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Texte à méditer :   La réalité, c'est ce qui ne disparaît pas quand vous avez cessé d'y croire.   Philip K. Dick
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Hors des sentiers battus
Le fait historique

  "D'ailleurs, n'en déplaise à Messieurs les Mathématiciens, il ne leur est pas aussi aisé d'arriver à la vérité qu'il leur faut, qu'il est aisé aux historiens d'arriver à la vérité qui leur suffit. Jamais on n'objectera rien qui vaille contre cette vérité de fait, que César a battu Pompée ; et dans quelque sorte de principes qu'on veuille passer en disputant, on ne trouvera guère de choses plus inébranlables que cette proposition : César et Pompée ont existé et n'ont pas été une simple modification de l'âme de ceux qui ont écrit leur vie : mais pour ce qui est de l'objet des mathématiques, il est non seulement très-mal-aisé de prouver qu'il existe hors de notre esprit ; et il est encore fort aisé de prouver qu'il ne peut être qu'une idée de notre âme."


Pierre Bayle, Projet et fragments d'un dictionnaire critique, 1692, in Dictionnaire historique et critique, Tome 3, 1702, p. 3134.



    "FACTA ! OUI FACTA FICTA ! L'historien n'a pas à s'occuper des événements tels qu'ils se sont passés en réalité, mais seulement tels qu'on les suppose s'être passés : car c'est ainsi qu'ils ont produit leur effet. Il en est de même pour lui des héros présumés. Son objet, ce que l'on appelle l'histoire universelle : qu'est-ce sinon des opinions présumées sur des actions présumées qui, à leur tour, ont donné lieu à des opinions et des actions dont la réalité cependant s'est immédiatement évaporée et n'agit plus que comme une vapeur, - c'est un continuel enfantement de fantômes sur les profondes nuées de la réalité impénétrable. Tous les historiens racontent des choses qui n'ont jamais existé si ce n'est dans l'imagination".

Nietzsche, Aurore (1881), § 307, trad. H.Albert revue par A.Kremer-Marietti, Livre de poche, p. 231.


  "Tout le monde consent que Louis XIV soit mort en 1715. Mais il s'est passé en 1715 une infinité de d'autres choses observables, qu'il faudrait une infinité de mots, de livres, et même de bibliothèques pour conserver à l'état écrit. Il faut donc choisir, c'est-à-dire convenir non seulement de l'existence, mais encore de l'importance du fait ; et cette convention est capitale. [...] L'importance est à notre discrétion comme l'est la valeur des témoignages. On peut raisonnablement penser que la découverte des propriétés du quinquina est plus importance que tel traité conclu vers la même époque ; et, en effet, en 1932, les conséquences de cet instrument diplomatique peuvent être totalement perdues et comme diffuses dans le chaos des événements, tandis que la fièvre est toujours reconnaissable, que des régions paludéennes du globe sont de plus en plus visitées ou exploitées, et que la quinine fut peut-être indispensable à la prospection et à l'occupation de toute la terre, qui est, à mes yeux, le fait dominant de notre siècle."
 
Valéry, Variétés, Essais quasi politiques, Discours de l'histoire.

 
    "Les choses ou les processus physiques ne sont pas tous immédiatement mesurables ; en de nombreux cas, sinon en la plupart, nous sommes tributaires de méthodes indirectes de vérification et de mesure. Mais les faits physiques sont toujours reliés par des lois causales à d'autres phénomènes qui sont directement observables ou mesurables. Si un physicien doute des résultats d'une expérience, il peut la recommencer et la rectifier. Il trouve ses objets présents à chaque instant, prêts à répondre à ses questions. Mais le cas est différent pour l'historien. Ses faits appartiennent au passé, et le passé est irrémédiablement révolu. Nous ne pouvons pas le reconstruire ; nous ne pouvons l'éveiller à une nouvelle vie - au simple sens physique et objectif du terme. Tout ce que nous pouvons faire, c'est nous "rappeler" le passé - lui redonner une existence idéale. La reconstruction idéale, et non l'observation empirique, constitue la première étape de la connaissance historique. Ce que nous appelons un fait scientifique est toujours la réponse à une question scientifique formulée préalablement. Mais sur quoi l'historien peut-il faire porter cette question ? Il ne peut participer à des manières de vivre passées ni pénétrer les formes d'une vie antérieure. Il ne peut approcher son objet qu'indirectement. Il doit consulter les sources ; mais celles-ci ne sont pas des choses physiques au sens usuel du terme. Elles impliquent toutes un moment nouveau spécifique. L'historien, comme le physicien, vit dans un monde matériel. Pourtant, ce qu'il trouve au commencement même de sa recherche n'est pas un monde d'objets physiques, mais un univers symbolique ? un monde de symboles. Il doit, en premier lieu apprendre à lire ces symboles. Tout fait historique, aussi simple puisse t-il paraître, ne peut être déterminé et compris que par une telle analyse préalable des symboles. Les premiers objets immédiats de la connaissance historique ne sont pas des choses ou des événements, mais des documents et des archives. Ce n'est que par la médiation et l'intervention de ces données symboliques que nous pouvons saisir les données historiques véritables ? les événements et les hommes du passé".

Ernst Cassirer, Essai sur l'homme, 1944, L'histoire, tr. N. Massa, Editions de minuits, 1975, p. 245-246.

 

 

    "La vérité de fait […] est toujours relative à plusieurs elle concerne des événements et des circonstances dans lesquels beaucoup sont engagés, elle est établie par des témoins et repose sur des témoignages, elle existe seulement dans le mesure où on en parle, même si cela se passe en privé. Elle est politique par nature. Les faits et les opinions, bien que l'on doive les distinguer, ne s'opposent pas les uns aux autres, ils appartiennent au même domaine. Les faits sont la matière des opinions, et les opinions, inspirées par différents intérêts et différentes passions, peuvent différer largement et demeurer légitimes aussi longtemps qu'elles respectent la vérité de fait. La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat. En d'autres termes la vérité de fait fournit des informations à la pensée politique tout comme la vérité rationnelle fournit les siennes à la spéculation philosophique.

Mais est-ce qu'il existe aucun fait qui soit indépendant de l'opinion et de l'interprétation ? Des générations d'historiens et de philosophes de l'histoire n'ont-elles pas démontré l'impossibilité de constater des faits sans les interpréter, puisque ceux-ci doivent d'abord être extraits d'un chaos de purs événements (et les principes du choix ne sont assurément pas des données de fait), puis être arrangés en une histoire qui ne peut pas être raconté sans une certaine perspective, qui n'a rien à voir avec ce qui a eu lieu à l'origine ? ".

 

Hannah Arendt, La Crise de la culture, 1967, tr. fr. Claude Dupont et Alain Huraut, Folio, p. 303-304.

 

Date de création : 03/11/2005 @ 11:33
Dernière modification : 19/02/2015 @ 19:08
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