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Texte à méditer :  C'est proprement avoir les yeux fermés, sans tâcher jamais de les ouvrir, que de vivre sans philosopher.
  
Descartes
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Hors des sentiers battus
La notion de crime contre l'humanité

    "J'ai déjà donné la définition de la Charte de Nuremberg, selon laquelle les « crimes contre l'humanité » sont des « actes inhumains ». (Traduit en allemand, cela donne Verbrechen gegen die Menschlichkeit - comme si les nazis avaient seulement manqué de gentillesse, ce qui est assurément l'euphémisme du siècle.) Certes, si la conduite du procès n'avait dépendu que du procureur, le malentendu fondamental aurait été encore plus grand qu'à Nuremberg. Mais les juges refusèrent de laisser la nature particulière de ce crime être engloutie dans un déluge d'atrocités ; ils ne confondirent pas non plus ce crime avec les crimes de guerre ordinaires. À Nuremberg on avait, certes, remarqué que « les assassinats collectifs et les persécutions n'avaient pas été perpétrés dans le seul but d'écraser l'opposition » et qu'« ils faisaient partie d'un plan destiné à éliminer des populations entières ». Mais on ne l'avait remarqué qu'occasionnellement et, si l'on peut dire, marginalement. Alors qu'à Jérusalem on considérait comme essentielle cette distinction entre les différents mobiles du crime, pour la simple raison qu'Eichmann était accusé d'un crime contre le peuple juif, crime qu'aucune considération utilitaire ne pouvait expliquer. On avait assassiné des juifs aux quatre coins de l'Europe, et pas seulement à l'Est, et leur extermination n'avait rien à voir avec l'expansion territoriale « à des fins de colonisation par les Allemands ». Un tribunal préoccupé avant tout par un crime perpétré contre le peuple juif avait cet avantage qu'il pouvait distinguer - assez clairement pour que la distinction puisse être admise dans un futur code pénal international - entre les « crimes de guerre » (fusiller des partisans, tuer des otages) et les « actes inhumains » (« expulser et annihiler » des populations entières de manière à rendre possible la colonisation, par l'envahisseur, de certains territoires). Il savait aussi distinguer les « actes inhumains » (dont le mobile, la colonisation par exemple, était connu, tout en étant criminel) et le « crime contre l'humanité » (dont le mobile, comme le but, était sans précédent). Mais à aucun moment du procès, et nulle part dans le jugement, n'a-t-on fait allusion à une autre possibilité : que l'extermination de groupes ethniques entiers, juifs, Polonais ou Tziganes, constituait plus qu'un crime contre le peuple juif, le peuple polonais et le peuple tzigane ; et que l'ordre international et l'humanité tout entière s'en trouvaient gravement atteints et menacés.
    Cet échec des juges de Jérusalem était lié à un autre : leur incapacité à comprendre le criminel qu'ils étaient venus juger. Et c'était pourtant, de toutes les tâches qui leur incombaient, celle qu'ils pouvaient le moins ignorer. Certes, les juges rejetèrent la description, évidemment erronée, du procureur, selon laquelle l'accusé était un « pervers sadique ». Mais cela ne suffisait pas. Les juges auraient pu aller plus loin et montrer que M. Hausner n'était pas logique puisqu'il voulait faire le procès du monstre le plus anormal que le monde ait jamais vu, et en même temps celui de « tous ceux qui lui ressemblent » et même du « mouvement nazi et [de] l'antisémitisme en général ». Mais cela non plus n'aurait pas suffi. Il eût été réconfortant de croire qu'Eichmann était un monstre (mais s'il en était un, alors l'accusation d'Israël contre lui s'effondrait, ou, du moins, perdrait tout intérêt ; car on ne saurait faire venir des correspondants de presse de tous les coins du globe à seule fin d'exhiber une sorte de Barbe-Bleue derrière les barreaux). L'ennui, avec Eichmann, c'est précisément qu'il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n'étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de notre éthique, cette normalité est beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle suppose (les accusés et leurs avocats le répétèrent, à Nuremberg, mille fois) que ce nouveau type de criminel, tout hostis humani generis qu'il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu'il lui est impossible de savoir ou de sentir qu'il a fait le mal."


Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal, 1963, traduit de l'anglais par A. Guérin, revue par M.-I. Brudny de Launay, Gallimard, coll. « Folio-Histoire », 1991, p. 440-444.

 
 

  "Disons-le d'abord nettement : tous les critères juri­diques habituellement applicables aux crimes de droit commun en matière de prescription sont ici déjoués. D'abord il s'agit d'un crime international, et les Allemands n'ont pas à nous reprocher notre immix­tion dans leurs affaires ; ce ne sont pas « leurs affai­res ». Cette affaire-là est l'affaire de toutes les nations piétinées. L'Allemagne, c'est-à-dire l'accusée, est bien plutôt le seul pays qui n'ait pas à se mêler de cette question. Ensuite l'assassinat de ces millions de Juifs, de résistants, de Russes n'est pas un fait divers tel que, par exemple, le meurtre d'une rentière survenu à Montélimar il y a vingt ans. Les crimes allemands sont des crimes à tous points de vue exceptionnels ; par leur énormité, leur incroyable sadisme… Mais avant tout, ce sont, dans le sens propre du mot, des crimes contre l'humanité, c'est-à-dire des crimes contre l'essence humaine ou, si l'on préfère, contre l'« hominité » de l'homme en général. L'Allemand  n'a pas voulu détruire à proprement parler des croyances jugées erronées ni des doctrines considérées comme perni­cieuses : c'est l'être même de l'homme, Esse, que le génocide raciste a tenté d'annihiler dans la chair douloureuse de ces millions de martyrs. Les crimes racistes  sont  un  attentat contre l'homme  en  tant qu'homme : non point contre l'homme en tant que tel ou tel (quatenus…), en tant que ceci ou cela, par exemple en tant que communiste, franc-maçon, adversaire idéologique… Non ! le raciste visait bien l'ipséité de l'être, c'est-à-dire l'humain de tout homme. L'antisémitisme est  une grave offense à l'homme en général. Les Juifs étaient persécutés parce que c'étaient eux, et non point en raison de leurs opinions ou de leur foi : c'est l'existence elle-même qui leur était refusée ; on ne leur reprochait pas de professer ceci ou cela, on leur reprochait d'être."

 

Vladimir Jankélévitch, L'imprescriptible. Pardonner ? Dans l'honneur et la dignité, 1971, Points Seuil, 1996, p. 21-22.


 

    "Le temps qui émousse toutes choses, le temps qui travaille à l'usure du chagrin comme il travaille à l'érosion des montagnes, le temps qui favorise le pardon et l'oubli, le temps qui console, le temps liquidateur et cicatriseur n'atténue en rien la colossale hécatombe : au contraire il ne cesse d'en aviver l'horreur. Le vote du Parlement français énonce à bon droit un principe et, en quelque sorte, une impossibilité a priori : les crimes contre l'humanité sont imprescriptibles, c'est-à-dire ne peuvent pas être prescrits le temps n'a pas de prise sur eux. [...]
    Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C'est la détresse et c'est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d'être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le « miracle économique », le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n'est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort. Notre horreur pour ce que l'entendement à proprement parler ne peut concevoir étoufferait la pitié dès sa naissance... si l'accusé pouvait nous faire pitié. L'accusé ne peut jouer sur tous les tableaux à la fois : reprocher aux victimes leur ressentiment, revendiquer pour soi-même le patriotisme et les bonnes intentions, prétendre au pardon. Il faudrait choisir ! Il faudrait, pour prétendre au pardon, s'avouer coupable, sans réserves ni circonstances atténuantes. […]
    [...] c'est aux victimes à pardonner. En quoi les survivants ont-ils qualité pour pardonner à la place des victimes ou au nom des rescapés, de leurs parents, de leur famille ? Non, ce n'est pas à nous de pardonner pour les petits enfants que les brutes s'amusaient à supplicier. Il faudrait que les petits enfants pardonnent eux-mêmes. Alors nous nous tournons vers les brutes, et vers les amis de ces brutes, et nous leur disons : demandez pardon vous-mêmes aux petits enfants".

Vladimir Jankélévitch, L'imprescriptible. Pardonner ? Dans l'honneur et la dignité, 1971, Points Seuil, 1996, p. 25-26, 50-51, 55-56.

 


Date de création : 14/11/2006 @ 11:02
Dernière modification : 10/03/2014 @ 11:36
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