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Texte à méditer :   Les vraies révolutions sont lentes et elles ne sont jamais sanglantes.   Jean Anouilh
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Hors des sentiers battus
Pourquoi des lois ?

  "Il est indispensable aux hommes de se donner des lois et de vivre conformément à ces lois ; autrement, il n’y a aucune différence entre eux et les animaux qui, sous tous les rapports, sont les plus sauvages. Et voici quelle en est la raison : Il n’y a absolument pas d’homme qui naisse avec une aptitude naturelle, aussi bien à discerner par la pensée ce qui est avantageux pour l’humanité en vue de l’organisation politique, que, une fois cela discerné, à posséder constamment la possibilité comme la volonté de réaliser dans la pratique ce qui vaut le mieux [...].
  Tout au contraire, la mortelle nature poussera constamment l’homme à la convoitise de plus avoir et à l’activité égoïste ; cette nature, qui fuit déraisonnablement la peine, qui déraisonnablement poursuit le plaisir, se fera de l’une et de l’autre de ces deux choses un écran en avant de ce qui est le plus juste et le meilleur ; produisant ainsi l’obscurité en elle-même, elle finira par emplir de tous les maux, à la fois elle-même et l’État dans son ensemble.
  Bien entendu, si un jour il naissait un homme qui, en vertu d’une grâce divine, posséderait de nature la capacité d’unir l’une à l’autre les deux conditions dont j’ai parlé, il n’aurait nul besoin de lois pour régir sa conduite personnelle : il n’y a en effet, ni loi, ni règlement quelconque qui ait une puissance supérieure à celle du savoir, et il n’est pas permis non plus de soumettre l’intelligence à quoi que ce soit, encore moins d’en faire une esclave, elle à qui appartient au contraire une légitime autorité sur toutes choses".


Platon, Les Lois, livre IX, 874e, trad. A. Diès et E. des Places, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1951-1956.
 

  "Il est, décidément, indispensable aux hommes de se donner des lois et de vivre conformément à ces lois ; autrement, il n'y a aucune différence entre eux et les animaux qui, sous tous les rapports, sont les plus sauvages. Et voici quelle en est la raison : il n'y a absolument pas d'homme qui naisse avec une aptitude naturelle, aussi bien à discerner par la pensée ce qui est avantageux pour l'humanité en vue de l'organisation politique, que, une fois cela discerné, à posséder constamment la possibilité comme la volonté de réaliser dans la pratique ce qui vaut le mieux. En premier lieu, il est difficile en effet de reconnaître la nécessité, pour un art politique vrai, de se préoccuper, non pas de l'intérêt individuel, mais de l'intérêt commun, car l'intérêt commun fait la cohésion des Etats, tandis que l'intérêt individuel les désagrège brutalement ; difficile en outre de reconnaître que l'avantage, à la fois de l'intérêt commun et de l'intérêt individuel, de tous les deux ensemble, est que l'on mette en belle condition ce qui est d'intérêt commun, plutôt que ce qui est d'intérêt individuel.
  En second lieu, à supposer que, d'aventure, on ait acquis dans les conditions scientifiques voulues la connaissance de cette nécessité naturelle ; à supposer en outre de cela, que dans l'Etat, on soit investi d'une souveraineté absolue et qui n'ait point de comptes à rendre, il ne serait jamais possible que l'on demeurât toujours fidèle à cette conviction, c'est-à-dire que, tout au long de la vie, on entretînt à la place maîtresse l'intérêt commun, et l'intérêt individuel en état de subordination à l'égard de l'intérêt commun. Tout au contraire, la mortelle nature poussera constamment l'homme à la convoitise du plus avoir et à l'activité égoïste ; cette nature qui fuit déraisonnablement la peine, qui déraisonnablement poursuit le plaisir, se fera de l'une et de l'autre de ces deux choses un écran en avant de ce qui est le plus juste et le meilleur ; produisant ainsi l'obscurité en elle-même, elle finira par emplir de tous les maux, à la fois elle-même et l'État dans son ensemble.

  Bien entendu, si un jour il naissait un homme qui, en vertu d'une grâce divine, posséderait de nature la capacité d'unir l'une à l'autre les deux conditions dont j'ai parlé, il n'aurait nul besoin de lois pour régir sa conduite personnelle : il n'y a, en effet, ni loi, ni règlement quelconque qui ait une puissance supérieure à celle du savoir, et il n'est pas permis non plus de soumettre l'intelligence à quoi que ce soit, encore moins d'en faire une esclave, elle à qui appartient au contraire une légitime autorité sur toutes choses : à cette condition précise toutefois qu'elle soit une intelligence authentique, une intelligence réellement libre en conformité de sa nature.
  Mais c'est un fait que nulle part il n'en est du tout ainsi sinon dans une mesure bien restreinte. Voilà donc pourquoi c'est l'alternative de second rang qu'il faut choisir, celle de la réglementation et de la loi, lesquelles ont assurément une vision de ce qui est ordinaire et fixent sur lui leur regard, mais qui sont impuissants à faire de même à l'égard de tout."

 

Platon, Les Lois, IX, 875a-d, tr. fr. Léon Robin, Pléiade, 1950.


 

 

    "Toute loi, avons-nous dit, vise l'intérêt commun des hommes, et c'est seulement dans cette mesure qu'elle acquiert force et valeur de loi. Dans la mesure, au contraire, où elle ne réalise pas ce but, elle perd sa force d'obligation […]. Or, il arrive fréquemment qu'une disposition légale utile à observer pour le bien public en règle générale devienne, en certains cas, extrêmement nuisible. Car le législateur, ne pouvant envisager tous les cas particuliers, rédige la loi en fonction de ce qui se présente le plus souvent, portant son attention sur l'utilité commune. C'est pourquoi s'il surgit un cas où l'observation de telle loi soit préjudiciable au bien commun, celle-ci ne doit plus être observée.

    Ainsi à supposer que dans une ville assiégé on promulgue la loi que les portes doivent demeurer closes, c'est évidemment utile au bien public, en règle générale ; mais s'il arrive que les ennemis poursuivent des citoyens dont dépend le salut de la cité, il serait très préjudiciable à cette ville de ne pas leur ouvrir ses portes. Et par conséquent dans une telle occurrence, il faudrait ouvrir les portes, malgré les termes de la loi, afin de sauvegarder l'intérêt général que le législateur a en vue."
 

Thomas d'Aquin, Somme théologique (1266-1274), II, 2, trad. A. Lemonnyer O. P., Paris, Éditions Desclée et Brouwer et Le Cerf, 1955.

 

    "Tous les écrivains qui se sont occupés de politique (et l'histoire est remplie d'exemples qui les appuient) [...] s'accordent à dire que quiconque veut fonder un État et lui donner des lois, doit supposer d'avance les hommes méchants, et toujours prêts à montrer leur méchanceté toutes les fois qu'ils en trouveront l'occasion. Si ce penchant demeure caché pour un temps, il faut l'attribuer à quelque raison qu'on ne connaît point, et croire qu'il n'a pas eu l'occasion de se montrer ; mais le temps qui, comme on dit, est le père de toute vérité, le met ensuite au grand jour. [...] Les hommes ne font le bien que forcément ; mais [...] dès qu'ils ont le choix et la liberté de commettre le mal avec impunité, ils ne manquent de porter partout la turbulence et le désordre.
    C'est ce qui fait dire que la pauvreté et le besoin rendent les hommes industrieux [1] et que les lois font les gens de bien. Là où le bien vient à régner naturellement et sans la loi, on peut se passer de loi ; mais dès que viennent à expirer les moeurs de l'âge d'or [2], la loi devient nécessaire".

Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre 1er (1513-1520), Éd. Gallimard, trad. T. Giraudet revue par E. Barincou.

[1] Industrieux : habiles.
[2] Âge d'or : époque heureuse d'une civilisation.


 

    "C'est au souverain qu'appartient le soin de produire de bonnes lois. Mais qu'est-ce qu'une bonne loi ? Par bonne loi, je n'entends pas une loi juste, car aucune loi ne peut être injuste. La loi est faite par la puissance souveraine, et tout ce qui est fait par cette puissance l'est par un mandat de chaque individu du peuple et lui appartient ; or, rien de ce que tout le monde obtient ainsi ne peut être dit injuste. Il en est des lois de l'État comme des lois du jeu : ce sur quoi les joueurs agréent n'est injuste pour aucun d'entre eux. Une bonne loi est celle qui est nécessaire au bien du peuple et claire.
    En effet, l'utilité des lois (qui ne sont que des règles autorisées) n'est pas d'empêcher les gens d'agir volontairement, mais de les guider dans leur mouvement de sorte qu'ils ne causent pas de tort à eux-mêmes par l'impétuosité de leurs propres désirs, leur hardiesse et leur absence de jugement. C'est ainsi qu'il y a des haies, non pour arrêter les voyageurs, mais pour qu'ils restent sur la route. Donc, une loi qui n'est pas nécessaire, puisqu'elle n'a pas la vraie fin d'une loi, n'est pas bonne. […]
    La clarté ne consiste pas tant dans les mots de la loi en eux-mêmes, comme dans l'énoncé des causes et des motifs pour lesquels elle a été faite. Il s'agit de cette clarté qui nous montre la signification donnée par le législateur ; or, si l'on sait ce que signifie le législateur, la loi est plus facilement comprise avec peu de mots qu'avec beaucoup. Tous les mots, en effet, sont sujets à l'ambiguïté, de plus, cela semble impliquer (à cause d'une trop grande précision) que quiconque peut échapper aux mots est hors de portée de la loi. Telle est la cause de nombreux procès inutiles. Quand je considère, en effet, combien les lois dans l'antiquité étaient brèves, et de quelle manière elles s'agrandissent encore progressivement, je crois voir une lutte entre les rédacteurs de la loi et les plaideurs, les premiers cherchant à enfermer les derniers, et les derniers cherchant à échapper aux premiers – et que ce sont les plaideurs qui gagnent. Il appartient donc à la charge du législateur (c'est-à-dire, dans tous les États, le représentant suprême, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une assemblée) de faire en sorte que la raison pour laquelle la loi a été produite soit claire et que le corps même de la loi soit aussi bref que possible, bien qu'énoncé en des termes appropriés et significatifs".

Thomas Hobbes, Léviathan, 1651, Livre II, § 30, tr. G. Mairet, Folio essais, p. 509-511.


 
 "Qu'est-ce qu'une bonne loi ? Par bonne loi, je n'entends pas une loi juste, car aucune loi ne peut être injuste. La loi est faite par le pouvoir souverain, et tout ce qui est fait par ce pouvoir est sûr, et approuvé par tout un chacun parmi le peuple. Et ce que tout homme veut, nul ne saurait le dire injuste. Il en est des lois de la communauté politique comme des lois du jeu : ce sur quoi les joueurs se sont mis d'accord ne saurait être une injustice pour aucun d'eux. Une bonne loi est celle qui est à la fois nécessaire au bien du peuple et facile à comprendre.
 En effet, le rôle des lois, qui ne sont que des règles revêtues d'une autorité, n'est pas d'empêcher toute action volontaire, mais de diriger et de contenir les mouvements des gens, de manière qu'ils ne se nuisent pas à eux-mêmes par l'impétuosité[1] de leurs désirs, leur empressement ou leur aveuglement ; comme on dresse des haies, non pas pour arrêter les voyageurs, mais pour les maintenir sur le chemin. C'est pourquoi une loi qui n'est pas nécessaire, c'est-à-dire qui ne satisfait pas à ce à quoi vise une loi, n'est pas bonne."

Thomas Hobbes, Léviathan, 1651, Livre II, § 30.
  
Pour expliquer ce texte, vous répondrez aux questions suivantes, qui sont destinées principalement à guider votre rédaction. Elles ne sont pas indépendantes les unes des autres et demandent que le texte soit d'abord étudié dans son ensemble.
 
1. Formulez la thèse de ce texte et montrez comment elle est établie.
2. a) Expliquez : « Il en est des lois de la communauté politique comme des lois du jeu ».
b) Expliquez : « Une bonne loi est celle qui est à la fois nécessaire au bien du peuple et facile à comprendre. »
c) Expliquez : « comme on dresse des haies, non pas pour arrêter les voyageurs, mais pour les maintenir sur le chemin. »
 3. Le rôle des lois est-il seulement d'empêcher les hommes de se nuire à eux-mêmes ?


[1] Impétuosité : ardeur, fougue, violence.


"Un gouvernement sans lois établies et stables ne saurait s'accorder avec les fins de la société et du gouvernement. En effet, les hommes quitteraient-ils la liberté de l'état de nature pour se soumettre à un gouvernement dans lequel leurs vies, leurs libertés, leur repos, leurs biens ne seraient point en sûreté ? On ne saurait supposer qu'ils aient l'intention, ni même le droit de donner à un homme, ou à plusieurs, un pouvoir absolu et arbitraire sur leurs personnes et sur leurs biens, et de permettre au magistrat ou au prince de faire, à leur égard, tout ce qu'il voudra, par une volonté arbitraire et sans bornes [...]
  Donc, dans tous les États, le pouvoir de ceux qui gouvernent doit être exercé selon des lois publiées et reçues, non par des arrêts faits sur-le-champ, et par des résolutions arbitraires : car autrement, on se trouverait dans un plus triste et plus dangereux état que n'est l'état de nature, si l'on avait armé du pouvoir réuni de toute une multitude, une personne, ou un certain nombre de personnes, afin qu'elles se fissent obéir selon leur plaisir, sans garder aucunes bornes, et conformément aux décrets arbitraires de la première pensée qui leur viendrait, sans avoir jusqu'alors donné à connaître leur volonté, ni observé aucunes règles qui pussent justifier leurs actions. Tout le pouvoir d'un gouvernement n'étant établi que pour le bien de la société, comme il ne saurait, par cette raison, être arbitraire et être exercé suivant le bon plaisir, aussi doit-il être exercé suivant les lois établies et connues ; en sorte que le peuple puisse connaître son devoir, et être en sûreté à l'ombre de ces lois."

 

John Locke, Traité du gouvernement civil, 1690, Chapitre XI, § 137, tr. fr. David Mazel, GF, 1992, p. 245-246.



  "Une querelle patriotique survint entre les hommes. […] On convoqua les deux camps et l'orateur montra combien il était nécessaire pour eux de vivre en parfaite unité, puisqu'ils avaient le monde entier pour ennemi. [...]
  Le lendemain, tout le monde se rassembla et les trois capitaines proposèrent d'instituer une espèce de gouvernement, comme l'exigeait leur sécurité. Où il n'existe pas de lois coercitives, les plus faibles sont toujours les victimes et tout tend nécessairement à la confusion. Les hommes sont les jouets de passions qui leur cachent la justice et les rendent toujours partiaux en faveur de leurs intérêts : il leur fallait soumettre les conflits possibles à des personnes calmes et indépendantes capables d'examiner avec sang-froid et de juger selon la raison et l'équité ; [...] ils demandaient aux hommes de se répartir par dix et d'élire, par groupe, un représentant à l'assemblée constituante chargée de voter des lois saines dans l'intérêt public ; le trésor et le bétail qu'ils détenaient devaient être équitablement répartis et les terres annexées dorénavant seraient tenues pour propriété inaliénable. [...]
  Aux députés réunis, Caraccioli [1], chargé d'ouvrir la session, fit l'éloge de l'ordre et montra qu'il fallait déposer le pouvoir suprême entre les mains d'un chef à qui incomberait de récompenser les actions braves et vertueuses [...]. Ce pouvoir, néanmoins ne serait pas conféré à vie, ni à titre héréditaire : on le limiterait à une durée de trois ans, au terme duquel la république ferait un nouveau choix ou confirmerait l'ancien ; de cette manière, les hommes les plus compétents se relaieraient aux affaires et, leur pouvoir étant bref, nul ne serait tenté d'en abuser."

 

 
Daniel Defoe, Libertalia, une utopie pirate, 1724.

[1] Caraccioli est l'un des trois capitaines de Libertalia.


 

  "Les lois sont les conditions sous lesquelles des hommes indépendants et isolés s’unirent en société. Fatigués de vivre dans un état de guerre continuel et dans une liberté rendue inutile par l'incertitude de la conserver, ils sacrifièrent une partie de cette liberté pour jouir du reste avec plus de sûreté et de tranquillité. La somme de toutes ces portions de liberté sacrifiées au bien commun forme la souveraineté d’une nation, et le souverain en est le dépositaire et l’administrateur légitime. Mais il ne suffisait pas de constituer ce dépôt, il fallait encore le défendre contre les usurpations de chaque individu en particulier, car l'homme cherche toujours à prélever sur la masse commune non seulement la part qui lui revient, mais à s’approprier en outre celle des autres. Il fallait des moyens sensibles pour empêcher cet esprit despotique de replonger dans l’ancien chaos les lois de la société. Ces moyens sensibles sont les peines établies contre ceux qui enfreignent les lois. Je dis des moyens sensibles, parce que l'expérience a démontré que la multitude n'adopte pas d'elle-même des règles stables de conduite et qu'il faut, pour l'écarter du principe général de dissociation qu'on observe dans l'univers physique et moral, des moyens qui frappent immédiatement les sens et se présentent constamment à l'esprit pour contrebalancer les fortes impressions des passions individuelles s'opposant à l'intérêt général. Ni l'éloquence, ni les déclamations, ni même les vérités les plus sublimes ne suffisent à réfréner longtemps des passions excitées par les tentations de la réalité présente."

 

Cesare Beccaria, Des délits et des peines, 1764, § II, tr. Maurice Chevallier, GF, p. 61-62.


 

  "Presque toujours encore, les lois du gouvernement nous servent de boussole pour distinguer le juste de l'injuste ; nous disons : la loi défend telle action, donc elle est injuste. Il est impossible de voir rien de plus trompeur que cette manière de juger, car la loi est dirigée sur l'intérêt général : or, rien n'est plus en contradiction avec l'intérêt général que l'intérêt particulier, et rien n'est, en même temps, plus juste que l'intérêt particulier. Donc, rien de moins juste que la loi qui sacrifie tous les intérêts particuliers à l'intérêt général. Mais l'homme, dit-on, veut vivre en société ; il faut donc pour cela qu'il sacrifie une portion de sa félicité particulière à la félicité publique. Soit ; mais comment voulez-vous qu'il ait fait un tel pacte, sans être sûr de retirer au moins autant qu'il donne ? Or, il ne retire rien du pacte qu'il fait, en consentant aux lois ; car vous le grevez infiniment plus que vous ne le satisfaites, et pour une occasion où la loi le garantit, il en est mille où elle le gêne : donc il ne devait pas consentir aux lois, ou les faire infiniment plus douces. Les lois n'ont servi qu'à reculer l'anéantissement des préjugés, qu'à nous enchaîner plus longtemps sous le joug honteux de l'erreur ; la loi est un frein que l'homme a donné à l'homme, quand il a vu la facilité avec laquelle il franchissait tous les autres : et comment, d'après cela, a-t-il pu croire que ce frein suppléant pourrait jamais servir à quelque chose ? Il est des punitions pour le coupable : soit, je vois à cela des cruautés, mais aucuns moyens de rendre l'homme meilleur, et ce n'est, ce me semble, qu'à cela qu'il fallait travailler. On échappe tant qu'on veut, d'ailleurs, à ces punitions, et cette certitude encourage l'âme de celui qui a tout franchi. Eh ! convainquons-nous-en donc une bonne fois, les lois ne sont qu'inutiles et dangereuses ; leur seul objet est de multiplier les crimes ou de les faire commettre en sûreté, par le secret où elles contraignent. Sans les lois et les religions, on n'imagine pas le degré de gloire et de grandeur où seraient aujourd'hui les connaissances humaines ; il est inouï comme ces indignes freins ont retardé les progrès : telle est la seule obligation que l'on leur ait. On ose déclamer contre les passions, on ose les enchaîner par des lois ; mais que l'on compare les unes et les autres ; que l'on voie qui, des passions ou des lois, a fait le plus de bien aux hommes. Qui doute, comme le dit Helvétius, que les passions ne soient dans le moral ce qu'est le mouvement dans le physique ? Ce n'est qu'aux passions fortes que sont dues l'invention et les merveilles des arts ; elles doivent être regardées, poursuivit le même auteur, comme le germe productif de l'esprit et le ressort puissant des grandes actions. Les individus qui ne sont pas animés de passions fortes ne sont que des êtres médiocres. Il n'y aura jamais que les grandes passions qui pourront enfanter de grands hommes ; on devient stupide dès qu'on n'est plus passionné, ou dès qu'on cesse de l'être. Ces bases établies, je me demande de quel danger ne sont donc point des lois qui gênent les passions ? Que l'on compare les siècles d'anarchie avec ceux où les lois ont été le plus en vigueur, dans tel gouvernement que l'on voudra : on se convaincra facilement que ce n'est que dans cet instant du silence des lois, qu'ont éclaté les plus grandes actions. Reprennent-elles leur despotisme, une dangereuse léthargie assoupit l'âme de tous les hommes ; et si l'on ne voit plus de vices, à peine découvre-t-on une vertu : les ressorts se rouillent, et les révolutions se préparent.
  -  Mais, interrompit Olympe, vous ne voudriez donc plus de lois dans un empire ?

  - Non. Rendus à l'état de nature, les hommes, je le soutiens, seraient plus heureux qu'ils ne peuvent l'être sous le joug absurde des lois. Je ne veux pas que l'homme renonce à aucune portion de sa force et de sa puissance. Il n'a nullement besoin des lois pour se faire justice ; la nature a placé dans lui l'instinct et l'énergie nécessaire pour se la procurer lui-même ; et celle qu'il se fera sera toujours plus prompte et plus active que celle qu'il peut espérer de la main langoureuse de l'homme, parce que, dans l'acte de cette justice, il ne considérera que son propre intérêt et la lésion qu'il aura reçue, au lieu que les lois d'un peuple ne sont jamais que la masse et le résultat des intérêts de tous les législateurs qui ont coopéré à l'érection de ces lois.
  - Mais vous serez opprimé, sans les lois.
  - Que m'importe d'être opprimé, si j'ai le droit de le rendre ? J'aime mieux être opprimé par mon voisin, que je puis opprimer à mon tour, que de l'être par la loi, contre laquelle je n'ai nulle puissance. Les passions de mon voisin sont infiniment moins à craindre que l'injustice de la loi, car les passions de ce voisin sont contenues par les miennes, au lieu que rien n'arrête, rien ne contraint les injustices de la loi. Tous les défauts de l'homme appartiennent à la nature ; il ne peut y avoir, d'après cela, de meilleures lois que celles de la nature ; car il n'appartient à aucun homme de réprimer ce qui vient de la nature. Or, la nature n'a point fait de lois ; elle n'en imprime qu'une seule au cœur de tous les hommes : c'est de nous satisfaire, de ne rien refuser à nos passions, quelque chose qu'il puisse en coûter aux autres. Ne vous avisez donc point de gêner les impulsions de cette loi universelle, quels que puissent en être les effets ; vous n'avez pas le droit de les arrêter ; laissez ce soin à celui qu'elles outrageront ; si elles le blessent, il saura bien les réprimer. Les hommes qui crurent que, de la nécessité de se rapprocher dérivait celle de se faire des lois, tombèrent dans la plus lourde erreur ; ils n'avaient pas plus besoin de lois, réunis qu'isolés. Un glaive universel de justice est inutile : ce glaive est naturellement dans les mains de tout le monde.
  - Mais chacun ne s'en servira pas à propos, et l'iniquité deviendra générale...
  - Cela est impossible, jamais Pierre ne sera injuste envers Paul, quand il saura que Paul peut à l'instant se venger de son injustice ; mais il le deviendra, s'il sait qu'il n'a plus à craindre que des lois qu'il peut éluder, ou auxquelles il peut se soustraire. Je vais plus loin, je vous accorde que sans lois, la somme des crimes s'étendît, que sans lois, l'univers ne fût plus qu'un volcan dont d'exécrables forfaits jailliraient à chaque minute : il y aurait encore moins d'inconvénients dans cet état de lésions perpétuelles ; il y en aurait beaucoup moins, sans doute, que sous l'empire des lois, car souvent la loi frappe l'innocent, et à la masse des victimes produites par le criminel, il doit se joindre encore celle produite par l'iniquité de la loi : vous aurez ces victimes-là de moins dans l'anarchie. Sans doute, vous aurez celle que le crime sacrifie ; mais vous n'aurez pas celle qu'immole l'iniquité de la loi ; car l'opprimé ayant le droit de se venger lui-même, ne punira bien certainement que son oppresseur.
  - Mais l'anarchie, ouvrant la porte à l'arbitraire, est nécessairement la cruelle image du despotisme...
  - Autre erreur : c'est l'abus de la loi qui mène au despotisme ; le despote est celui qui crée la loi... qui la fait parler, ou qui s'en sert pour ses intérêts. Ôtez ce moyen d'abus au despote, il n'y aura plus de tyran. Il n'est pas un seul tyran qui ne se soit étayé des lois pour exercer ses cruautés ; partout où les droits de l'homme seront assez également répartis pour que chacun puisse se venger lui-même des injures qu'il aura reçues, il ne s'élèvera sûrement point de despote, car il serait terrassé à la première victime qu'il s'aviserait d'immoler. Ce n'est jamais dans l'anarchie que les tyrans naissent : vous ne les voyez s'élever qu'à l'ombre des lois ou s'autoriser d'elles. Le règne des lois est donc vicieux ; il est donc inférieur à celui de l'anarchie : la plus grande preuve de ce que j'avance est l'obligation où est le gouvernement de se plonger lui-même dans l'anarchie quand il veut refaire sa constitution. Pour abroger ses anciennes lois, il est obligé d'établir un régime révolutionnaire où il n'y a point de lois : de ce régime naissent à la fin de nouvelles lois. Mais ce second État est nécessairement moins pur que le premier, puisqu'il en dérive, puisqu'il a fallu opérer ce premier bien, l'anarchie, pour arriver au second bien, la constitution de l'État. Les hommes ne sont purs que dans l'état naturel ; dès qu'ils s'en éloignent, ils se dégradent. Renoncez, vous dis-je, renoncez à l'idée de rendre l'homme meilleur par des lois : vous le rendrez, par elles, plus fourbe et plus méchant... jamais plus vertueux.

  - Mais le crime est un fléau sur la terre ; plus il y aura de lois, moins il y aura de crimes.
  - Autre balourdise : c'est la multitude des lois qui fait celle des crimes. Cessez de croire que telle ou telle action est criminelle ; ne faites point de lois pour la réprimer ; il est certain qu'alors la multitude de vos crimes disparaîtra."


Marquis de Sade, Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice, 1801, 4e partie.



  "Je dis que le respect de la vie d'autrui n'est pas un devoir social, attendu qu'il existe indépendamment de l'existence ou de la nature d'une société quelconque. Quand un homme tomberait de la lune, vous n'auriez pas le droit de le torturer ni de le tuer. De même pour le vol ; je m'interdis de voler qui que ce soit ; j'ai la ferme volonté d'être juste et charitable envers mes semblables, et non pas seulement envers mes concitoyens ; et je rougirais d'avoir augmenté injustement la note à payer, qu'il s'agisse d'un chinois ou d'un nègre. La société n'a rien à faire ici ; elle ne doit pas être considérée.

  Ou alors, si je la considère, qu'exige-t-elle de moi, au nom de la solidarité ? Elle exige que j'approuve en certains cas le vol, l'injustice, le mensonge, la violence, la vengeance, en deux mots, les châtiments et la guerre. Oui, la société comme telle, ne me demande que de mauvaises actions. Elle me demande d'oublier pour un temps les devoirs de justice et de charité, seulement elle me le demande au nom du salut public, et cela vaut d'être considéré. C'est pourquoi je veux bien que l'on traite de la morale sociale, à condition qu'on définisse son objet ainsi : étude réfléchie des mauvaises actions que le Salut Public ou la Raison d'Etat peut nous ordonner d'accomplir.

 

Alain, Propos, I, Éd. Gallimard, 1956.


 
    "Les lois positives dans les régimes constitutionnels ont pour rôle de dresser les barrières et d'aménager des voies de communication entre les hommes, dont la communauté est sans cesse menacée par les hommes nouveaux qui y naissent. Avec chaque naissance nouvelle, c'est un nouveau début qui est venu au monde, c'est un nouveau monde qui est virtuellement venu à être. La stabilité des lois répond au mouvement perpétuel dont souffrent toutes les affaires humaines, un mouvement qui ne peut jamais cesser aussi longtemps que des hommes naissent et meurent. La loi entoure tout nouveau début de barrières et, en même temps, elle assure sa liberté de mouvement, la possibilité qu'advienne quelque chose d'entièrement nouveau et d'imprévisible ; les barrières des lois positives sont à l'existence politique de l'homme ce que la mémoire est à son existence historique : elles garantissent la préexistence d'un monde commun, la réalité d'une certaine continuité, qui transcende la dure de la vie individuelle de chaque génération, absorbe tous les nouveaux commencements et se nourrit d'eux".
 

Hannah Arendt, Le Système totalitaire, 1951, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XIII, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 820.
 

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Date de création : 13/10/2006 @ 19:50
Dernière modification : 01/10/2020 @ 18:56
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