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Le totalitarisme analysé par Hannah Arendt
L'État totalitaire analysé par Hannah Arendt
 
C'est avec les régimes communistes, puis le régime hitlérien, qu'est apparue une oppression étatique inédite que Hannah Arendt qualifie de totalitarisme. Le totalitarisme est singulier en ce sens qu'il se distingue des formes traditionnelles du despotisme.
 
despotisme
totalitarisme
défini par Montesquieu comme un gouvernement sans lois : le despote traditionnel fait un usage personnel du pouvoir politique. Il l'exerce de façon arbitraire pour éliminer ses ennemis et empêcher toute révolte.
Représente une forme de despotisme entièrement nouvelle.
 
 Hannah Arendt caractérise le totalitarisme – en englobant sous ce terme le communisme et le nazisme – comme une forme de domination qui use des moyens du despotisme mais s'en distingue par le but qu'elle poursuit : la destruction de tout espace politique, la transformation totale de la société dirigée par un État-parti en une masse homogène et dépourvue d'initiative, et l'extermination des groupes humains qui sont censés entraver la réalisation de ce but.
→ La domination totalitaire tend à éliminer toute spontanéité humaine en général, c'est-à-dire toute liberté.
 
 
 
I.                   Une société sans classes
 
 La particularité du système totalitaire réside en premier lieu dans le rapport nouveau qu'il instaure entre l'État et la société. Arendt va montrer que la société totalitaire est une "société sans classes".
 
1.      Les masses
 
 Ce qui frappe quand on regarde les régimes totalitaires, c'est leur extrême précarité ; ils s'effondrent aussi rapidement qu'ils sont apparus (cf. la chute de l'URSS). De même, leurs leaders peuvent être facilement remplacés sans que cela affecte la nature du régime (cf. la succession des dirigeants communistes en Union soviétique et en Chine, et l'échec des tentatives de réformes du régime, par exemple en Tchécoslovaquie).
 
"Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité surprenante avec laquelle on les remplace"[1].
 
Cependant, cette précarité ne doit pas masquer le fait que "les régimes totalitaires, aussi longtemps qu'ils sont au pouvoir, et les dirigeants totalitaires, tant qu'ils sont en vie, « commandent et s'appuient sur les masses » jusqu'au bout"[2]. Autrement dit, un régime totalitaire ne peut survivre que s'il possède la confiance des masses.
 
"Les mouvements totalitaires visent et réussissent à organiser des masses – non pas des classes, comme les vieux partis d'intérêts des États-nations européens ; non pas des citoyens ayant des opinions sur, et des intérêts dans le maniement des affaires publiques, comme les partis des pays anglo-saxons"[3].
 
Dans un système démocratique (ou en partie du moins) traditionnel, les intérêts de classes sont représentés par des partis :
 
Intérêts de classe → intérêts de partis
 
Rien de tel dans un système totalitaire. En ce sens, le totalitarisme se distingue bel et bien du simple despotisme, car le despote se sert de la lutte qui existe entre les différents groupes d'intérêts qui composent la société :
 
"L'autocrate – qu'il soit un individu ou un groupe – assoit toujours sa puissance sur la tension entre des groupes d'importance variable qui se tiennent réciproquement en échec comme adversaires ou partenaires indépendants"[4].
 
 Les régimes totalitaires dépendant en premier lieu de la force du nombre ; ils semblent impossibles dans des pays à la population est réduite. C'est que l'existence du totalitarisme repose sur une double nécessité : l'existence de masses qui se sont découvert un appétit d'organisation politique, et la possibilité de se débarrasser d'une partie de la population sans aboutir à une dépopulation qui serait désastreuse et qui menacerait l'existence même de la société.
Mais que faut-il entendre sous le terme de "masses" ?
 
Hannah Arendt définit les masses de la façon suivante :
 
"Le terme de masses s'applique seulement à des gens qui, soit du fait de leur seul nombre, soit par indifférence, soit pour ces deux raisons, ne peuvent s'intégrer dans aucune organisation fondée sur l'intérêt commun, qu'il s'agisse de partis politiques, de conseils municipaux, d'organisations professionnelles ou de syndicats."
 
Et elle ajoute :
 
"Les masses existent en puissance dans tous les pays, et constituent la majorité de ces vastes couches de gens neutres et politiquement indifférents qui n'adhèrent jamais à un parti et votent rarement."
 
 Pour Arendt, c'est l'atomisation sociale et l'individualisation extrême qui ont précédé et ont permis les mouvements de masse. Ceux-ci attirèrent en effet avant tout les gens complètement désorganisés, les individus qui avaient toujours refusé de reconnaître les attaches et les obligations sociales. Ce qui caractérise l'homme de masse, c'est l'isolement et le manque de rapports sociaux normaux. Cependant, si l'atomisation sociale a en un sens précédé l'émergence des totalitarismes, les mouvements totalitaires vont faire de cette atomisation de la société leur raison d'être.
 Tandis que les despotismes et les tyrannies se sont toujours souciés de l'égalité de condition parmi leurs sujets, la domination totalitaire ne se satisfait pas d'une telle égalisation, car celle-ci laisse subsister entre les sujets certains liens communautaires, non politiques, comme les liens familiaux et les intérêts culturels communs. Il va s'agir pour le totalitarisme de faire disparaître même ces derniers liens.
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre X, 1, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, pp. 633-634.
 
 Ainsi, les purges staliniennes, par la terreur qu'elles ont instaurée, ont rendu ennemis les amis d'hier, laissant les individus complètement isolés de leurs anciennes relations.
 
C'est pourquoi Arendt peut affirmer que :
 
"Les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d'individus atomisés et isolés"[6].
 
C'est cet isolement qui permet aux mouvements totalitaires d'exiger de la part de leurs membres cette loyauté caractéristique, "une loyauté totale, illimitée, inconditionnelle et inaltérable"[7] (cf. le mot d'ordre inventé par Himmler pour les SS : "Mon honneur est ma loyauté"). En effet :
 
"On ne peut attendre une telle loyauté que de l'être humain complètement isolé qui, sans autres liens sociaux avec la famille, les amis, les camarades ou de simples connaissances, ne tire le sentiment de posséder une place dans le monde que de son appartenance à un mouvement, à un parti"[8].
 
pour le membre du parti, le parti est tout. Car il ne se sent exister que parce qu'il appartient au parti ; le parti est ce qui lui donne une place dans le monde, ce qui donne un sens à son existence
 
 Là où les despotismes se contentent de dominer les individus "de l'extérieur", le totalitarisme cherche à dominer et de terroriser les individus "de l'intérieur".
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre X, 1, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 636.
 
Le but du totalitarisme est donc le suivant : "la domination permanente de chaque individu dans chaque sphère de sa vie"[9].Il s'agit donc de régenter tous les aspects de vie individuelle, sa vie publique aussi bien que sa vie privée.
 
→ pas d'objectif politique au sens classique du terme.
 
"Ni le national-socialisme ni le bolchevisme ne proclamèrent jamais qu'ils avaient établi un nouveau genre de régime, ni ne déclarèrent que leurs objectifs étaient atteints avec la prise du pouvoir et le contrôle de l'appareil étatique. Leur idée de la domination ne pouvait être réalisée, ni par un État, ni par un simple appareil de violence, mais seulement par un groupement animé d'un mouvement constant. L'objectif pratique du mouvement consiste à encadrer autant de gens que possible dans son organisation et à les mettre et à les maintenir en mouvement ; quant à l'objectif politique qui constituerait la fin du mouvement, il n'existe tout simplement pas."
 
 
 
2.      L'alliance provisoire entre la populace et l'élite
 
 Si le totalitarisme s'appuie fondamentalement sur les masses, il s'appuie aussi sur l'élite, dont ses leaders sont issus.
le totalitarisme repose sur une alliance provisoire entre l'élite et la populace.
Arendt souligne "l'incontestable attrait qu'exercent les mouvements totalitaires sur l'élite de la société et pas seulement sur la populace"[11]. Là encore, il s'agit avant tout d'hommes qui s'étaient trouvés à l'extérieur du système national et du système de classes, prêts eux aussi à tout sacrifier au mouvement.
Ce que l'élite a trouvé dans le mouvement totalitaire, c'est la possibilité d'instaurer un nouvel ordre mondial. Élite et masses avaient en commun que le monde contemporain les avait laissés de côté. Écoeurés de ce monde auquel il n'appartenaient plus, ils allaient adhérer à la logique des mouvements totalitaires, qui consistait justement à changer radicalement le monde. Il s'agissait de faire disparaître la société existante et ses tares, et dans une atmosphère où ont disparu toutes les valeurs et les propositions traditionnelles, il était devenu plus facile d'accepter des propositions absurdes que de vieilles vérités devenues banales. Il apparut alors révolutionnaire d'admettre la cruauté, le mépris des valeurs humaines et l'absence générale de moralité.
Selon Arendt, cette alliance repose en grande partie sur le plaisir que l'élite prenait à voir la populace détruire la respectabilité.
Élite et populace se trouvaient confrontés aux mêmes problèmes.
Les mouvements totalitaires exercèrent alors une fascination sans pareille car "ils prétendaient à tort avoir aboli la distinction entre vie privée et vie publique, et avoir rendu à l'homme une plénitude mystérieuse et irrationnelle"[12].
 
En résumé :
 
"La troublante alliance conclue entre la populace et l'élite et la coïncidence étrange de leurs aspirations, s'expliquent parce que les couches qu'elles représentaient avaient été, les premières, éliminées de la structure de l'État-nation et du cadre de la société de classes. Elles se rencontrèrent si facilement, bien que provisoirement, parce qu'elles sentaient l'une et l'autre qu'elles incarnaient le destin de l'époque, qu'elles étaient suivies par des masses innombrables, que tôt ou tard la majorité des peuples européens pourraient être à leurs côtés – prêts, pensaient-elles, à faire leur révolution."
 
 
 
II.                Le mouvement totalitaire
 
Pour Arendt, organisation et propagande constituent les deux faces de la "médaille" totalitaire.
 
1.      La propagande totalitaire
 
 L'usage de la propagande par les mouvements totalitaires (c'est-à-dire de cette activité organisée pour répandre dans le public par les moyens les plus divers les idées ou les tendances qu'ils veulent voir triompher) est indispensable pour gagner les masses. Son véritable objectif n'est pas la persuasion, mais l'organisation, c'est-à-dire l'accumulation du pouvoir sans la possession des moyens de violence[14].
 Cependant, la propagande n'est pas essentielle au totalitarisme. En effet, "partout où celui-ci détient le contrôle absolu, il remplace la propagande par l'endoctrinement"[15]. Le régime réserve alors sa propagande à une sphère extérieure : couches non totalitaires de la population nationale ou pays étrangers non totalitaires.
 
Phase de conquête (propagande) → Phase de domination, une fois au pouvoir (endoctrinement)
 
En fait, il s'agit pour le régime totalitaire d'instaurer la terreur, laquelle, une fois qu'elle est portée à sa perfection (dans les camps de concentration par exemple) n'a plus besoin de la propagande. C'est bien la terreur qui est essentielle au totalitarisme, comme l'écrit Hannah Arendt :
 
"La terreur est l'essence même de cette forme de régime"[16].
 
La propagande totalitaire utilise les mêmes recettes que la propagande classique ; elle n'invente pas les techniques de la propagande de masse et ne crée par leurs thèmes, elle les perfectionne seulement. Néanmoins, ce qui fait la spécificité de la propagande totalitaire, c'est tout d'abord "l'usage de suggestions indirectes, voilées et lourdes de menaces, contre tous ceux qui n'écoutent pas son enseignement, suivi du meurtre de masse perpétré aussi bien contre l' « innocent » que le « coupable »."
 
 
Autre caractère spécifique : l'usage d'une scientificité qui lui est propre.
 
"La scientificité de la propagande totalitaire se caractérise par l'accent qu'elle met presque exclusivement sur la prophétie scientifique, par opposition à la référence plus traditionnelle au passé."
 
la propagande totalitaire place l'atteinte de ses buts dans un futur qui est toujours lointain.
 
Ce but apparaît comme une sorte de promesse d'un "paradis", la fin de l'histoire ou la pureté de la race par exemple, et fédère la masse contre un "ennemi objectif" (qui est censé s'opposer à la réalisation de ce but). Celui-ci est autant extérieur qu'intérieur et sera susceptible de changer, suivant l'interprétation des lois de l'Histoire (lutte des classes) ou de la Nature (lutte des races) à l'instant "t".
 Ce que souligne Arendt, c'est que la propagande totalitaire a élevé la scientificité idéologique et sa technique prédictive à un degré jusqu'alors inconnu d'efficacité dans la méthode et d'absurdité dans le contenu[19]. Ainsi, la propagande communiste menace les gens de rater le train de l'histoire, de rester désespérément en retard sur leur époque, et de mener une vie inutile. De même, les nazis les menaçaient de vivre en désaccord avec les lois éternelles de la nature et de la vie, en détériorant leur sang d'irréparable e mystérieuse façon[20].
 
 Autre trait de la propagande totalitaire : la mise en avant de l'infaillibilité du leader. Le leader est en effet caractérisé par son infaillibilité ; il ne peut jamais admettre l'erreur. Cette prétention à l'infaillibilité est fondée moins sur une intelligence supérieure que sur une interprétation correcte des forces essentiellement fiables de l'histoire ou de la nature, forces que ni la défaite ni la ruine ne peuvent démentir, puisqu'elles doivent nécessairement s'affirmer à long terme. De plus, ce n'est pas le contenu des prédictions qui compte, mais leur forme.
 
 La propagande totalitaire se distingue aussi par un complet mépris pour les faits en tant que tels : c'est que les faits dépendent entièrement du pouvoir de celui qui peut les fabriquer. Avant d'arriver au pouvoir, peu importe les faits, et une fois arrivé au pouvoir, il ne reste plus qu'à plier la réalité aux prophéties.
 Dans un monde entièrement sous contrôle, le dirigeant totalitaire a en effet la possibilité de réaliser tous ses mensonges et d'avérer toutes ses prophéties, car il met en place ce qu'il a prédit.
rien ne doit arriver qui n'ait été prédit auparavant.
La propagande totalitaire réalise immédiatement tout ce qu'elle avance.
 
Exemple : Dans un discours qu'il prononça à la "vieille garde", le 8 novembre 1942, alors que l'extermination des juifs bat son plein, Hitler se réfère explicitement à son discours devant le Reichstag du 30 janvier 1939 où il affirmait : "Aujourd’hui, je serai encore un prophète: si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe devait parvenir encore une fois à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, alors le résultat ne serait pas la Bolchevisation du monde, donc la victoire de la juiverie, au contraire, ce serait l’anéantissement de la race juive en Europe."[1]
 
On comprend donc la force de la propagande totalitaire : elle promet le succès et l'obtient. Or, le succès, quel qu'il soit, est justement ce que veulent les masses :
 
"Les masses, contrairement aux classes, veulent la victoire et le succès en tant que tels, sous leur forme la plus abstraite ; elles ne sont pas liées par ces intérêts spéciaux et collectifs qu'elles sentent nécessaires à leur survie en tant que groupe et que, par conséquent, elles peuvent défendre, même en ayant toutes les chances contre elles. Ce qui leur importe, ce n'est pas la cause qui peut être victorieuse, ou l'entreprise particulière qui peut être un succès mais, bien davantage, la victoire de n'importe quelle cause et le succès de n'importe quelle entreprise."
 
Ce qui compte pour les masses, ce n'est pas comment le monde doit être changé, mais simplement qu'il change.
Mais même si les faits démentent les paroles, cela n'a pas d'importance, car les masses ne prêtent pas attention aux faits, mais à la cohérence du discours.
 
"Elles ne croient à rien de visible, à la réalité de leur propre expérience ; elles ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles, mais à leur seule imagination, qui se laisse séduire par tout ce qui est à la fois universel et cohérent en soi"
 
Et d'ajouter :
 
"Les masses ne se laissent convaincre non par les faits, même inventés, mais seulement par la cohérence du système dont ils sont censés faire partie".
 
→ les masses veulent fuir la réalité, laquelle leur paraît contradictoire, illogique, et par là-même insupportable. Dès lors, toute réalité de substitution cohérente leur convient.
 
"Les masses sont obsédées par le désir d'échapper à la réalité, parce que dans leur déracinement essentiel, elles ne peuvent plus en supporter les aspects accidentels et incompréhensibles. […] La fuite des masses devant la réalité est une condamnation du monde dans lequel elles sont contraintes de vivre et ne peuvent subsister, puisque la coïncidence en est devenue la loi suprême et que les êtres humains ont besoin de transformer constamment les conditions chaotiques et accidentelles en un schéma humain d'une relative cohérence"[23].
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XI, 1, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, pp. 672-673.
 
La propagande totalitaire fonctionne car elle promet de transformer radicalement un monde dont les masses ne veulent plus, parce qu'elles n'y trouvent plus leur place.
 
Cette analyse permet à Hannah Arendt de distinguer le fanatisme de l'idéalisme.
 
 L'idéalisme a toujours sa source dans une conviction et une décision individuelles, et reste soumis à l'expérience et à la contradiction. Le fanatisme des régimes totalitaires en revanche fait corps avec le mouvement totalitaire : tant que le mouvement tient debout, il ne peut être atteint ni par les épreuves, ni par l'argumentation, et il s'effondre à l'instant où le mouvement périt.
 
"Tout l'art consiste à utiliser, et en même temps à transcender les éléments du réel, d'expériences vérifiables empruntés à la fiction choisie, puis à les généraliser pour les rendre définitivement inaccessibles à tout contrôle de l'expérience individuelle. Grâce à de telles généralisations, la propagande totalitaire établit un monde capable de concurrencer le monde réel, dont le principal désavantage est de ne pas être logique, cohérent et organisé. La cohérence de la fiction et la rigueur de l'organisation permettent finalement à la généralisation de survivre alors que sont anéantis les mensonges plus spécifiques – le pouvoir des Juifs, après qu'ils furent massacrés sans défense ; la sinistre conspiration mondiale des trotskistes après leur liquidation en Russie soviétique et l'assassinat de Trotski"[24].
 
Une fois que ces slogans de propagande sont intégrés à une "organisation vivante", ils ne peuvent être éliminés sans risquer de ruiner la structure dans son ensemble. C'est pourquoi ils perdurent alors même que tout semble les avoir disqualifiés.
 
De même, le succès ou l'échec, dans des circonstances totalitaires, est dans une très large mesure une question d'opinion politique organisée et terrorisée. Dans un monde totalement fictif, les échecs n'ont pas à être enregistrés, admis et rappelés. La réalité des faits dépend uniquement, pour continuer à exister, de l'existence du monde non totalitaire.
 
En résumé, il faut distinguer deux étapes :
  1. Avant de prendre le pouvoir, les mouvements totalitaires usent de la propagande pour susciter un monde mensonger et cohérent qui, mieux que la réalité elle-même, satisfait les besoins de l'esprit humain. Exemple : l'invention d'une conspiration juive mondiale.
  2. Une fois au pouvoir, la terreur permet d'établir un monde conforme à leurs doctrines = la réalité rejoint les prédictions.
 
Comme le résume Hannah Arendt :
 
"Une fois acquise la possibilité d'exterminer les Juifs comme des punaises, il n'est plus nécessaire de propager l'idée que les Juifs sont des punaises ; une fois acquis le pouvoir d'enseigner l'histoire de la révolution russe sans mentionner le nom de Trotski, la propagande contre Trotski devient inutile"[25].
 
La réécriture de l'histoire joue ici un rôle majeur (cf. la disparition de Trotski mentionnée plus haut).
 
→ Cf. textedeMilan Kundera, Le livre du rire et de l'oubli, 1978, Première partie, Trad. François Kérel, Folio, pp. 13-14.
 
La fiction devient ainsi réalité :
 
"La raison fondamentale de la supériorité de la propagande totalitaire sur la propagande des autres partis et mouvements est que son contenu, au moins pour les membres du mouvement, n'est plus un problème objectif à propos duquel les gens peuvent avoir une opinion, mais est devenu dans leur vie un élément aussi réel et intangible que les règles de l'arithmétique.[26]"
 
C'est seulement à l'heure de la défaite qu'apparaît la faiblesse inhérente à la propagande totalitaire. Privés de la force du mouvement, ses membres cessent immédiatement de croire au dogme pour lequel hier encore ils étaient prêts à sacrifier leur vie.
 
2.      L'organisation totalitaire
 
 Si les contenus idéologiques et les slogans de la propagande totalitaires ne sont pas nouveaux, les formes de l'organisation totalitaires sont quant à elles entièrement nouvelles.
 Contrairement aux partis et mouvements apparemment similaires, le mouvement totalitaire prend sa propagande véritablement au sérieux, sérieux qui s'exprime dans l'organisation de ses partisans (plus encore que dans la liquidation physique de ses adversaires).
 
 Dans la phase qui précède la prise du pouvoir, la technique organisationnelle la plus originale consiste à créer des organisations de façade et à faire une distinction entre membres du parti et simples sympathisants (les "compagnons de route"). Cette organisation de façade a une double fonction : façade du mouvement totalitaire aux yeux du monde non totalitaire, et façade de ce monde aux yeux de la hiérarchie interne du mouvement (l'organisation empêche ses membres d'être jamais directement confrontés avec le monde extérieur, ce qui facilite le processus de remplacement de la réalité par la fiction). Cette relation se répète à l'intérieur même du mouvement ; ainsi, les formations d'élite du mouvement sont liées aux membres ordinaires et séparées d'eux.
→ Le schéma totalitaire peut se répéter indéfiniment ; il maintient l'organisation dans un état de fluidité qui lui permet d'insérer constamment de nouvelles couches et de définir de nouveaux degrés de militantisme.
 
Les mouvements totalitaires empruntent beaucoup aux sociétés secrètes : quiconque n'est pas expressément inclus, est exclu, utilisation de rituels, absence de factions, suppression des opinions dissidentes, centralisation absolue du commandement, exigence d'une loyauté totale, dans la vie et dans la mort. La différence, c'est que les mouvements totalitaires ne gardent pas secret leur objectif.
 
 Autre caractéristique : il s'agit aussi pour les mouvements, de donner l'impression que tous les éléments de la société sont représentés dans leurs rangs.
 
 Le parti nazi reproduit même en son sein l'équivalent des administrations étatiques (faux ministères : affaires étrangères, de l'éducation, etc.). Cette technique de duplication a été très utile pour miner l'activité des institutions existantes. Dans l'objectif de la prise du pouvoir, les mouvements doivent être prêts à occuper n'importe quelle position sociale ou politique spécifique.
 
"En accord avec leur revendication de la domination totale, chaque groupe organisé de la société non totalitaire est ressenti comme un défi spécifique au mouvement, qui doit le détruire ; chacun requiert, pour ainsi dire, un instrument de destruction spécifique"[27].
 
Tandis que les organisations de façade confèrent au mouvement un air de respectabilité et inspirent confiance, les formations d'élite étendent la complicité, rendent chaque membre du parti conscient qu'il a quitté pour de bon le monde normal, qui met le meurtre hors-la-loi, et qu'on le tiendra responsable de tous les crimes commis par l'élite. L'objectif est atteint quand le membre craint de quitter le mouvement plus qu'il ne craint les conséquences de sa complicité dans des actions illégales, et se sent plus en sécurité en tant que membre qu'en tant qu'opposant.
 
"Ce sentiment de sécurité, résultant de la violence organisée au moyen de laquelle les formations d'élite protègent du monde extérieur les membres du parti, est aussi important pour l'intégrité du monde fictif de l'organisation que la crainte de sa terreur"[28].
 
 Mais peut-être plus que tout autre, ce qui caractérise l'organisation totalitaire, c'est la place fonctionnelle qu'occupe le chef :
 
"Au centre du mouvement, tel le moteur qui lui donne l'impulsion, se trouve le Chef"[29].
 
Celui-ci est coupé de la formation d'élite par le cercle intérieur des initiés qui répandent autour de lui une aura de mystère impénétrable correspondant à sa "prépondérance intangible".
 Il n'y a pas à proprement parler de chaîne de commandement hiérarchiquement organisée. Une telle chaîne de commandement signifie en effet que celui qui commande dépend de l'ensemble hiérarchique dans lequel il opère. Cela implique donc une limitation du pouvoir total du chef. Or, ce pouvoir total caractérise en propre le chef totalitaire ; la "volonté du Führer", jamais en repos, dynamique, devient la "loi suprême".
→ le pouvoir du Chef totalitaire, contrairement au simple despote, est total ; il est réellement libre de faire tout ce qui lui plaît et peut toujours compter sur la loyauté de ses proches, même s'il décide de les assassiner.
C'est ainsi que Hans Frank formule ce qu'il appelle "l'impératif catégorique dans le IIIe Reich" (en singeant l'impératif kantien) : "Agis de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de ton action, l'approuverait"[30].
Exemple : les fonctionnaires sont nommés directement par le sommet (pas de relais hiérarchiques).
 
"La tâche suprême du Chef est d'incarner la double fonction qui caractérise toutes les couches du mouvement – d'agir comme le défenseur magique du mouvement contre le monde extérieur ; et, en même temps, d'être le pont qui relie le mouvement à celui-ci".
 
Ce qui fait la spécificité du dirigeant totalitaire c'est ainsi qu'il s'identifie complètement à ses subordonnés et à chacun de leurs actes :
 
"Il revendique personnellement la responsabilité de tous les actes, faits ou méfaits commis par n'importe quel membre ou fonctionnaire dans l'exercice de ses fonctions. Cette responsabilité totale constitue, sur le plan de l'organisation, l'aspect le plus important de ce qu'on appelle le principe du Chef, selon lequel chacun des cadres, non content d'être nommé par le Chef, en est la vivante incarnation, et chacun des ordres est censé émaner de cette unique source toujours présente"[31].
 
Le Chef ne peut donc supporter qu'on critique ses subordonnés, puisqu'ils agissent toujours en son nom ; s'il veut corriger ses propres erreurs, il doit liquider ceux qui les exécutèrent ; s'il veut imputer ses fautes à d'autres, il doit les tuer. Car, dans cette organisation, une faute ne peut être qu'une fraude : l'incarnation du Chef par un imposteur.
 
"Cette responsabilité totale pour tout ce qu'accomplit le mouvement et cette identification totale avec chacun de ses responsables ont une conséquence très pratique : jamais personne n'a l'expérience d'une situation où il doit être responsable de ses propres actes ou peut en expliquer les raisons"[32].
 
Cette disparition de la responsabilité est fondamentale. C'est elle qui explique pour une large part comment des hommes apparemment "normaux" ont pu commettre des crimes aussi atroces (cf. la thèse de la "banalité du mal" défendue par Arendt dans Eichmann à Jérusalem).
Sur la disparition de la responsabilité : cf. Soumission à l'autorité de Stanley Milgram.
 
 L'organisation totalitaire trouve son principal avantage dans sa capacité inégalée à établir et à sauvegarder le monde fictif grâce au mensonge cohérent. Toute la structure hiérarchique des mouvements totalitaires peut se décrire comme un mélange de crédulité et de cynisme, avec lequel chacun des membres, selon son rang et sa position dans le mouvement, est censé réagir aux déclarations mensongères et changeantes des chefs, ainsi qu'à la fiction idéologique centrale immuable du mouvement (p. 709).
 
"Un mélange de crédulité et de cynisme prévaut à tous les échelons des mouvements totalitaires, et plus l'échelon est élevé, plus le cynisme l'emporte sur la crédulité"[33].
 
"La machine qui produit, organise et répand les faussetés monstrueuses des mouvements totalitaire dépend encore de la position du Chef. À l'affirmation de la propagande, selon laquelle tous les événements sont scientifiquement prévisibles selon les lois de la nature ou de l'économie, l'organisation totalitaire, ajoute la position d'un homme unique qui a monopolisé cette connaissance et dont la principale qualité est qu' « il a toujours raison et qu'il aura toujours raison »[34]. Pour le membre d'un mouvement totalitaire, cette connaissance n'a rien à voir avec la vérité, et le fait d'avoir raison rien à voir avec la véracité objective des déclarations du Chef, qui ne peuvent être démenties par les événements, mais seulement par le succès ou l'échec futurs. Le Chef a toujours raison dans ses actes, et puisque ceux-ci sont planifiés pour les siècles à venir, le jugement ultime sur ce qu'il fait échappe à l'expérience de ses contemporains"[35].
 
"Sans l'élite, sans son incapacité, artificiellement générée, à admettre les faits en tant que faits, à distinguer le vrai du faux, le mouvement ne pourrait jamais progresser vers la réalisation de sa fiction. La qualité négative qui prédomine chez l'élite totalitaire, c'est qu'elle ne se prend jamais à penser au monde tel qu'il est réellement et ne confronte jamais les mensonges à la réalité. Parallèlement, la vertu qu'elle cultive par-dessus tout est la loyauté au Chef qui, tel un talisman, assure la victoire finale du mensonge et de la fiction sur la vérité et la réalité"[36].
 
 
 
III.             Le totalitarisme au pouvoir
 
 La prise du pouvoir par les mouvements totalitaires les place dans une situation paradoxale ; en effet, cela ne peut se faire que dans un pays donné, alors que le mouvement est à la fois international dans son organisation, universel dans sa visée idéologique, et planétaire dans ses aspirations politiques.
 Le mouvement totalitaire se trouve confronté à deux dangers qui menacent de le tuer : se figer en une forme de gouvernement absolu, et se trouver borné aux frontières d'un territoire. L'évolution vers l'absolutisme mettrait un terme à sa poussée sur le plan intérieur, et l'évolution nationaliste le frustrerait de l'expansion à l'extérieur.
Le slogan de Trotski résume bien la forme de gouvernement que doit prendre le gouvernement totalitaire : la "révolution permanente".
il s'agit de créer un état d'instabilité permanente.
 Le dirigeant totalitaire se trouve ainsi confronté à une tâche apparemment contradictoire : donner au monde fictif du mouvement une réalité tangible, et un fonctionnement perceptible dans la vie quotidienne ; mais en même temps il doit prévenir la réapparition d'une stabilité nouvelle dans ce monde nouveau.
Comme le souligne Arendt :
 
"Le pouvoir implique une confrontation avec la réalité. […] Propagande et organisation ne suffisent plus pour prétendre que l'impossible est possible, que l'incroyable est vrai, qu'une cohérence insane régit le monde"[37].
 
 Pour survivre, les régimes totalitaires doivent s'assigner pour but la domination planétaire totale (et donc l'élimination de toute réalité non totalitaire concurrente). Il s'agit donc de commencer l'expérience sur une réalité restreinte, puis de la généraliser à l'ensemble du monde. Cette logique conduit les dirigeants totalitaires au mépris des intérêts de leur propre peuple.
Pour la conquête du monde, le totalitarisme au pouvoir se sert de l'administration d'État et plus particulièrement de la police secrète ; et finalement, met en place des camps de concentration, "laboratoires spécialement conçus pour poursuivre l'expérience de domination totale"[38].
 
1.      Ce qu'on appelle l'État totalitaire
 
 L'État totalitaire est censé se fonder, comme les autres États, sur des institutions. Mais il n'en est tenu aucun compte. Le mépris pour le cadre juridique s'exprime par exemple dans le fait qu'au bout d'un certain temps, les décrets ne sont même plus rendus publics.
 
 Il y a en fait coexistence (ou conflit) d'une autorité duale, le parti et l'État. Le premier constitue le gouvernement réel, tandis que le second n'est qu'un gouvernement apparent (une façade). On assiste ainsi au dédoublement de tous les services entre parti et institutions étatiques. Mais ce dédoublement n'est pas suffisant, car il n'empêche pas l'existence d'une structure (qui serait celle du parti), structure qui, par la stabilité qu'elle impliquerait, serait contraire à l'exigence de mobilité.
→ la mobilité est introduite par la direction en déplaçant sans cesse le centre effectif du pouvoir.
Le pouvoir est ainsi transféré à un nouvel organe (de nouveaux organes sont sans cesse créés), sans pour autant que l'ancien soit dissout (ici, une différence apparaît toutefois entre le nazisme et le stalinisme, puisque Staline liquidait systématiquement le personnel en même temps que l'appareil devenu inutile).
La hiérarchie est constamment mouvante, et on ne sait jamais à qui obéir, ce qui empêche l'apparition d'un élément de stabilité.
 
Exemple : en 1933, on crée un Institut pour l'étude de la question juive à Münich. Celui s'élargit en Institut de recherche d'histoire moderne de l'Allemagne. Puis en 1940 est créé à Francfort un autre institut de l'étude de la question juive. Mais derrière ces organismes de façade, c'est en fait l'Office central de sécurité (le bureau spécial de la Gestapo de Himmler pour la liquidation) dirigé par Eichmann.
 
Hannah Arendt énonce cette règle : "dans un État totalitaire, […] plus les organes de gouvernement sont visibles, moins le pouvoir dont ils sont investis est grand ; […] moins est connue l'existence d'une institution, plus celle-ci finira par s'avérer puissante"[39].
 
le vrai pouvoir est toujours caché : "Le pouvoir réel commence où le secret commence"[40].
 
Cette informité de l'État totalitaire permet la réalisation du soi-disant principe du Chef. En effet, la continuelle concurrence entre les services, dont non seulement les fonctions se chevauchent, mais dont les tâches sont identiques, ne laisse à l'opposition ou au sabotage pratiquement aucune chance de se traduire en actes.
 
Comme nous l'avons déjà signalé, il y a absence de toute autorité ou hiérarchie, ce qui permet au pouvoir du Chef d'être total et omniprésent, puisqu'il n'existe pas de niveaux intermédiaires entre lui et la base. Le chef commande directement et sans médiation tout fonctionnaire du régime, en tout point du territoire.
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XII, 1, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 739.
 
"L'absence complète de révolutions de palais, victorieuses ou non, est l'une des caractéristiques les plus remarquables des dictatures totalitaires."[41] C'est que : "Le gouvernement totalitaire n'est pas dirigé par une clique ou un gang"[42] contrairement aux régimes autoritaires. L'isolement d'individus atomisés se répercute jusqu'au sommet de la structure tout entière (rappelons que l'attentat manqué contre Hitler, intervenu d'ailleurs très tardivement dans la guerre, est l'œuvre de militaires et non de membres du parti).
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XII, 1, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, p. 744.
 
Les procédés totalitaires assurent ainsi "non seulement un monopole absolu du pouvoir mais encore une certitude sans pareille : celle que tous les ordres seront toujours exécutés. La multitude des courroies de transmission, la confusion de la hiérarchie assurent la complète indépendance du dictateur à l'égard de ses subordonnés et rendent possibles les brusques et surprenants revirements de politique qui ont fait la renommée du totalitarisme"[43].
 
→ "La multiplication des services détruit tout sens des responsabilités et toute compétence".
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XII, 1, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, pp. 747-748.
 
Pour un observateur extérieur, le fonctionnement de l'État totalitaire choque le bon sens par son apparente irrationalité. La logique totalitaire apparaît irrationnelle car elle amène à écarter toute considération d'intérêt limité et local (économique, national, humain, militaire) au profit d'une réalité purement fictive dans on ne sait quel avenir lointain et indéfini.
Exemple : l'apparente absurdité de la continuation (et même de l'intensification) de l'extermination des juifs, laquelle monopolise des moyens considérables, alors que la guerre est en train d'être perdue.
 
2.      La police secrète
 
 La domination totalitaire ne peut être comprise sans comprendre le rôle joué par la police secrète. C'est elle en effet qui permet d'instaurer la terreur.
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XII, 2, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, pp. 758-759.
 
Selon Arendt :
 
"C'est à cause de l'affinité fondamentale entre le fonctionnement d'une société secrète de conspirateurs et celui de la police secrète organisée pour la combattre, que les régimes totalitaires, fondés sur une fiction de conspiration planétaire visant à la domination planétaire, concentrent finalement tout le pouvoir entre les mains de la police"[44].
 
 Dans un premier temps, la police secrète joue un rôle semblable à celui qu'elle joue sous d'autres formes de dictature, dans les régimes de terreur bien connus du passé. La première phase de la chasse aux ennemis secrets et de la traque des anciens opposants s'accompagne en général de l'embrigadement de la population entière dans des organisations de façade et de la rééducation de vieux membres du parti pour en faire des volontaires des services d'espionnage, si bien que les sympathies plutôt douteuses des sympathisants embrigadés n'ont pas à donner d'inquiétude aux cadres spécialement entraînés de la police. À ce stade, pour celui qui en vient à nourrir des "pensées dangereuses" un voisin devient peu à peu un ennemi plus dangereux que les agents officiels de la police.
La fin de la première phase intervient avec la liquidation de toute résistance organisée, ouverte et secrète.
 
 Une fois l'extermination des ennemis réels achevée et la chasse aux "ennemis objectifs" ouverte, alors seulement la terreur devient la substance réelle des régimes totalitaires.
La police secrète œuvre ainsi plus pour la domination totale que pour la sécurité du régime au pouvoir.
Une des différences majeures entre police secrète despotique et police secrète totalitaire, c'est que "la seconde ne fait pas la chasse aux pensées secrètes et n'use pas de la vieille méthode des services secrets, la provocation"[45], laquelle consiste à inciter les individus à s'opposer au régime, et ainsi à les faire se découvrir et justifier leur élimination. Autre différence : la différence entre le "suspect" et "l'ennemi objectif". Ce dernier se définit par la ligne politique du gouvernement totalitaire et non par le désir qu'il a de renverser le régime (le Juif pour le régime nazi, le bourgeois pour l'Union soviétique) ; cette ligne change d'ailleurs, une fois le premier ennemi liquidé (les Polonais pour l'Allemagne nazie ; les koulaks, puis les russes d'origine polonaise, puis les Tatars et les Allemands de la Volga, etc. pour la Russie).
Tandis que le suspect est arrêté parce qu'on le croit capable de commettre un crime, le totalitarisme invente le "crime possible" ; celui-ci relève d'une anticipation logique d'évolutions objectives. Est puni tout crime jugé possible par les dirigeants, sans se soucier de savoir s'il a été ou non commis.
 En d'autres termes, là où le dictateur se contente d'éliminer ses opposants politiques, le totalitarisme élimine les hommes même s'ils sont totalement innocents ou inoffensifs. En URSS par exemple, aucune des couches sociales liquidées n'était hostile au régime, ni susceptible de le devenir dans un avenir proche (= pas de recours à la raison d'État).
 
"Le devoir de la police totalitaire n'est pas de découvrir les crimes mais de passer à l'action quand le gouvernement décide de faire arrêter une certaine catégorie de la population. Politiquement, elle se distingue surtout par le fait qu'elle est seule à partager les secrets de l'autorité suprême, que seule elle sait sur quelle ligne politique sera mis l'accent"[46].
 
La police secrète détient ainsi le monopole de certains renseignements vitaux.
 
Autre caractéristique : les services secrets sont par ailleurs dédoublés (les agents ne se connaissent pas entre eux) là encore parce que la domination totale exige une extrême flexibilité.
 
 La police secrète constitue dans le régime totalitaire le véritable organe exécutif du gouvernement par l'intermédiaire duquel tous les ordres sont transmis. Il y a une relation directe entre le dirigeant totalitaire et sa police secrète.
 
"La collaboration de la population pour dénoncer les opposants politiques, ses offres volontaires de service pour le mouchardage, ne sont certainement pas sans précédent, mais ils sont si bien organisés dans les pays totalitaires que le travail des spécialistes est presque superflu. Dans un système d'espionnage omniprésent, où tout un chacun peut être un agent de la police, où chaque individu se sent constamment surveillé ; dans des circonstances, en outre, où les carrières sont extrêmement périlleuses, où les ascensions aussi bien que les chutes les plus spectaculaires sont devenues quotidiennes, chaque mot devient équivoque et susceptible d'une « interprétation » rétrospective"[47].
 
La société tout entière présente alors les caractéristiques de la police secrète (elle est imprégnée de ses critères et vit de ses méthodes).
 
 Ce qui frappe c'est l'arbitraire de la liquidation. Celui-ci, déjà évoqué, fait disparaître la possibilité même d'une liberté qui s'opposerait au régime :
 
"Cette cohérence dans l'arbitraire nie la liberté humaine plus efficacement que ne pourrait le faire aucune tyrannie. On pouvait au moins être l'ennemi de la tyrannie, afin d'être châtié par elle. La liberté d'opinion n'était pas abolie pour ceux qui avaient assez de courage pour risquer leur tête. Théoriquement, choisir l'opposition reste également possible dans les régimes totalitaires ; mais une telle liberté est, en vérité, annihilée si commettre un acte volontaire assure seulement un « châtiment » que n'importe qui d'autre pourrait subir de toute façon. Dans ce système, la liberté a non seulement été réduite à son ultime et apparemment encore indestructible garantie, la possibilité du suicide, mais elle a de plus perdu sa marque distinctive car les conséquences sont les mêmes pour celui qui l'exerce et pour ceux qui sont tout à fait innocents"[48].
 
Il n'y a plus de différence entre un opposant politique réel et un individu lambda, ce qui fait perdre tout son sens au statut même d'opposant. Mais l'objectif ultime, c'est de faire disparaître toute trace des gens qui sont éliminés:
 
"Ce changement dans la conception du crime et des criminels détermine les nouvelles et terribles méthodes de la police secrète totalitaire. Les criminels sont châtiés, les indésirables disparaissent de la surface du globe ; la seule trace qu'ils laissent derrière eux est le souvenir de ceux qui les connaissaient et les aimaient, et l'une des tâches les plus ardues de la police secrète est de s'assurer que ces traces elles-mêmes disparaissent avec le condamné"[49].
 
C'est pour cette raison qu'il est nécessaire de connaître tous les liens qui existent entre les individus. Le rêve de la police secrète totalitaire, c'est d'établir la carte de toutes les relations entre les membres de la société. Une telle carte permettrait d'éliminer quelqu'un sans laisser aucune trace, comme s'il n'avait jamais existé.
C'est qu'habituellement, un mort laisse des signes de son existence révolue : un corps, une tombe, les souvenirs des gens qui l'ont côtoyé.
 
"La police secrète opère au contraire le miracle de faire en sorte que la victime n'ait jamais existé du tout"[50].
 
Le seul secret strictement gardé dans un pays totalitaire, le seul savoir ésotérique concerne les activités de la police secrète et les conditions qui règnent dans les camps de concentration. Ce secret est soustrait aux yeux de leur propre peuple aussi bien qu'à ceux de tous les autres :
 
"Pendant très longtemps, la normalité du monde normal constitue la protection la plus efficace contre la divulgation des crimes de masse totalitaires. « Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible » ; en présence du monstrueux, ils refusent d'en croire leurs yeux et leurs oreilles, tout comme les hommes des masses ne font confiance ni à leurs yeux ni à leurs oreilles devant une réalité normale où il ne reste pas de place pour eux. La raison pour laquelle les régimes totalitaires peuvent aller si loin dans la réalisation d'un monde fictif, sans queue ni tête, est que le monde non totalitaire, auquel appartient toujours une grande partie de la population du pays totalitaire lui-même, se plaît lui aussi à prendre ses désirs pour la réalité, cette réalité qui est celle de la démence, tout autant que les masses en face du monde normal"[51].
 
Ce que le sens commun et les "gens normaux" refusent de croire, c'est que tout est possible, alors que c'est justement que le totalitarisme cherche à prouver.
 
3.      La domination totale
 
C'est dans les camps de concentration que l'objectif de domination totale de l'homme est atteint.
 
"Les camps de concentration et d'extermination des régimes totalitaires servent de laboratoires où la conviction fondamentale du totalitarisme que tout est possible se vérifie."
 
On peut donc dire que "ces camps sont la véritable institution centrale du pouvoir d'organisation totalitaire"[53]. C'est pourquoi l'entreprise totalitaire est inséparable des camps de concentration ; il ne peut y avoir d'État totalitaire sans camps de concentration.
→ pas de nazisme ni de stalinisme possible sans camps de concentration.
 
C'est ce que dit Primo Lévi :
 
"Il est possible, facile même, d'imaginer un socialisme sans camps, comme il a du reste été réalisé dans plusieurs endroits du monde. Un nazisme sans Lager n'est pas concevable"[54].
 
La domination totale, laquelle cherche à faire disparaître toute liberté humaine, n'est possible que si tout le monde sans exception peut être réduit à une identité immuable de réactions (plus aucune spontanéité individuelle).
 
C'est pourquoi :
 
"L'initiative intellectuelle, spirituelle et artistique est aussi dangereuse pour le totalitarisme que l'initiative criminelle de la populace, et l'une et l'autre sont plus dangereuses que la simple opposition politique. La persécution systématique de toutes les formes supérieures d'activité intellectuelle par les nouveaux dirigeants de masse a des raisons plus profondes que leur ressentiment naturel pour tout ce qu'ils ne peuvent comprendre. La domination totale ne tolère la libre initiative dans aucun domaine de l'existence ; elle ne tolère aucune activité qui ne soit pas entièrement prévisible. Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leurs sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d'intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté"[55].
 
(On peut toutefois noter des exceptions, comme Chostakovitch en URSS. Mais celui-ci a dû jouer avec la censure et tricher plus d'une fois).
 
La domination totalitaire essaie d'atteindre son but (la disparition totale de tout spontanéité) de deux façons à la fois : par l'endoctrinement idéologique des formations d'élite, et par la terreur absolue des camps.
 
"Les camps ne sont pas seulement destinés à l'extermination des gens et à la dégradation des êtres humains : ils servent aussi à l'horrible expérience qui consiste à éliminer, dans des conditions scientifiquement contrôlées, la spontanéité elle-même en tant qu'expression du comportement humain et à transformer la personnalité humaine en une simple chose, en quelque chose que même les animaux ne sont pas ; car le chien de Pavlov qui, comme on sait, était dressé à manger, non quand il avait faim, mais quand une sonnette retentissait, était un animal dénaturé"[56].
 
→ les hommes sont transformés en choses.
 
Dans des circonstances normales, cet objectif ne peut être réalisé, car l'élimination totale de la liberté menace inévitablement la vie des individus.
 
"La véritable horreur des camps de concentration et d'extermination réside en ce que les prisonniers, même s'il leur arrive d'en réchapper, sont coupés du monde des vivants bien plus nettement que s'il étaient morts ; c'est que la terreur impose l'oubli"[57].
 
"Rien ne peut être comparé à la vie dans les camps de concentration. Son horreur, nous ne pouvons jamais pleinement la saisir par l'imagination, pour la raison même qu'elle se tient hors de la vie et de la mort. Aucun récit ne peut en rendre pleinement compte, pour la raison même que le survivant retourne au monde des vivants, ce qui l'empêche de croire pleinement à ses expériences passées. Cela lui est aussi difficile que de raconter une histoire d'une autre planète : car le statut des prisonniers dans le monde des vivants, où personne n'est censé savoir s'ils sont vivants ou morts, est tel qu'il revient pour eux de n'être jamais nés"[58].
 
Le chemin qui mène à la domination totale passe selon Arendt par trois étapes :
 
1.      Tuer en l'homme la personne juridique, c'est-à-dire possédant des droits : les personnes sont placées "hors-la-loi", de même que les camps de concentration est placé en dehors du système pénal normal.
2.      Tuer en l'homme la personne morale. Cela est rendu possible en rendant la mort anonyme, en dépouillant la mort de sa signification : le terme d'une vie accomplie. L'individu est dépossédé de sa propre mort.
3.      Il reste alors, pour transformer les hommes en cadavres vivants, à faire disparaître la différenciation des individus, l'identité unique de chacun (tuer la personne physique donc).
 
→ Cf. texte Les origines du totalitarisme, Troisième partie : Le totalitarisme, chapitre XII, 3, trad. P. Lévy, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 2002, pp. 807-808.
 
L'individualité doit être anéantie, ce qui n'est rendu possible que dans les camps de concentration, où les hommes sont rendus également superflus, où la vie humaine a perdu toute valeur.
 


[1] Les origines du totalitarisme, p. 611.
[2] Ibid., p. 612.
[3] Ibid., p. 613.
[4] Norbert Elias, La dynamique de l'Occident, p. 112.
[5] Les origines du totalitarisme, p. 618-619.
[6] Ibid., p. 634.
[7] Ibid.
[8] Ibid.
[9] Ibid., p. 637.
[10] Ibid., p. 637.
[11] Ibid., pp. 637-638.
[12] Ibid., p. 650.
[13] Ibid., p. 652.
[14] Ibid., p. 682.
[15] Ibid., p. 657.
[16] Ibid., p. 661.
[17] Ibid., p. 662.
[18] Ibid., pp. 662-663.
[19] Ibid., p. 663.
[20] Ibid., p. 662.
[1] En 1942, Hitler dit donc la chose suivante : "On s'est toujours moqué de mes prophéties. De tous ceux qui riaient alors, beaucoup ne rient plus aujourd’hui. Et ceux qui rient encore aujourd'hui cesseront peut-être eux aussi de le faire d'ici peu."
[21] Les origines du totalitarisme, p. 669.
[22] Ibid., p. 670.
[23] Ibid., p. 671.
[24] Ibid., p. 684.
[25] Le totalitarisme, Chapitre XII, p. 750.
[26] Le totalitarisme, Chapitre XI, 1, p. 684.
[27] Ibid., p. 696.
[28] Ibid., p. 697.
[29] Ibid., p. 698.
[30]Die Technik des Staates, 1942, pp. 15-16.
[31]Le totalitarisme, Chapitre XI, 1, p. 699.
[32] Ibid., p. 700.
[33] Ibid., p. 709.
[34] Rudolph Hess dans une déclaration radiodiffusée de 1934.
[35] Les origines du totalitarisme, p. 710.
[36] Ibid., p. 713.
[37] Ibid., Chapitre XII, p. 722-723.
[38] Ibid., p. 723.
[39] Ibid., p. 737.
[40] Ibid., p. 738.
[41] Ibid., p. 741.
[42] Ibid., p. 742.
[43] Ibid., p. 744.
[44] Ibid., p. 707.
[45] Le totalitarisme, XII, 2, p. 762.
[46] Ibid., p. 767.
[47] Ibid., p. 773.
[48] Ibid., p. 776.
[49] Ibid., pp. 776-777.
[50] Ibid., p. 779.
[51] Ibid., p. 781-782.
[52] Le totalitarisme, Chapitre XII, 3, p. 782.
[53] Ibid., p. 784.
[54] Si c'est un homme, Appendice, p. 203. Précisons que Primo Lévi parle ici de socialisme, et non de la forme totalitaire prise par le communisme en URSS.
[55] Le totalitarisme, Chapitre XI, 2, p. 653-654.
[56] Le totalitarisme, Chapitre XII, 3, p. 783.
[57] Ibid., p. 789.
[58] Ibid., p. 790.

Date de création : 27/02/2011 @ 12:33
Dernière modification : 12/07/2012 @ 10:39
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