen des raisons. Le parti pris est par lui-même injustice ; et même celui qui se trouve favorisé, et qui de plus croit avoir raison, ne croira jamais qu'on lui a rendu bonne justice à lui tant qu'on n'a pas fait justice à l'autre, en examinant aussi ses raisons de bonne foi ; de bonne foi, j'entends en leur cherchant toute la force possible, ce que l'institution des avocats réalise passa­blement."

 

Alain, Eléments de philosophie, 1916, VI, 4.



    "Où donc la justice ? En ceci que le jugement ne résulte point des forces, mais d'un débat libre, devant un arbitre qui n'a point d'intérêts dans le jeu. Cette condition suffit, et elle doit suffire parce que les conflits entre les droits sont obscurs et difficiles. Ce qui est juste, c'est d'accepter d'avance l'arbitrage ; non pas l'arbitrage juste, mais l'arbitrage. L'acte juridique essentiel consiste en ceci que l'on renonce solennellement à soutenir son droit par la force. Ainsi ce n'est pas la paix qui est par le droit ; car, par le droit, à cause des apparences du droit, et encore illuminées par les passions, c'est la guerre qui sera, la guerre sainte ; et toute guerre est sainte. Au contraire c'est le droit qui sera par la paix, attendu que l'ordre du droit suppose une déclaration préalable de paix, avant l'arbitrage, pendant l'arbitrage, et après l'arbitrage, et que l'on soit content ou non. Voilà ce que c'est qu'un homme pacifique. Mais l'homme dangereux est celui qui veut la paix par le droit, disant qu'il n'usera point de la force, et qu'il le jure, pourvu que son droit soit reconnu. Cela promet de beaux jours."


Alain, Propos, 18 avril 1923, t. I, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1956, pp. 484-485.

  "La vie en commun ne devient possible que lorsqu'une pluralité parvient à former un groupement plus puissant que ne l'est lui-même chacun de ses membres, et à maintenir une force cohésion en face de tout individu pris en particulier. La puissance de cette communauté en tant que "Droit" s'oppose alors à celle de l'individu, flétrie du nom de force brutale. En opérant cette substitution de la puissance collective à la force individuelle, la civilisation fait un pas décisif. Son caractère essentiel réside en ceci que les membres de la communauté limitent leurs possibilités de plaisir alors que l'individu isolé ignorait toute restriction de ce genre.

  Ainsi donc la prochaine exigence culturelle est celle de la "justice", soit l'assurance que l'ordre légal désormais établi ne sera jamais violé au profit d'un seul."

 

Freud, Le Malaise dans la culture, 1929.

 

  "Un autre caractère distinctif commun aux ordres sociaux que l'on appelle droits, est que ce sont des ordres de contrainte, cette dernière expression voulant dire qu'ils réagissent par un acte de contrainte à certaines circonstances considérées comme indésirables parce que socialement nuisibles, en particulier à des faits de comportement humain de cette nature. Par acte de contrainte, on entend un mal - tel que retrait de la vie, de la santé, de la liberté, de biens économiques et autres - qui doit être infligé à celui qu'il atteindra, même contre son gré, et, si besoin est, en employant la force physique. Enfin, quand on dit que les actes de contrainte qui jouent le rôle de sanctions infligent un mal à ceux qui les subissent, c'est en se référant au sentiment très général qu'ils en éprouvent. Il peut se rencontrer des exceptions à ce sentiment - l'auteur d'un crime souhaitera parfois, par repentir, de souffrir la peine établie par l'ordre juridique, qu'il ressentira donc comme un bien ; ou encore un individu commettra un délit afin de se voir infliger la peine de prison qui y est attachée, parce que celle-ci lui assure un temps gîte et nourriture. Mais ce ne sont là que des cas très exceptionnels. On peut admettre que normalement les actes de contrainte qui jouent le rôle de sanction sont ressentis par leurs sujets passifs comme des maux.
  Voilà donc en quel sens les ordres sociaux considérés comme des ordres juridiques sont des ordres de contrainte de la conduite humaine. Ils prescrivent certaines conduites humaines en attachant aux conduites opposées des actes de contrainte qui sont dirigés contre ceux qui les adopteraient (ou contre leurs proches). En d'autres termes, ils donnent à de certains individus le pouvoir de diriger contre d'autres individus, à titre de sanctions, des actes de contrainte."
 
Hans Kelsen, Théorie pure du droit, Dalloz, trad.Eisenman, 1962, p. 46.

 

    "D'une façon générale, la vie politique est placée sous le signe de la contrainte, celle-ci étant la manifestation spécifique de la force publique sans laquelle il n'y aurait non seulement pas d'ordre, mais non plus d'État. Du fait que tout État est contrainte, puisqu'il repose sur le présupposé du commandement et de l'obéissance, la force est inévitablement le moyen essentiel du politique et appartient à son essence. Cela ne veut cependant pas dire qu'elle constitue toute l'unité politique ni même qu'elle est l'unique moyen de son autorité, car l'État est aussi une organisation juridique, surtout de nos jours où, sous l'influence de la rationalisation croissante de la vie en général, la légalité tend à modérer les interventions directes de la force. Néanmoins, pour capitale que soit la rationalisation légaliste [1] dans les sociétés modernes, lorsqu'un conflit surgit à l'intérieur d'un système de légalité et que les adversaires refusent tout compromis, il ne reste que la force pour trancher en dernier ressort. Non pas que celle-ci serait une fin en soi ni que l'État n'existerait que pour appliquer la force pour elle-même ; elle est au service de l'ordre et du respect des mœurs, des coutumes, des institutions, des normes et autres structures juridiques. À coup sûr, il n'y a de concorde [2] possible sans règles, conventions ou lois communes et valables pour tous les membres, donc pas d'ordre sans droit (quelle que soit sa nature : coutumier ou écrit). L'État apparaît ainsi comme étant l'instrument de la manifestation du droit, soit qu'il consacre des coutumes déjà existantes, soit qu'il promulgue des lois nouvelles. Toutefois, sans la contrainte et la possibilité d'appliquer des sanctions à ceux qui contreviennent aux prescriptions et aux lois, l'ordre ne pourrait être maintenu longtemps."

Julien Freund, L'essence du politique, 1966, Éd. Sirey.
 

[1] Rationalisation légaliste : organisation selon des lois.
[2] Concorde : accord, paix.

 

    "Le pouvoir politique ne commence pas quand cesse la guerre. L'organisation, la structure juridique du pouvoir, des États, des monarchies, des sociétés a son principe là où cesse le bruit des armes. La guerre n'est pas conjurée. D'abord, bien sûr, la guerre a présidé à la naissance des États : le droit, la paix, les lois sont nés dans le sang et la boue des batailles. Mais par là il ne faut pas entendre des batailles idéales, des rivalités telles que les imaginent les philosophes ou les juristes : il ne s'agit pas d'une sorte de sauvagerie théorique [1]. La loi ne naît pas de la nature, auprès des sources que fréquentent les premiers bergers ; la loi naît des batailles réelles, des victoires, des massacres, des conquêtes qui ont leur date et leur héros d'horreur ; la loi naît des villes incendiées, des terres ravagées ; elle naît avec les fameux innocents qui agonisent dans le jour qui se lève.

  Mais cela ne veut pas dire que la société, la loi et l'État soient comme l'armistice dans ces guerres, ou la sanction [2] définitive des victoires. La loi n'est pas pacification, car sous la loi, la guerre continue à faire rage à l'intérieur de tous les mécanismes de pouvoir, même les plus réguliers. C'est la guerre qui est le moteur des institutions et de l'ordre : la paix, dans le moindre de ses rouages, fait sourdement la guerre. Autrement dit, il faut déchiffrer la guerre sous la paix : la guerre, c'est le chiffre. Nous sommes donc en guerre entière, continûment et en permanence, et c'est ce front de bataille qui place chacun de nous dans un camp ou un autre. Il n'y a pas de sujet neutre. On est forcément l'adversaire de quelqu'un."

 

Michel Foucault, "Il faut défendre la société", Cours au collège de France (21 janvier 1976), Éd. du Seuil/Gallimard, coll. Hautes Études, 1997.


[1] Sauvagerie théorique : l'auteur fait allusion aux juristes et philosophes qui, à partir du XVIIe siècle, proposent une théorie du droit naturel selon laquelle un état de nature conflictuel entre des hommes non civilisés et libres a précédé la mise en place de la société civile et des lois.

[2] Sanction : résultat.

 

Date de création : 10/07/2006 @ 19:20
Dernière modification : 20/11/2018 @ 17:38
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