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Texte à méditer :   Les vraies révolutions sont lentes et elles ne sont jamais sanglantes.   Jean Anouilh
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Hors des sentiers battus
La technique libère-t-elle l'homme ou l'asservit-elle ?

  "Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique, en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant. Mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre, dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.

  La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. Pour le poète, c'est l'or et l'argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. Aussi l'un et l'autre étaient-ils inconnus aux sauvages de l'Amérique qui, pour cela, sont toujours demeurés tels ; les autres peuples semblent même être restés barbares tant qu'ils ont pratiqué l'un de ces arts sans l'autre ; et l'une des meilleures raisons peut-être pourquoi l'Europe a été, sinon plus tôt, du moins plus constamment et mieux policée que les autres parties du monde, c'est qu'elle est à la fois la plus abondante en fer et la plus fertile en blé."

Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755), 2ème partie.



  "Depuis toujours, l'homme a cherché à dompter la nature. L'ampleur des moyens mis en oeuvre par l'époque moderne pour y parvenir, si elle intensifie la lutte millénaire contre la nature, n'en change pas fondamentalement le caractère.
  C'est la conquête elle-même qui prend une signification nouvelle. Il serait  inexact de dire que l'homme commence par s'opposer à la nature. Dès les premiers âges de l'humanité, il sait mettre à son service les ressources naturelles ; il utilise les forces motrices du vent et de l'eau de même qu'il se sert des matières premières telles que le bois, la pierre et les métaux. [...]
  Mais voici que la science moderne force les portes qui donnent accès à l'essence même de la nature. À l'empirisme et à la coutume ancestrale succède l'expérience rationnelle et volontaire. L'homme [moderne] découvre les lois naturelles [...]. Démiurge, désormais, l'homme se charge du destin du monde et par là même de sa propre destinée. Il manifeste la volonté d'être à lui-même son Prométhée.
  Prenons-y garde cependant. Si l'histoire de Prométhée exalte le progrès humain et qu'elle en rend évident le caractère inéluctable, elle n'en traduit pas moins l'effroi ancestral de l'homme devant ses propres créations. Le châtiment qui frappe le contempteur des dieux rappelle que toute oeuvre humaine semble entraîner une transgression de l'ordre divin et qu'à ce titre elle peut être sacrilège et source de maux nouveaux.
  C'est de cette ambiguïté foncière du mythe de Prométhée que Hegel tire argument pour nous prévenir contre une conception tronquée de l'activité humaine. […] Il met en parallèle les exploits de Prométhée et ceux d'Hercule.
  Victime des dieux pour avoir voulu être le bienfaiteur de l'humanité, Prométhée devrait au moins pouvoir compter sur la reconnaissance éternelle des hommes. Or, les Grecs le rangent parmi les Titans, forces aveugles et le plus souvent néfastes. Platon justifie cette apparente ingratitude en précisant que la découverte du feu, quelque utile qu'elle soit au genre humain, est du seul ressort de la vie matérielle. L'entreprise de Prométhée pour libérer l'humanité de la servitude où les dieux cherchaient à la maintenir se solde par un échec, puisque la loi morale, seul garant d'une liberté véritable, continue à rester entre les mains de Zeus. Et Hegel d'ajouter que le martyre de Prométhée met en pleine lumière les conséquences douloureuses d'une libération manquée. Offrant au bec du vautour un foie perpétuellement renouvelé, Prométhée préfigure l'homme moderne en butte à des tourments incessants du fait qu'insatisfait des conditions maternelles de sa vie, il ne cesse de se créer des besoins nouveaux.
  Il en est tout autrement des travaux d'Hercule qui consistent non pas à s'emparer des forces de la nature afin de s'en servir, mais à les dompter, à délivrer les hommes de leur pression brutale et malfaisantes. Vainqueur de la nature grâce à une activité qui puise son unique raison d'être dans les exigences de la loi morale, il atteint à une « individualité purement spirituelle », alors que les dieux, issus des puissances naturelles, ne se libèrent pas tout à fait de la matière.
  L'interprétation de Hegel conduit vers l'essentielle question posée à l'homme moderne. La civilisation technicienne s'épuise-t-elle dans l'effort « titanique » qui se borne à rechercher la satisfaction des besoins matériels de l'homme dans les limites tracées par la nature, ou bien doit-elle tendre vers l'effort « héroïque » qui, au bout d'un pénible mais magnifique cheminement, permet à l'homme de dépasser la nature, en substituant à l'ordre des choses tyrannique un monde de l'esprit où règne la liberté ?"

 

Henri Arvon, La Philosophie du travail (1961), PUF, 1979.


 

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Date de création : 14/03/2007 @ 17:45
Dernière modification : 01/10/2011 @ 13:34
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