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Texte à méditer :   De l'amibe à Einstein, il n'y a qu'un pas.   Karl Popper
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Hors des sentiers battus
L'aperception comme expérience de soi

 

 "Il y a une réalité au moins que nous saisissons tous du dedans, par intuition et non par simple analyse. C'est notre propre personne dans son écou­lement à travers le temps. C'est notre moi qui dure. Nous pouvons ne sympathiser intellectuellement, ou plutôt spirituellement, avec aucune autre chose. Mais nous sympathisons sûrement avec nous-mêmes.
 Quand je promène sur ma personne, supposée inactive, le regard intérieur de ma conscience, j'aperçois d'abord, ainsi qu'une croûte solidifiée à la surfa­ce, toutes les perceptions qui lui arrivent du monde matériel. Ces perceptions sont nettes, distinctes, juxtaposées ou juxtaposables les unes aux autres ; elles cherchent à se grouper en objets. J’aperçois ensuite des souvenirs plus ou moins adhérents à ces perceptions et qui servent à les interpréter ; ces souve­nirs se sont comme détachés du fond de ma personne, attirés à la périphérie par les perceptions qui leur ressemblent ; ils sont posés sur moi sans être absolument moi-même. Et enfin je sens se manifester des tendances, des habitudes motrices, une foule d'actions virtuelles plus ou moins solidement liées à ces perceptions et à ces souvenirs. Tous ces éléments aux formes bien arrêtées me paraissent d'autant plus distincts de moi qu'ils sont plus distincts les uns des autres. Orientés du dedans vers le dehors, ils constituent, réunis, la surface d'une sphère qui tend à s'élargir et à se perdre dans le monde extérieur. Mais si je me ramasse de la périphérie vers le centre, si je cherche au fond de moi ce qui est le plus uniformément, le plus constamment, le plus durablement moi-même, je trouve tout autre chose.
 C'est, au-dessous de ces cristaux bien découpés et de cette congélation superficielle, une continuité d'écoulement qui n'est comparable à rien de ce que j'ai vu s'écouler. C'est une succession d'états dont chacun annonce ce qui suit et contient ce qui précède. À vrai dire, ils ne constituent des états multi­ples que lorsque je les ai déjà dépassés et que je me retourne en arrière pour en observer la trace. Tandis que je les éprouvais, ils étaient si solidement organisés, si profondément animés d'une vie commune, que je n'aurais su dire où l'un quelconque d'entre eux finit, où l'autre commence. En réalité, aucun d'eux ne commence ni ne finit, mais tous se prolongent les uns dans les autres.
 C'est, si l'on veut, le déroulement d'un rouleau, car il n'y a pas d'être vivant qui ne se sente arriver peu à peu au bout de son rôle ; et vivre consiste à vieillir. Mais c'est tout aussi bien un enroulement continuel, comme celui d'un fil sur une pelote, car notre passé nous suit, il se grossit sans cesse du présent qu'il ramasse sur sa route ; et conscience signifie mémoire.
 À vrai dire, ce n'est ni un enroulement ni un déroulement, car ces deux images évoquent la représentation de lignes ou de surfaces dont les parties sont homogènes entre elles et superposables les unes aux autres. Or, il n'y a pas deux moments identiques chez un être conscient. Prenez le sentiment le plus simple, supposez-le constant, absorbez en lui la personnalité tout entière : la conscience qui accompagnera ce sentiment ne pourra rester identique à elle-même pendant deux moments consécutifs, puisque le moment suivant contient toujours, en sus du précédent, le souvenir que celui-ci lui a laissé."
 
Bergson, "Introduction à la métaphysique", 1903, in La Pensée et le Mouvant, P.U.F., 1998, p. 182-183.


  "Quand un corps étranger touche un des prolongements de l'amibe, ce prolongement se rétracte; chaque partie de la masse protoplasmique est donc également capable de recevoir l'excita­tion et de réagir contre elle ; perception et mouvement se confondent ici en une propriété unique qui est la contractilité. [...] Dans un organisme tel que le nôtre, les fibres dites sensitives sont exclusivement chargées de transmettre des excitations à une région centrale d'où l'ébranlement se propa­gera à des éléments moteurs. [...] Mais elles n'en demeurent pas moins exposées, isolément, aux mêmes causes de destruction qui menacent l'organisme dans son ensemble ; et tandis que cet organisme a la faculté de se mouvoir pour échapper au danger ou pour réparer ses portes, l'élément sensitif conserve l'immobi­lité relative à laquelle la division du travail le condamne. Ainsi naît la douleur, laquelle n'est point autre chose, selon nous, qu'un effort de l'élément lésé pour remettre les choses en place, - une espèce de tendance motrice sur un nerf sen­sible. [...]
 
Il y a donc, il doit y avoir un moment précis où la douleur intervient : c'est lorsque la portion intéressée de l'organisme, au lieu d'accueillir l'excitation, la repousse. Et ce n'est pas seu­lement une différence de degré qui sépare la perception de l'affection, mais une différence de nature.

  [...] La perception, entendue comme nous l'entendons, mesure notre action possible sur les choses et par là, inversement, l'action possible des choses sur nous. Plus grande est la puissance d'agir du corps (symbolisée par une complication supérieure du système nerveux), plus vaste est le champ que la perception embrasse. La distance qui sépare notre corps d'un objet perçu mesure donc véritablement la plus ou moins grande imminence d'un danger, la plus ou moins prochaine échéance d'une promesse. Et par suite, notre perception d'un objet distinct de notre corps, séparé de notre corps par un intervalle, n'exprime jamais qu'une action virtuelle.

    Mais plus la distance décroît entre cet objet et notre corps, plus, en d'autres termes, le danger devient urgent ou la promesse immédiate, plus l'action virtuelle tend à se transfor­mer en action réelle. Passez maintenant à la limite, supposez que la distance devienne nulle, c'est-à-dire que l'objet à perce­voir coïncide avec notre corps, c'est-à-dire enfin que notre propre corps soit l'objet à percevoir. Alors ce n'est plus une action virtuelle, mais une action réelle que cette perception toute spéciale exprimera : l'affection consiste en cela même."

 

Bergson, Matière et mémoire, 1896, P.U.F., p. 55-58. 


 

    "Je vais fermer les yeux, boucher mes oreilles, éteindre une à une les sensa­tions qui m'arrivent du monde extérieur : voilà qui est fait, toutes mes perceptions s'évanouissent, l'univers matériel s'abîme pour moi dans le silence et dans la nuit. Je subsiste cependant, et ne puis m'empêcher de subsister. Je suis encore là, avec les sensations organiques qui m'arrivent de la périphérie et de l'intérieur de mon corps, avec les souvenirs que me laissent mes percep­tions passées, avec l'impression même, bien positive et bien pleine, du vide que je viens de faire autour de moi. Comment supprimer tout cela ? comment s'éliminer soi-même ? Je puis, à la rigueur, écarter mes souvenirs et oublier jusqu'à mon passé immédiat ; je conserve du moins la conscience que j'ai de mon présent réduit à sa plus extrême pauvreté, c'est-à-dire de l'état actuel de mon corps. Je vais essayer cependant d'en finir avec cette conscience elle-même. J'atténuerai de plus en plus les sensations que mon corps m'envoie : les voici tout près de s'éteindre ; elles s'éteignent, elles disparaissent dans la nuit où se sont déjà perdues toutes choses. Mais non ! à l'instant même où ma conscience s'éteint, une autre conscience s'allume ; - ou plutôt elle s'était allu­mée déjà, elle avait surgi l'instant d'auparavant pour assister à la disparition de la première. Car la première ne pouvait disparaître que pour une autre et vis-à-vis d'une autre. Je ne me vois anéanti que si, par un acte positif, encore qu'in­volontaire et inconscient, je me suis déjà ressuscité moi-même. Ainsi j'ai beau faire, je perçois toujours quelque chose, soit du dehors, soit du dedans. Quand je ne connais plus rien des objets extérieurs, c'est que je me réfugie dans la conscience que j'ai de moi-même ; si j'abolis cet intérieur, son aboli­tion même devient un objet pour un moi imaginaire qui, cette fois, perçoit comme un objet extérieur le moi qui disparaît. Extérieur ou intérieur, il y a donc toujours un objet que mon imagination se représente. Elle peut, il est vrai, aller de l'un à l'autre, et, tour à tour, imaginer un néant de perception externe ou un néant de perception intérieure, - mais non pas les deux à la fois, car l'absence de l'un consiste, au fond, dans la présence exclusive de l'autre. Mais, de ce que deux néants relatifs sont imaginables tour à tour, on conclut à tort qu'ils sont imaginables ensemble : conclusion dont l'absurdité devrait sauter aux yeux, puisqu'on ne saurait imaginer un néant sans s'apercevoir, au moins confusément, qu'on l'imagine, c'est-à-dire qu'on agit, qu'on pense, et que quelque chose, par conséquent, subsiste encore."

 

Bergson, L'évolution créatrice, 1907, P.U.F., 1998, p.278-279.



  "La question de l'appréhension de soi est importante : évidemment elle n'est pas suffisante pour avoir des états mentaux. On doit pouvoir discriminer différents états. On doit les reconnaître pour ce qu'ils sont. En somme, on doit les appréhender dans un cadre conceptuel ou un autre qui les classe en différents types d'états mentaux. Alors seulement des jugements de reconnaissance seront possibles (« Je suis en colère », « Je suis ravi », « Je crois que P » et ainsi de suite). Cela suggère qu'il existe différents degrés de conscience de soi, puisque probablement notre capacité à discriminer de manière subtile différents types d'états mentaux s'améliore avec la pratique et l'expérience et puisque le cadre conceptuel dans lequel la reconnaissance s'exprime est de plus en plus sophistiqué et croît en étendue au fur et à mesure que l'on en apprend encore et encore sur les complexités de la nature humaine. Par conséquent, la conscience de soi d'un jeune enfant, bien que réelle, sera beaucoup plus limitée et ordinaire que celle d'un adulte sensible. Ce qui pour un enfant n'est qu'une simple antipathie pour quelqu'un, doit être dans le cas d'un adulte sincère et conscient de soi, un mélange de jalousie, de crainte et de désapprobation morale. Ceci suggère encore que la conscience de soi doit varier d'une personne à une autre, selon que les champs de discrimination et de conception ont été plus ou moins minutieusement maîtrisés. Un romancier ou un psychologue doivent avoir une conscience poussée de leurs états émotionnels, plus pénétrante que celle dont la plupart d'entre nous bénéficient ; un logicien doit avoir une conscience plus détaillée de l'évolution continue de ses croyances ; un décideur doit avoir une conscience supérieure du flux de ses désirs, intentions, raisonnements pratiques ; un peintre doit avoir une reconnaissance plus vive de la structure de ses sensations visuelles ; et ainsi de suite. La conscience de soi comporte évidemment une large part d'apprentissage.
  À cet égard, la conscience introspective de soi apparaît comme très semblable à la conscience perceptuelle que l'on a du monde extérieur. La différence est que, pour la première, quels que soient les mécanismes de discrimination à l'œuvre, ils sont adaptés aux circonstances internes plutôt qu'aux circonstances externes comme pour la seconde. Les mécanismes eux-mêmes sont probablement innés, mais on doit apprendre à les utiliser : à faire des discriminations utiles et à juger avec perspicacité. La maîtrise perceptuelle apprise est familière dans le cas de la perception extérieure. Un chef d'orchestre peut entendre la contribution de la clarinette dans ce qui pour un enfant est un ensemble indifférencié de sons. Un astronome peut reconnaître les planètes, les nébuleuses et les géantes rouges dans ce qui n'apparaît que comme des petites taches lumineuses pour les autres. Un chef habile peut distinguer le romarin et l'échalote dans ce qui est seulement un goût délicieux pour un dîneur affamé. Et ainsi de suite. Il est évident que la perception aussi bien interne qu'externe est pour une grande part une aptitude apprise. Beaucoup de ce qui est appris l'est pendant notre enfance, naturellement : ce qui pour nous est maintenant évident dans la perception n'était qu'une faible discrimination à l'âge de huit mois. Mais il y a toujours place pour apprendre plus.

  En résumé, la conscience de soi, de ce point de vue, n'est qu'une espèce de perception : la perception de soi. Ce n'est pas la perception du pied par l'œil, par exemple, mais c'est plutôt la perception des états internes avec ce que nous pouvons appeler (largement par ignorance) la faculté d'introspection. La conscience de soi n'est donc pas plus (ni moins) mystérieuse que la perception en général. Elle est simplement tournée vers l'intérieur plutôt que vers l'extérieur.
  Il n'est pas non plus surprenant que les créatures évoluées sur le plan cognitif puissent avoir une conscience d'elles-mêmes. La perception ne requiert pas plus que le fait que notre faculté de jugement soit en relation causale systématique avec le domaine sur lequel elle s'exerce de telle manière que nous puissions apprendre à porter sur une base continue, spontanée, non inférentielle, un jugement approprié sur ce domaine. Notre faculté de jugement est en relation causale avec le monde extérieur, à travers les différentes modalités sensorielles, mais elle est aussi en relation causale systématique avec le reste du domaine interne dont elle fait partie. Qui s'étonnera qu'un certain type ‘activités du cerveau entretienne de riches relations causales avec un autre type d'activités cérébrales ? Mais de telles relations véhiculent de l'information, et donc « informent » les jugements potentiels. Par conséquent, on doit s'attendre à trouver la conscience de soi à quelque niveau ou à quelque degré de discernement chez n'importe quelle créature possédant des capacités cognitives supérieures.
  Ce point de vue est cohérent avec une conception évolutionniste. Il est probable que l'humanité a progressé vers la conscience de soi en deux sens : l'évolution neurophysiologique de notre capacité à effectuer des discriminations introspectives utiles, et l'évolution sociale d'un cadre conceptuel permettant d'exploiter cette capacité à discriminer en émettant des jugements utiles, explicatifs et prédictifs. Aussi, chacun d'entre nous est-il le siège durant sa vie d'une lutte pour l'évolution, lutte dans laquelle il apprend à utiliser et à affiner ses capacités innées à discriminer et à maîtriser le cadre conceptuel socialement fixé (la psychologie populaire) nécessaire pour les exploiter. Dans cette lutte la conscience de soi joue un rôle."

 

Paul Churchland, Matière et conscience, 1984, tr. fr. Gérard Chazal, Champ Vallon, 1999, p. 98-100.
 

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Date de création : 07/12/2006 @ 16:50
Dernière modification : 01/01/2018 @ 18:00
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