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Texte à méditer :  Il n'y a rien de plus favorable à la philosophie que le brouillard.  Alexis de Tocqueville
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Hors des sentiers battus
La tyrannie et ses conditions

   "Les <recettes> formulées jadis pour assurer, autant que possible, la sauvegarde de la tyrannie sont <les suivantes> : retrancher <du corps social> les gens supérieurs, c'est-à-dire supprimer les grands esprits ; ne permettre ni repas en commun, ni associations, ni éducation, ni aucune chose du même genre, mais au contraire prendre garde à tout ce qui, d'habitude, donne naissance à ces deux <sentiments> : grandeur d'âme et confiance ; donner l'ordre qu'il n'y ait ni société savante, ni aucune autre association d'enseignement ; tout faire pour que tous les <citoyens> se connaissent le moins possible (car la connaissance mutuelle accroît la confiance réciproque) ; faire en sorte que les habitants soient toujours sous l'oeil <du tyran> et passent leur temps à sa porte (c'est ainsi, en effet, que la moindre de leurs actions passera le moins inaperçue, et qu'on s'habituera, par cet esclavage perpétuel, à une tournure d'esprit mesquine) ; […]. Il faut aussi s'efforcer de ne rien ignorer de ce que chacun de <ses> sujets peut dire ou faire, mais d'avoir des espions, comme à Syracuse les <femmes> qu'on appelaient les délatrices, et les « oreilles <du prince> » que Hiéron envoyait partout où se tenait quelque réunion ou association (car on parle moins ouvertement quand on craint de tels gens, ou si on parle ouvertement, on échappe moins facilement à la surveillance) ; <s'efforcer> aussi de dresser les gens les uns contre les autres, de mettre la zizanie entre amis, entre le peuple et les notables, parmi les riches entre eux.
  Appauvrir les sujets est aussi un <procédé propre> à la tyrannie qui vise à ce qu'ils ne puissent pas entretenir de milice, et que, pris par leurs tâches quotidiennes, ils n'aient aucun loisir de conspirer. Exemples de ce procédé : les pyramides d'Égypte, les offrandes des Cypsélides, la construction de l'Olympeion par les Pisistratides, parmi les ouvrages de Samos ceux de Polycrate. Tout cela, en effet, a le même résultat : manque de loisir et appauvrissement des sujets. Il v a aussi la levée des impôts comme à Syracuse où, en cinq ans, sous Denys, toute la fortune <de la cité> finit par aboutir <dans les caisses du tyran>. Le tyran est aussi un fauteur de guerre, ce qui fait que  <ses sujets> n'ont aucun loisir et en viennent à avoir besoin d'un guide. Et alors que la royauté trouve son salut dans ses amis, le propre d'un tyran c'est d'avoir surtout de la méfiance envers ses amis, sous prétexte que si tous lui veulent <du mal>, c'est surtout ses amis qui peuvent <lui en faire>."

 

Aristote, Les Politiques, V, 11, 1213a-b, Flammarion, GF, tr. Pellegrin, 1993, p. 397-398.


 
  "Pour ce coup, je ne voudrais sinon entendre comme il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent ; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon qu'ils ont pouvoir de l'endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir que lui contredire. […] Si deux, si trois, si quatre ne se défendent d'un, cela est étrange, mais toutefois possible ; bien pourra l'on dire, à bon droit, que c'est faute de cœur. Mais si cent, si mille endurent d'un seul, ne dira l'on pas qu'ils ne veulent point, non qu'ils n'osent se prendre à lui, et que c'est non couardise, mais plutôt mépris ou dédain ? Si l'on voit, non pas cent, non pas mille hommes, mais cent pays, mille ville, un million d'hommes, n'assaillir pas un seul, duquel le mieux traité de tous en reçoit ce mal d'être serf et esclave, comment pourrons-nous nommer cela ? Est-ce lâcheté ? Or, il y a en tous vices naturellement quelque borne, outre laquelle ils ne peuvent passer : deux peuvent craindre un, et possible dix ; mais mille, mais un million, mais mille villes, si elles ne se défendent d'un, cela n'est pas couardise, elle ne va point jusque là ; non plus que la vaillance ne s'étend pas qu'un seul échelle une forteresse, qu'il assaille une armée, qu'il conquête une armée. Donc quel monstre de vice est ceci qui ne mérite pas encore le titre de couardise, qui ne trouve point de nom assez vilain, que la nature désavoue avoir fait et la langue refuse de nommer ? […]

  Celui qui vous maîtrise tant n'a que deux yeux, n'a que deux mains, n'a qu'un corps, et n'a autre chose que ce qu'a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l'avantage que vous lui faites pour vous détruire. D'où a-t-il pris tant d'yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s'il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d'où les a-t-il, s'ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? Comment vous oserait-il courir sus, s'il n'avait intelligence avec vous ? Que vous pourrait-il faire, si vous n'étiez receleurs du larron qui vous pille, complices du meurtrier qui vous tue et traîtres à vous-mêmes ? […] Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres."


 

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1549, Librio, 2013, p. 10-11 et 14.



  "La tyrannie est l'exercice d'un pouvoir outré, auquel qui que ce soit n'a droit assurément : ou bien, la tyrannie est l'usage d'un pouvoir dont on est revêtu, mais qu'on exerce, non pour le bien et l'avantage de ceux qui y sont soumis, mais pour son avantage propre et particulier; et celui-là, quelque titre qu'on lui donne, et quelques belles raisons qu'on allègue, est véritablement tyran, qui propose, non les lois, mais sa volonté pour règle, et dont les ordres et les actions ne tendent pas à conserver ce qui appartient en propre à ceux qui sont sous sa domination, mais à satisfaire son ambition particulière, sa vengeance, son avarice, ou quelque autre passion déréglée. […]
  Partout où les personnes qui sont élevées à la suprême puissance, pour la conduite d'un peuple et pour la conservation de ce qui lui appartient en propre, emploient leur pouvoir pour d'autres fins, appauvrissent, foulent, assujettissent à des commandements arbitraires et irréguliers des gens qu'ils sont obligés de traiter d'une tout autre manière ; là, certainement, il y a tyran¬nie, soit qu'un seul homme soit revêtu du pouvoir, et agisse de la sorte, soit qu'il y en ait plusieurs. Ainsi, l'histoire nous parle de trente tyrans d'Athènes, aussi bien que d'un de Syracuse ; et chacun sait que la domination des Décemvirs de Rome ne valait pas mieux, et était une véritable tyrannie.

  Partout où les lois cessent, ou sont violées au préjudice d'autrui, la tyrannie commence et a lieu. Quiconque, revêtu d'autorité, excède le pouvoir qui lui a été donné par les lois, et emploie la force qui est en sa disposition à faire, à l'égard de ses sujets, des choses que les lois ne permettent point, est, sans doute, un véritable tyran ; et comme il agit alors sans autorité, on peut s'opposer à lui tout de même qu'à tout autre qui envahirait de force le droit d'autrui."

 

Locke, Traité du gouvernement civil, 1690, Chapitre XVIII, § 199 et § 201-202tr. fr. David Mazel, GF, 1992, p. 290 et p. 292.



  "TYRANNIE.
    On appelle tyran le souverain qui ne connaît de lois que son caprice, qui prend le bien de ses sujets, et qui ensuite les enrôle pour aller prendre celui de ses voisins. [...]
  On distingue la tyrannie d'un seul et celle de plusieurs. Cette tyrannie de plusieurs serait celle d'un corps qui envahirait les droits des autres corps, et qui exercerait le despotisme à la faveur des lois corrompues par lui. [...]
  Sous quelle tyrannie aimeriez-vous mieux vivre ? Sous aucune ; mais s'il fallait choisir, je détesterais moins la tyrannie d'un seul que celle de plusieurs. Un despote a toujours quelques bons moments ; une assemblée de despotes n'en a jamais.

 

Voltaire, Dictionnaire philosophique portatif, article "Tyrannie", 1764.


 

  "TYRAN.
  Aujourd'hui par tyran l'on entend, non - seulement un usurpateur du pouvoir souverain, mais même un souverain légitime, qui abuse de son pouvoir pour violer les lois, pour opprimer ses peuples, et pour faire de ses sujets les victimes de ses passions et de ses volontés injustes, qu'il substitue aux lois.

  De tous les fléaux qui affligent l'humanité, il n'en est point de plus funeste qu'un tyran ; uniquement occupé du soin de satisfaire ses passions, et celles des indignes ministres de son pouvoir, il ne regarde ses sujets que comme de vils esclaves, comme des êtres d'une espèce inférieure, uniquement destinés à assouvir ses caprices, et contre lesquels tout lui semble permis ; lorsque l'orgueil et la flatterie l'ont rempli de ces idées, il ne connaît de lois que celles qu'il impose ; ces lois bizarres dictées par son intérêt et ses fantaisies, sont injustes, et varient suivant les mouvements de son cœur. Dans l'impossibilité d'exercer tout seul sa tyrannie, et de faire plier les peuples sous le joug de ses volontés déréglées, il est forcé de s'associer des ministres corrompus ; son choix ne tombe que sur des hommes pervers qui ne connaissent la justice que pour la violer, la vertu que pour l'outrager, les lois, que pour les éluder. […]
  Les ministres de ses passions deviennent eux-mêmes les objets de ses craintes, il n'ignore pas que l'on ne peut se fier à des hommes corrompus. Les soupçons, les remords, les terreurs l'assiègent de toutes parts ; il ne connaît personne digne de sa confiance, il n'a que des complices, il n'a point d'amis. Les peuples épuisés, dégradés, avilis par le tyran, sont insensibles à ses revers, les lois qu'il a violées ne peuvent lui prêter leur secours ; en vain réclame-t-il la patrie, en est-il une où règne un tyran ?
  Si l'univers a vu quelques tyrans heureux jouir paisiblement du fruit de leurs crimes, ces exemples sont rares, et rien n'est plus étonnant dans l'histoire qu'un tyran qui meurt dans son lit."

 

Louis de Jaucourt, article "Tyran" de L'Encyclopédie, 1765.



  "La figure du monstre-tyran est connue de toutes les mythologies, traditions, légendes – et même cauchemars – du monde. Ses caractéristiques sont partout essentiellement les mêmes. C'est l'accapareur du bien commun. C'est le monstre avide des prérogatives insatiables du « mien » et du « moi ». Les mythologies et les contes de fées montrent que les ravages qu'il cause s'étendent à tout l'univers en son pouvoir. Ceux-ci peuvent se limiter à ses proches, à sa propre psyché torturée, ou aux vies qu'il brise au contact de son aide ou de son amitié ; ou bien encore ils peuvent s'étendre à toute une civilisation. Le développement abusif de l'ego du tyran est une malédiction, pour lui et pour la société dans laquelle il vit – aussi prospères que puissent sembler ses affaires. Terrorisé par lui-même, traqué par la peur, en perpétuel état d'alerte et prêt, par avance, à repousser les agressions de son entourage – qui sont essentiellement le reflet en lui-même de ses propres impulsions incontrôlables d'acquisition – le géant de l'autarcie personnelle est un porteur de désastre à l'échelon du monde, quelque humanitaires que soient les intentions dont il berce son esprit. Où qu'il porte la main, il arrache un cri (qui, s'il ne franchit pas le seuil des maisons, résonne, plus tristement encore au fond des coeurs) : un cri d'appel vers le héros rédempteur, vers celui qui brandira l'épée fulgurante dont l'apparition, l'intervention, la possession  libéreront le pays."

 

Joseph Campbell, Le Héros aux mille et un visages, 1949, tr. fr. H. Crès, J'ai lu, 2013, p. 30-31.


 

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Date de création : 16/09/2007 @ 14:30
Dernière modification : 15/05/2017 @ 14:11
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